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Engagement opérationnel

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Le ciblage des individus influents, une priorité dans les engagements au sein de la population

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Par le Capitaine (TA) GARAUDET

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Face à une menace avérée et lorsque les pertes militaires sont de plus en plus mal acceptées par l’opinion publique, la nature de nos engagements contre les rebellions ne pourrait elle pas se focaliser sur les acteurs clés des mouvements insurgés? N’a-t-on pas intérêt à concentrer nos efforts sur les individus considérés comme des cibles dites à haute valeur ajoutée plutôt que de combattre directement un ennemi qui se renouvèle sans fin ? Ne peut-on pas être plus efficient en développant les opérations dites de ciblage ?

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Il est à peine six heures ce jeudi matin dans une petite maison de l’Est de l’Afghanistan quand AHMED rassemble les chefs des villages avoisinant pour leur demander d’accueillir les dix jeunes étrangers arrivés la veille d’une madrasa Pakistanaise. Peu de temps après, il rassemble six de ses proches amis et distribue à chacun une importante somme d’argent. Cette scène peut paraitre banale dans une région ou la pauvreté et la misère cotoie la générosité et la solidarité du monde musulman. En réalité, le MOLLAH AHMED est un islamiste influent qui fournit à l’insurrection locale des candidats au suicide et finance les groupes insurgés. Alors qu’il ne participe jamais directement aux combats ce chef discret est un pion central de la puissance des Talibans parce qu’il exerce sur la population locale une influence profonde.

Face à une menace avérée et lorsque les pertes militaires sont de plus en plus mal acceptées par l’opinion publique la nature de nos engagements contre les rebellions ne pourrait elle pas se focaliser sur les acteurs clés des mouvements insurgés? N’a-t-on pas intérêt à concentrer nos efforts sur les individus considérés comme des cibles dites à haute valeur ajoutée plutôt que de combattre directement un ennemi qui se renouvèle sans fin ? Ne peut-on pas être plus efficient en développant les opérations dites de ciblage ?


Le glossaire interarmées de terminologie opérationnelle (PIA 00.401 du 8 mars 2007) décrit le ciblage (targeting en anglais) comme « un processus qui vise à sélectionner des cibles et à définir l’action à mener sur elles en vue d’obtenir des effets utiles à l’accomplissement de la mission ».

Comme le montre l’intensification des frappes de drones dans les zones tribales pakistanaises, un des objectifs principaux des Etats-Unis depuis septembre 2010 est d’éliminer le sommet de la hiérarchie d’AL QAEDA ainsi que ses cellules opérationnelles. On devine alors que lorsque la population est identifiée comme le centre de gravité de l’ennemi, l’identification, la neutralisation ou la promotion des acteurs les plus influents de la zone doit devenir une priorité parce qu’elles constituent le moyen le plus sur de couper l’insurrection de ses ressources essentielles. Ce processus n’aboutira cependant à des résultats tangibles que s’il est intégré dans une stratégie globale visant à diminuer la légitimité de la rébellion.

Le processus de ciblage des individus influents est un mode d’action incontournable dans les conflits au sein de la population dans la mesure où il permet de conduire une action adaptée aux engagements modernes. Ce processus devant s’insérer inévitablement au sein d’un processus plus large de sortie de crise pour ne pas risquer d’inverser le bénéfice de l’action.

Identifier et classer les individus influents avant d’agir. Tout processus de ciblage nécessite un dispositif de collecte du renseignement qui permet de connaitre précisément les individus influençant la population. Ainsi tous les acteurs du conflit dans la zone d’action de la force doivent être rencontrés régulièrement dès lors qu’ils exercent une responsabilité politique, sociale, économique, administrative ou religieuse. Le maillage traditionnel des réseaux de renseignement orientera ses capteurs de manière à estimer comment ces gens influents sont perçus par la population. Tel gouverneur de région ou chef traditionnel local sera régulièrement visité de manière formelle ou non pour évaluer son degré de proximité avec l’action des insurgés dans sa zone, son ressenti sur l’action de la présence des forces d’intervention et son sentiment général du conflit. D’autres enfin, chefs de guerre au sein de l’insurrection, méritent toute l’attention de la force pour déterminer quel rôle ils jouent effectivement en termes de leadership aussi bien vers la population que vers les soutiens extérieurs de la rébellion. Ces derniers, impossibles à rencontrer directement, seront suivis par des outils de renseignement technologique. (Image et électromagnétique) Une fois clairement identifiés, ces individus influents doivent être classés en fonction de l’influence plutôt favorable ou plutôt défavorable qu’ils exercent vis à vis de la force. Ce classement permettra de prioriser non seulement les actions à mener mais également le niveau d’intervention pour agir. Les individus classés comme positivement influent seront appuyés dans leur démarche par diverses actions de promotion alors que ceux dénigrant plus ou moins ouvertement la légitimité de la force seront écartés de leur poste ou poursuivis en justice le cas échéant. Ainsi par exemple un gouverneur de district favorable à la force sera mis en valeur par le niveau chef de corps lors de rencontres avec la population ou avec d’autres notables locaux. Un responsable de région ou de province clairement défavorable à l’intervention se verra, lui, relevé de ses responsabilités après une intervention du niveau de la brigade ou de la division. Cette prise en compte de la gestion de l’influence à tous les échelons de la hiérarchie place le ciblage au sein d’une manoeuvre globale. Les opérations de ciblages seront donc planifiées au même titre que les opérations cinétiques et leur exploitation sera prise en compte par toutes les cellules de l’état-major. La cellule des opérations d’information (OI) se chargera de préparer et de conduire les actions de promotion des positive influencers1(KLE2, message radio, diffusion de tracts, etc) la Fusion cell sera responsable des actions à mener sur les negative influencers3 et sur les chefs insurgés. Le classement des chefs insurgés selon leur importance est capital parce qu’il conditionne les opérations cinétiques à conduire contre eux. Ce choix peut être réalisé suivant plusieurs critères en fonction de la dangerosité pour la force, de leur rayonnement vis-à-vis de l’étranger ou de leur « actionabilité » c’est à dire de faisabilité ou non d’une action contre eux en prenant des risques acceptables pour la force. La neutralisation des chefs rebelles, souvent inaccessibles lors des opérations conventionnelles, constitue alors un mode d’action rentable et efficace.

Décapiter les mouvements insurgés pour une meilleure rentabilité de l’action. Comme David GALULA le rappelait dans son ouvrage4, « L’insurrection est bon marché, la contre insurrection coute cher ».

Septembre 2011, en KAPISA, un GTIA mène une opération à moins d’un kilomètre de sa base. Le bilan est lourd, un officier est tué et la force compte 22 blessés. L’exploitation médiatique qui en a été faite par une équipe de TF1 présente au coeur de l’action a été retentissante. Sans remettre en cause le contexte dans lequel cette opération a été menée, on peut se poser la question de la rentabilité d’une telle action dans la mesure où même si les pertes ennemies sont conséquentes, les chefs insurgés sont rarement au contact et presque jamais neutralisés. A contrario, les opérations de neutralisation, ciblées sur les chefs importants de la rébellion auront une rentabilité élevée au regard des risques pris, des moyens engagés et des coups portés à l’insurrection. Grace à la grande supériorité technologique des armées modernes dans le domaine de l’acquisition comme de l’intervention, ces opérations de ciblage, ou targeting dans le jargon de l’OTAN, peuvent prendre différentes formes. La plus « propre » consiste, après avoir localisé précisément la cible et identifié ses habitudes de vie, en une arrestation coup de point, souvent de nuit, dans un lieu inattendu. Ces actions particulièrement pointues nécessitent une préparation minutieuse, elles demeurent du ressort des opérations spéciales et sont très rarement utilisées par les forces conventionnelles. Un autre choix consiste à effectuer une frappe aérienne dite «chirurgicale » au regard de la précision avec laquelle les armes modernes sont capables d’agir. C’est ainsi que les américains, disposant de plusieurs types de drones armés comme le PREDATOR ou le REAPER, sont capables de désorganiser en profondeur les mouvements islamiques en AFGHANISTAN et au PAKISTAN.

Adapté aux contraintes modernes des conflits en matière de rationalisation des coûts et de limitation des pertes, le ciblage n’en demeure pas moins un mode d’action qui doit s’intégrer au sein d’une stratégie globale de sortie de crise et comporte certaines limites qu’il ne faut pas négliger.

Des risques à maitriser pour ne pas inverser le bénéfice de l’action. Qu’elles soient destinées à arrêter ou à éliminer les têtes de la rébellion, les opérations de ciblage sont très sensibles et peuvent rapidement se retourner contre la force quand elles sont instrumentalisées par l’insurrection.

Les frappes aériennes (quelles proviennent d’un avion ou d’un drone) sont toujours soumises à un aléa, même minime, quant à la présence ou nom de civils à proximité de la cible. Dans le cas où une frappe blesse ou tue des civils en plus de l’objectif, le bénéfice de la neutralisation d’un personnage clé de l’insurrection est alors réduit à néant et les dommages collatéraux exploités par l’adversaire pour dénigrer l’action de la force d’intervention. Ces opérations nécessitent pour cela des règles d’engagement très strictes pour d’éviter de se voir reprocher l’illégalité d’une telle action. La polémique engendrée par la neutralisation d’un activiste islamique à l’aide d’un missile tiré depuis un drone PREDATOR par les américains au YEMEN en 2010 illustre les limites de ce mode d’action.


De plus, l’effet de l’élimination d’un chef insurgé sur l’insurrection ne peut être que limité dans le temps et ne se suffit pas à elle seule. Même si la personnalité, l’aura ou le charisme des chefs sont déterminants pour convaincre les populations de les suivre dans la guerre insurrectionnelle, leur remplacement sera toujours assuré à court ou moyen terme. « Les guérillas, comme les têtes de l’hydre dans la légende, ont le pouvoir de repousser si elles ne sont pas toutes coupées en même temps5. »

Enfin, loin d’être une solution miracle, ce procédé pour être efficace, doit être inclus au sein d’une stratégie globale de long terme qui doit laisser la place à la reconstruction politique, économique et sociale du pays. Pour cela, des négociations avec des interlocuteurs crédibles seront incontournables lors de la sortie de crise et doivent être envisagées dès le début de l’engagement. Aussi l’élimination des acteurs clés de l’insurrection ne doit pas être guidée par une volonté d’anéantissement total de l’adversaire mais par un réel plan de neutralisation des chefs de guerre les plus nuisibles pour notre intervention.

La supériorité technologique des pays occidentaux engagés dans un conflit de contre insurrection permet d’obtenir, à moindre coût, des avantages tactiques indiscutables. Par un processus de ciblage précis et encadré par des règles d’engagements strictes la force ainsi maitrisée a la possibilité de discriminer, parmi la population, les individus nuisibles des acteurs incontournables de la vie civile.

Dans la perspective plus large de la lutte contre le terrorisme, un cadre légal devra être défini pour qu’une telle utilisation du ciblage puisse légitimement être utilisée sans remettre en cause ni la souveraineté des Etats ni les principes moraux des Etats occidentaux.

1 Personnalité identifiée comme ayant une influence positive.

2 Key Leader Engagment : rencontre avec les responsables clés et les relais d’influence (politiques, économiques,

religieux, claniques,…).

3 Personnalité identifiée comme ayant une influence négative.

4 Contre insurrection, théorie et pratique. David GALULA.

5 Cit. Mao ZEDONG 1947.


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