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Histoire et Stratégies

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Le commandant G. PROKOS, figure emblématique des troupes coloniales

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Par le Lieutenant-colonel RÉMY PORTE

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Officier devenu de son vivant une véritable légende dans les troupes coloniales, au début du XXème siècle, le commandant Prokos décède en opération au Maroc peu avant le début de la Grande Guerre. Outre ses beaux états de service (il sert successivement en Afrique Occidentale, en Indochine sous Gallieni et Lyautey à la fin du XIXème siècle, puis au Soudan et en Afrique Equatoriale, en Afrique du Nord enfin), il est en particulier, comme capitaine, l’auteur de trois ouvrages, hélas aujourd’hui bien oubliés : «Opérations coloniales. Tactique des petits détachements», dont chaque volume est adapté à un espace géographique[1]. Il précise ses motivations dans son introduction au deuxième tome: «Condenser, sous une forme simple et à la portée de tous, les enseignements reçus de nos chefs, de nos camarades, et – pourquoi le dissimuler – de nos simples troupiers, collaborateurs modestes mais non dépourvus d’intelligence et de bon sens, auxquels s’ajouteraient ceux que nous avait suggérés notre propre expérience, basée sur plus de vingt années de campagnes coloniales». Le général Gallieni, rendu célèbre dans le grand public par son action à Madagascar, en souligne l’intérêt en préfaçant ce volume le 30 août 1910, et le capitaine Prokos insiste à plusieurs reprises sur le caractère authentique, concret, réaliste des opérations effectivement conduites et données comme exemples.

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Caractéristiques générales des ouvrages
 
Il s'agit donc bien d'une œuvre s'appuyant directement sur le vécu de son auteur et s'adressant aux officiers subalternes, car le commandement d'une colonne est généralement confié à un capitaine. Toutefois, si les principes généraux de la «guerre européenne» restent naturellement applicables outre-mer, deux caractéristiques essentielles distinguent les opérations ultramarines: d'une part les territoires sur lesquels les troupes interviennent sont particulièrement vastes, mais aussi presque désertiques ou peu habités, ce qui implique l'aptitude à l'autonomie des chefs de détachement; d'autre part les colonnes sont constituées de représentants des différentes armes et de contingents d'origines différentes, ce qui exige une capacité à combiner les aptitudes particulières des uns et des autres. Prokos s'intéresse donc au commandement d'une unité mixte de 200 à 800 combattants, disposant de 2 pièces à 1 batterie d'artillerie de montagne, de 2 sections de mitrailleuses, de 40 à 100 cavaliers, soutenue par un convoi pouvant atteindre 800 à 1.000 porteurs ou coolies et une trentaine de mulets. Les troupes listées ci-dessus sont constituées d'un important noyau d'unités régulières (tirailleurs, spahis, etc...) et d'un volume plus ou moins significatif de contingents irréguliers levés localement. C'est assez dire la complexité de telles opérations pour un jeune officier, qui doit dans le même temps mener campagne, assurer la pénétration française et éventuellement prendre provisoirement en charge l'administration du territoire concerné.
 
Prokos procède thématiquement, par interrogations successives, appliquant une méthode de raisonnement tactique avant l'heure (terrain, situation, mission, moyens, ami, ennemi, etc...), qu'il «déroule» en abordant les différents types d'engagement. Il en déduit des ordres préparatoires, pour la rédaction desquels il est nécessaire de faire preuve d'une grande précision car, dans ces pays démunis de tout, ce qui a été oublié en quittant la base de départ ou prévu en trop faibles quantités manquera définitivement pendant l'opération. Il aborde ensuite la mise en œuvre, qui exige souvent des ordres de conduite modifiant les directives initiales. Il est tout aussi indispensable de conserver le plus longtemps possible le secret sur les détails de la future campagne, y compris au début de son déroulement, car, dans une première phase au moins, la fidélité des populations locales reste douteuse et les indigènes peuvent toujours renseigner les rebelles.
 
Rompu à tous les types de mission, il n'hésite pas à affirmer, contrairement aux idées reçues en métropole, que «le commandement d'un convoi» dans ces contrées déshéritées «est une mission tout aussi périlleuse et plus délicate que le commandement d'un peloton d'infanterie». Sur un théâtre africain ou asiatique, la valeur opérationnelle d'une troupe encadrée par des Européens et équipée d'armes modernes est directement conditionnée par la qualité de sa logistique, alors même que les tribus insoumises tentent de s'emparer des convois lors d'embuscades.
 
Dans ce cadre général, Prokos multiplie les exemples, choisis en fonction du terrain (deltas, zones semi-désertiques, régions boisées ou montagneuses, etc...), et étudie aussi bien la poursuite de fuyards que les marches et attaques de nuit ou l'établissement d'une base arrière semi-permanente.
Quelques points particuliers
 
Prokos insiste à de nombreuses reprises sur l'importance de la surprise, qu'il faut savoir imposer à l'ennemi sans en être soi-même victime, car «avec les guerriers irréguliers, braves, astucieux et résolus, c'est le danger constant» sur une terre inconnue, en dépit de la domination européenne en matière d'armement. Il est pour cela nécessaire au chef de s'assurer le temps et l'espace nécessaires pour que la manœuvre envisagée puisse être développée, tout en conservant la possibilité de l'adapter en fonction de l'évolution de la situation. Il lui faut donc être renseigné par tous les vecteurs possibles (cavalerie régulière ou goums irréguliers, notables locaux, frictions entre les tribus, appât du gain, etc...). En cours de déplacement, des changements non annoncés ou non prévus d'itinéraires, y compris les moins probables, permettent de maintenir l'adversaire dans l'incertitude et, à l'occasion des différentes rencontres, impromptues ou dans les villages, d'exercer un contrôle rigoureux sur les guides locaux et les interprètes.
 
Le déploiement et l'organisation des troupes, en déplacement comme lors de brèves haltes ou en stationnement, font l'objet de longs paragraphes et bénéficient de nombreux croquis réalisés par l'auteur. Sur la base de son expérience, Prokos envisage les différentes hypothèses: terrain dénudé ou boisé, plaine ou plateau vallonné, présence d'un cours d'eau ou d'un massif montagneux abrupt, etc...
 
Il s'agit toujours d'éviter la surprise, de conserver l'initiative et de pouvoir bénéficier au maximum de l'avantage que donnent les feux plus puissant de l'armement occidental malgré des effectifs ennemis souvent très supérieurs. La formation adoptée doit ainsi permettre une utilisation maximale des capacités de tir et le «carré souple», éminemment adaptable, permet de constituer sur sa propre ressource une réserve prête à réagir, toujours disponible. À l'arrêt, sur un terrain souvent hostile et avec un climat peu favorable aux Européens, les hommes doivent impérativement récupérer : manger, boire et dormir dans un environnement le moins difficile possible. Prokos propose alors une série de croquis d'organisations possibles de campements provisoires, sur une légère hauteur qui favorise le dégagement des champs de tir, et rappelle qu'il est souvent nécessaire de protéger les points d'eau. Des petits postes avancés jouent le rôle de «sonnettes» et un peloton de cavaliers se tient prêt à intervenir pour dégager une position menacée.
Quelle utilité aujourd'hui ?
 
Le lecteur ne cherchera pas dans les livres du capitaine Prokos, sous peine d'être particulièrement déçu, de vastes fresques stratégiques à l'échelle continentale sur la constitution de l'empire colonial français entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème. Mais il y trouvera toutes les préoccupations d'un officier subalterne en situation de commandement isolé sur un territoire mal connu au milieu d'une population à la fidélité douteuse.
 
Il constatera alors que les «grands» principes de la guerre (liberté d'action du chef et sûreté, économie des forces et concentration des efforts, etc...), tels que Foch les exprime à la même époque dans le cadre d'une guerre européenne opposant des armées de masse, non seulement conservent toute leur pertinence, mais se révèlent être les véritables clefs du succès. À l'échelle d'un détachement de quelques centaines d'hommes, les questions de renseignement, de conception et d'exécution de la manœuvre, de permanence et de qualité du soutien logistique revêtent une importance d'autant plus significative que l'unité ne peut pas être soutenue ou renforcée rapidement.
 
Tel est bien le principal intérêt de ces ouvrages : adapter et mettre au cœur des préoccupations du capitaine les principes fondateurs de l'art de la guerre, trop souvent considérés comme étant l'apanage de quelques grands généraux commandants en chef. Les trois livres du capitaine Prokos ne se rencontrent plus aujourd'hui que rarement : ils n'existent pas au Centre de documentation de l'École militaire, ne sont plus disponibles auprès de la bibliothèque du Service historique à Vincennes et ne peuvent être consultés que sur microfiches à la Bibliothèque nationale de France, du fait du mauvais état des exemplaires originaux. L'un des volumes a récemment été réédité à l'identique (collection Reprint) par un éditeur bien connu d'histoire militaire - Lavauzelle -, mais il faut toujours compter sur le hasard, à l'occasion d'une brocante ou d'une foire aux vieux livres, ou consulter régulièrement les différents sites qui, sur Internet, proposent d'anciens ouvrages d'occasion, pour trouver l'ensemble de ces études qui conduiront le lecteur d'aujourd'hui du Haut Tonkin à l'Afrique Équatoriale et du Soudan au Maroc.
 
[1] Vol I: Maroc et Afrique Occidentale, vol. II: Chine et Indo-Chine, vol. III: Afrique Equatoriale Française. Tous parus entre 1908 et 1912 chez Lavauzelle.
 
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