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Histoire et Stratégies

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Le Général ALLÉHAUT, penseur militaire oublié de l’entre-deux-guerres

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Par le Lieutenant-colonel RÉMY PORTE

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Au-delà de l’œuvre personnelle du Général Alléhaut comme écrivain militaire, et alors que des directives récentes nous invitent à nous réapproprier notre patrimoine culturel, historique et stratégique, cet article vise également à rappeler la richesse des grandes revues institutionnelles de la première moitié du XXème siècle (dont les collections complètes sont conservées à la bibliothèque du CESAT), injustement oubliées. Leurs sommaires témoignent de la qualité et de la diversité des études publiées par une génération d’officiers, dont certaines leçons méritent d’être redécouvertes.

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Il est souvent convenu d’affirmer, l’air entendu, que la pensée militaire française est d’une pauvreté affligeante durant l’entre-deux-guerres et qu’aucune réflexion significative n’est à retenir, à l’exception notable des écrits du Capitaine, puis Commandant et Lieutenant-colonel de Gaulle. Pourtant, sous l’impulsion d’officiers généraux comme Buat et Weygand qui favorisent le débat intellectuel à l’École Supérieure de Guerre et au Centre des Hautes Études Militaires[1], la période qui suit immédiatement la Grande Guerre est d’une réelle richesse. Les questions liées aux armes nouvelles, à l’emploi de l’aéronautique, des chars ou des gaz de combat par exemple, font l’objet de fréquentes études proposant des solutions novatrices dans la presse institutionnelle[2] tandis que de nombreux ouvrages sont publiés, en particulier chez les grands éditeurs spécialisés comme Lavauzelle et Berger-Levrault. Par ailleurs, les débats parlementaires qui se prolongent sur l’organisation générale des armées, les effectifs et le recrutement incitent également certains officiers à prendre la plume. En bref, jusqu’au tournant des années 1928-1930, qui marquent une réelle rupture, la décennie qui suit la Première Guerre Mondiale mérite toute notre attention.

Parmi ces auteurs, apparaît avec régularité à partir de 1922 le futur Général Alléhaut, alors lieutenant-colonel[3]. Ce Saint-cyrien qui a choisi de servir dans l’infanterie métropolitaine, breveté en 1905 avec la mention Très bien, n’est pas un inconnu dans son arme: en mars 1914, il a reçu un témoignage de satisfaction du ministre de la Guerre pour son étude Essai sur la bataille.

Il se distingue au cours de la Grande Guerre, cité à quatre reprises dans les termes les plus élogieux, tant au commandement de la troupe qu’en état-major: «Le 2ème bataillon s’est illustré le 23 [décembre] dans un assaut magnifique qui arrachait des cris d’admiration aux chefs qui l’observaient de leur poste de commandement. Honneur au Commandant Alléhaut, à ses braves officiers, sous-officiers et soldats» (25 décembre 1914); «A préparé les opérations qui se sont déroulées du 16 février au 20 mars, avec un zèle, une activité et une compétence au-dessus de toute éloge. A exécuté lui-même, dans des conditions périlleuses, toutes les reconnaissances nécessaires» (14 avril 1915). Chef de corps du 14ème R.I.comme lieutenant-colonel à titre temporaire à partir de janvier 1918, il résiste dans son secteur à l’offensive allemande d’avril, «conservant tout le terrain précédemment conquis, capturant de nombreux prisonniers et un très important matériel» (31 mai 1918).

C’est assez dire qu’il est un officier complet lorsque, sous-chef d’état-major du 17ème C.A., il est admis à suivre le stage du C.H.E.M. au premier semestre 1920. Dans les années qui suivent, d’abord affecté comme instructeur d’infanterie à l’école militaire d’artillerie, il commence à faire partager le fruit de son expérience et de ses réflexions en publiant différents articles, en particulier sur le combat interarmes.

Sa carrière d’auteur militaire se développe essentiellement entre 1922 et 1935[4]. Il ne structure pas à proprement parler une «théorie générale de l’art de la guerre», mais aborde, successivement ou de façon croisée, des thématiques qui intéressent tous les officiers en situation de commandement. Dans le cadre nécessairement limité de cette rapide présentation, nous procèderons donc par «coups de projecteur» successifs.
Réalisme et décentralisation du commandement

Dès la première page de son premier article, «L’appui de l’infanterie par le canon», il fixe à grands traits sa démarche et son objectif: «Orienter les esprits vers une solution conforme aux leçons du champ de bataille». Au-delà des conceptions abstraites et des discours théoriques, il s’agit bien pour lui, dans cette période de refonte des règlements d’emploi, de faire preuve de réalisme et ce souci revient constamment au fil des paragraphes («Mieux vaut effet moins puissant, mais utile, parce que opportun, qu’effet de masse inutile, parce que hors de propos», p. 487; «La spéculation pure redevient la dangereuse sirène qui, déjà en 1914, a été si près de nous entraîner aux abîmes», p. 488; «L’organisation de notre artillerie n’est pas adéquate aux conditions actuelles de la bataille», p. 493).

On retrouve cette préoccupation permanente tout au long de son œuvre, comme lorsqu’il regrette dans «Éléments de tactique générale» en 1927 l’insistance mise à s’inspirer des combats des fronts fortifiés de la Grande Guerre; ou lorsqu’il veut réagir, dans «Être prêts» en 1935, «contre certaine mentalité doctrinale, contre certain esprit étroitement traditionaliste, prisonnier de formules périmées, contre certaine façon de tout voir sous un angle mesquin».

En affirmant au printemps 1922 que, dans certaines phases du combat, une partie de l’artillerie, jusqu’au calibre de 120 ou de 155, doit être placée sous le commandement direct du chef (fantassin) en situation de commandement au contact, il s’oppose formellement à l’Instruction provisoire sur l’emploi tactique des grandes unités, approuvée en octobre 1921, qui réaffirme la primauté du feu de l’artillerie comme premier élément de la bataille, dont l’emploi est nécessairement centralisé au moins au niveau divisionnaire (on parle de «puissance écrasante»). En s’élevant dans le même texte contre le formalisme ambiant, il conteste également la conception d’un engagement entièrement planifié, piloté au plus près au plus haut niveau en fonction de normes pré-établies. Selon l’I.G.U. de 1921, «dans sa décision, le commandement d’une grande unité s’inspire avant tout des instructions ou des ordres qu’il a reçu de l’autorité supérieure. Il s’y conforme pleinement», alors que l’autonomie des «chefs intermédiaires», capables d’initiatives et de réactions inopinées appropriées, semble indispensable à Alléhaut.
Facteur moral et initiative individuelle

À partir de son deuxième article, «La liaison intellectuelle et morale: base essentielle de l’action combinée de l’infanterie et de l’artillerie», il aborde progressivement des thèmes plus vastes: la problématique de la complémentarité des différentes armes (infanterie, artillerie, chars, aviation) et de l’importance du moteur (facteur de vitesse et de puissance, donc de manœuvre et de surprise), le caractère essentiel du facteur psychologique et moral (et donc la question du recrutement et de la formation des hommes). Tirant les leçons de son expérience personnelle, il commence par affirmer: «Dès que les mots "Liaison des armes" sont articulés, on voit les esprits s’orienter vers les moyens matériels de réaliser cette liaison, notamment vers les modes de transmission. Certes, l’importance de ce point de vue ne saurait être niée …; mais il n’en demeure pas moins que l’envisager seul, c’est négliger l’essentiel de la question; que l’envisager d’abord, c’est mettre la charrue avant les bœufs». Pragmatique, il observe que sur le terrain, dès septembre 1914, certains chefs au contact ont développé «spontanément, sous la pression des circonstances» des procédés d’appui qui ne seront pris en compte et codifiés que dix-huit mois plus tard par le Grand Quartier Général: «l’explication est simple … Depuis les premières rencontres de la campagne», ces officiers avaient vécus avec leurs hommes, avaient appris à se connaître, à se comprendre et à apprécier leurs besoins et leurs capacités ou potentiels réciproques.

Alléhaut se distingue ainsi également de l’idée en vogue dans l’armée française, au sein de laquelle la valeur morale du soldat et sa capacité de résistance psychologique dans le feu du combat sont considérées comme de véritables axiomes. Pour Alléhaut, cette qualité n’est jamais acquise, reste éminemment fragile et doit faire l’objet de soins permanents.
Conception stratégique

À la fin des années 1920, la crise générale que connaît l’armée française (doctrine, effectifs, budget, matériels, etc…) s’aggrave. Le Conseil supérieur de la Guerre adopte le principe de l’organisation défensive des frontières, en espérant préserver à la fois le potentiel humain d’un pays qui souffre de dénatalité et les régions industrielles du Nord-est: «l’inviolabilité du territoire», symbolisée par la ligne Maginot, impose désormais sa rigueur.

Dans les «Éléments de tactique générale» (1927), Alléhaut pour sa part étudie essentiellement la bataille en elle-même (il ne traite pratiquement pas du stationnement et des déplacements des grandes unités), «dans toutes ses faces, dans la variété des situations qui peuvent se présenter». Il observe, après bien d’autres certes, qu’il n’y a dans chaque guerre que des cas particuliers mais cela le conduit à regretter, et il est à cette date l’un des rares à l’écrire, la tendance «à la suite de la Grande Guerre, [à] ramener toujours la conception de la bataille au type d’opérations imposé par une campagne de fronts fortifiés qui s’est étendue sur plus de quatre années». Remettant à l’honneur la manœuvre et étudiant successivement les différents modes d’action, il précise la distinction entre «principes» et «procédés tactiques» avant d’étudier les deux principales formes de combat (attaque et défense). Pour le chroniqueur de la très sérieuse Revue militaire suisse, «on ne saurait assez insister sur le bénéfice que nos officiers pourront retirer de cette étude».

On connaît parfois son ouvrage de 1929 «Motorisation et armée de demain». Celui-ci s’inscrit dans un courant de pensée antérieur et dont les conceptions prêtées à de Gaulle quelques années plus tard ne constituent somme toute que l’aboutissement. Il n’est pas indispensable de s’appesantir davantage sur ce débat très largement traité dans la littérature militaire, qui voit l’armée française, première puissance motorisée au monde en 1919, «écrasée par la force mécanique» vingt ans plus tard, alors que tout ou presque a été écrit entre 1925 et 1930.

Rares toutefois sont ceux qui ont lu «Être prêts», paru en 1935. Cet ouvrage pourtant est, à bien des égards, aussi intéressant que «Vers l’armée de métier». Alléhaut y poursuit son raisonnement et son évolution. Il développe sur plusieurs points un discours différent, ou pour le moins complémentaire, de celui tenu par le futur chef de la France Libre.

L’importance et la qualité de l’arme aérienne retiennent toute son attention, alors que cette problématique est très largement absente des écrits de de Gaulle. Concernant l’organisation générale des armées, Alléhaut considère (fort justement) que le personnel politique de la IIIème République aurait tendance à assimiler une «armée permanente» (professionnelle) à «un danger pour la sûreté de l’Etat». Il pense que, le citoyen français n’étant guère spontanément porté vers les questions militaires, seul le maintien d’un système de conscription égalitaire peut contribuer à maintenir l’esprit et la volonté de défense, tout en l’entourant de nombreuses recommandations (rôle des cadres de contact, réalisme de la formation, etc.) aux résonances très modernes.

Il adopte ainsi une démarche générale originale et atypique, à la recherche d’un équilibre raisonnable, à mi-chemin des «conservateurs» et des «rénovateurs» de l’époque. Affirmant vouloir «réagir contre certaine mentalité doctrinale, contre certain esprit étroitement traditionaliste», il s’oppose également à «certain particularisme qui, sans doute de la meilleure foi du monde, confond aisément ses intérêts spéciaux avec l’intérêt général» et aspire à «une évolution nécessaire qui ne saurait se réaliser sans faire éclater les vieux cadres».

Après avoir donné de nombreuses preuves de ses qualités militaires foncières, de soldat et de chef, au cours de la Grande Guerre, le colonel Alléhaut témoigne durant les années qui suivent d’un authentique courage intellectuel et d’une réelle indépendance d’esprit. À ces seuls titres au moins, ses écrits mériteraient d’être aujourd’hui mieux connus. Au-delà des contraintes matérielles et des contingences de son temps, nécessairement différentes des nôtres, il insiste par ailleurs avec une frappante persévérance sur certains traits qui conservent toute leur pertinence (qualité de la formation, rôle des chefs «intermédiaires», initiative des échelons subordonnés, coopération interarmes et interarmées, etc.) et restent d’une grande actualité.

Malgré ses brillants titres de guerre, sans doute paie-t-il en partie de sa carrière cette indépendance d’esprit. Promu général de brigade en décembre 1928, après plus de cinq ans de grade de colonel, il commande successivement l’infanterie divisionnaire des 37ème, 47ème puis 23ème D.I., avant de terminer sa carrière comme adjoint du préfet maritime de Toulon, avec le même grade, au printemps 1932.

[1] ESG et CHEM, écoles qui constituent dès avant 1914 les deuxième et troisième niveaux de l’enseignement militaire.

[2] De très nombreux officiers, de tous grades, écrivent aussi bien dans la Revue militaire générale, la Revue militaire française, que dans des revues d’arme de haute tenue qui, à l’instar du Bulletin de la Réunion des ORSEM, jouent un vrai rôle de formation pour tous ceux qui ne sont pas affectés à Paris et dans les métropoles régionales.

[3] Dossier individuel SHD-Terre, 13Yd 943.

[4] «L’appui de l’infanterie par le canon», Revue militaire générale, juin 1922; «La liaison intellectuelle et morale: base essentielle de l’action combinée de l’infanterie et de l’artillerie», Revue d’Infanterie, août 1923; «La bataille de rencontre», Revue militaire générale, septembre 1923; «Comment se défendre contre les coups de main», Revue d’Infanterie, septembre 1924; «À propos d’un jugement allemand sur les conceptions militaires françaises», Revue militaire française, articles à suivre de janvier à septembre 1925; «Le combat de l’infanterie», Berger-Levrault, 1925; «Éléments de tactique générale», Berger-Levrault, 1927; «Motorisation et armée de demain», Lavauzelle, 1929 (faisant suite à un long article sur le même thème paru entre février et juillet 1928 dans Revue d’Infanterie); «Être prêts», Berger-Levrault, 1935.

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