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Histoire et Stratégies

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Le Général Ariel SHARON, faut-il lui rendre hommage ?

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Par le Chef d'escadrons ARNAUD LAFOLIE

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L'ancien Premier ministre israélien Ariel Sharon a toujours vécu dans l’agitation et le tumulte, sur les champs de bataille et sur la scène politique. Aujourd’hui, plongé dans le coma, il achève sa vie dans un silence qui ne convient guère au personnage. Souvent loué pour sa pensée stratégique et pour ses qualités tactiques, il a pourtant subi de nombreuses critiques de la part de ses adversaires, mais aussi de ses propres chefs militaires et politiques. Si son jusqu’au-boutisme et sa confiance en soi ont régulièrement été mis en cause, son comportement en tant qu’officier ne fait que refléter les profondes contradictions de l’armée et de la société militaire israéliennes.

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Novembre 2010 : Ariel Sharon est transporté, depuis l'hôpital dans lequel il est suivi depuis quatre ans, vers sa ferme du Néguev. Plongé dans le coma après une série d'attaques cérébrales en décembre 2005 et janvier 2006, l'ancien Premier ministre quitte la scène d'une manière qui s'oppose en tout point avec ce qu'ont été sa vie et sa carrière.
 
Le chemin est long entre le digne respect qui l'entoure aujourd'hui et les critiques, mais aussi les éloges, qui ont accompagné sa vie. En soi, reparler de lui aujourd'hui constitue déjà un hommage envers ce grand soldat qui aurait vraisemblablement détesté voir peser sur lui une telle chape de silences et de non-dits. Pour autant, la question des honneurs à rendre au Général Sharon reste ouverte. Est-il coupable d'un jusqu'au-boutisme exagéré, nuisible à de nombreux espoirs de paix dans la région ? A contrario, n'est-il pas avant tout un chef de guerre extraordinaire, de ceux qui forcent l'admiration et la passion ?
 
Une vie sous le signe de l'insécurité permanente
Ariel Scheinerman, devenu Ariel Sharon en hébreu, et connu dans toute l'armée israélienne sous le diminutif d'Arik, est un pur sabra, né sur la terre d'Israël en 1928. Il est issu d'une famille instruite et militante, immigrée d'Europe de l'Est pour s'installer dans le village agricole (moshav), de Kfar Malal.
 
Enfant, il monte la garde dans les champs, armé d'un simple bâton, sous la menace permanente d'une infiltration terroriste. À l'âge de 14 ans, il entre dans l'armée juive clandestine, la Haganah. Il y sert sporadiquement, en tant que chef de groupe puis de section, lors de coups de mains et d'embuscades qui font de lui, à vingt ans, un vétéran aux yeux de ses hommes. Lors de la guerre d'Indépendance d'Israël, en 1948, il participe à la bataille de Latroun, au cours de laquelle il est blessé à la cuisse. Nommé officier de reconnaissance dans l'armée d'active cette même année, il travaille sous les ordres directs de Moshé Dayan, qui devient son mentor. Conscient de disposer d'un officier rompu à la guérilla, Dayan confie, en 1953, au capitaine Sharon, la tâche de former la première unité de forces spéciales de l'armée israélienne: le commando 101. À sa tête, Arik poursuit l'objectif de faire payer le sang israélien au plus cher à ses ennemis en les surprenant au cours d'actions très offensives, brutales et minutieusement préparées. C'est à cette époque qu'a lieu le massacre de Qibya, un village arabe attaqué par le commando 101, et dans lequel 70 civils trouvent la mort.
 
En 1956, Ariel Sharon commande la 202e brigade parachutiste, qui s'empare des cols du Sinaï. Il retrouve ce théâtre d'opérations en 1967, lors de la guerre des Six Jours. La division Sharon y remporte un succès brillant lors de la prise d'Oum Katef et d'Abou Agheila.
 
Mais c'est en 1973, après avoir ramené l'ordre dans la bande de Gaza, qu'il marque de son empreinte l'histoire militaire israélienne. Rappelé de la retraite à laquelle il avait été contraint, il commande la division blindée qui franchit le canal de Suez et force l'armée égyptienne à reconnaître un « pat » stratégique.
 
Dès lors, il quitte définitivement la carrière militaire pour rejoindre la vie politique. Il participe à la création du parti conservateur, le Likoud, et il est nommé en 1977 ministre de l'Agriculture, responsable des questions de peuplement. Lui-même exploitant agricole et très sensible à l'esprit pionnier, il soutient la création de nouvelles colonies juives au plus près de Jérusalem. Ministre de la Défense en 1981, il milite pour la destruction définitive des bases de la résistance palestinienne à Beyrouth. En 1982, il presse l'armée d'intervenir au Liban, et il en fait le témoin direct du massacre, par ses alliés phalangistes, des Palestiniens de Sabra et Chatila. Nommé Premier ministre en 2001, il relance, à la suite de propos provocateurs et intransigeants, une nouvelle intifada.
 
Blessé à plusieurs reprises, malmené par les manœuvres politiques, Ariel Sharon n'a pas été épargné par la vie. Sa première épouse, puis son fils, sont morts accidentellement à une époque où il consacrait la plus grande partie de son temps à se battre pour son pays.
Urgence, préparation et action
Ce sentiment d'insécurité et de précarité qui a toujours hanté Ariel Sharon a contribué à forger la manière d'être qui l'a animé tout au long de sa carrière militaire.
 
L'urgence a très souvent accompagné ses décisions. Il en a lui-même pris conscience en incorporant dans sa section, en 1948, des rescapés de la Shoah à peine sortis des camps anglais où ils avaient transité. Nombreuses et ciblées, les infiltrations arabes ont régulièrement visé des colons et de simples citoyens. Sous cette pression, une intervention trop tardive des forces spéciales ou de l'armée pouvait engendrer la mort de plusieurs civils. Sharon en est resté pénétré de l'idée que mal connaître l'ennemi et répugner à agir était à la fois dangereux et, selon lui, criminel.
 
Contrairement à la réputation de «fonceur» qui lui a été faite au sein même de l'armée israélienne, Sharon n'a jamais engagé ses forces autrement qu'après une intense réflexion tactique. Héritant en cela des savoir-faire spécifiques des forces spéciales, il a planifié parfaitement toutes les opérations tout en s'accoutumant à voir de nombreuses missions annulées à la dernière minute. Ainsi, Abou Agheila étant connu comme verrou stratégique du Sinaï depuis 1956, il a fait de l'étude de cette position un cas d'école, maintes fois répété en exercice. Toujours soucieux d'effectuer les reconnaissances appropriées, il a maîtrisé, dès 1970, le terrain proche du lac Amer, où il a planifié, puis réalisé le franchissement du canal de Suez en 1973. Et lorsque ses préparatifs étaient achevés, lorsque sa réflexion tactique avait abouti, il était pratiquement impossible de le faire changer d'avis. En 1982, le plan Oranim d'invasion du Liban, rebaptisé Paix en Galilée, avait déjà été trop retouché à son goût, et il aurait considéré un nouvel ajournement comme une lourde faute stratégique.
 
En conduite, il s'efforce de pratiquer un commandement véritablement interarmes, toujours au plus près des combats. Il veut ainsi être certain de pouvoir choisir en connaissance de cause le moment et le lieu où il portera l'effort. Cette volonté de rester au plus près du front lui a été reprochée par ses supérieurs, qui parvenaient difficilement à le joindre. De son côté, le Général Sharon n'a eu de cesse de marteler que sa place ne pouvait être ailleurs qu'en première ligne. En 1959, il a ainsi consacré son mémoire de fin d'études au War College britannique à «la place du chef au combat lors de la Deuxième Guerre mondiale», en se fondant sur les exemples comparés de Montgomery et Rommel (ce dernier recueillant sa préférence).
Le « style Sharon »
Sharon a construit son style de commandement dans les forces spéciales. Chef d'un petit groupe d'hommes très motivés, qu'il a personnellement formés et entraînés, il a habitué son entourage à un commandement très humain et quasi-fraternel. Dans le cadre du balagan meurgen, « le chaos organisé », qui reflète le fonctionnement de Tsahal, le tutoiement est de rigueur entre lui et la plupart des hommes qu'il a connus au combat.
 
En revanche, la proximité des officiers supérieurs israéliens avec la classe politique affecte profondément Sharon, bien que lui-même soit régulièrement reçu en privé par David Ben Gourion alors qu'il n'est qu'officier subalterne. Mais dès que d'anciens militaires entrés en politique s'immiscent dans le déroulement des opérations, Sharon devient incommandable. Son franc-parler et sa propre capacité d'influence sont à l'origine d'une longue alternance de disgrâces et de retours de fortune. Au total, Arik en vient à ne plus accorder de confiance ni à ses chefs ni à la majorité de ses pairs. Au faîte de sa carrière, il n'a guère confiance qu'en lui-même.
 
Le principal reproche qu'il adresse à ses chefs et aux décideurs politiques réside dans leur incapacité à prendre leurs responsabilités. De Dayan, il dit «le plus courageux des soldats sur le champ de bataille, mais lâche et pusillanime dès qu'il s'agissait de prendre publiquement position». Sharon déteste ouvertement les chefs qui ne couvrent pas leurs subordonnés si ces derniers n'ont fait qu'accomplir leur mission. Mis en cause par une enquête interne après les événements de Qibya, Arik est clairement soutenu par Ben Gourion, pour qui la paix doit passer après l'installation de l'État et sa survie. Sharon fait sienne cette doctrine : une vie israélienne, selon lui, vaut tous les efforts, tous les combats, mais aussi toutes les prises de risques en matière d'effets collatéraux.
 
Cette question est centrale dans l'histoire militaire d'Israël : priorité étant systématiquement donnée à la sécurité du soldat israélien, quelles doivent être ses règles d'engagement ? Doit-il courir le risque d'être touché avant d'avoir pu riposter, ou bien doit-il anticiper les risques et ne jamais s'embarrasser de légitime défense dès lors que le pays lui-même est menacé en permanence ? L'éthique militaire israélienne repose sur le concept du tohar haneshk, « la pureté des armes », qui interdit toute dérive, toute bavure sous peine de lourdes sanctions. Dans le cadre des opérations de contre-guérilla menées par Tsahal au Liban ou à Gaza, les troupes ont souffert d'une psychose de la bavure conduisant des officiers à abandonner leurs subordonnés à la justice, plutôt que de subir la honte d'une mise en examen. À tous les postes de responsabilité qu'il a occupés, Ariel Sharon s'est efforcé de lutter contre cette inhibition et de redonner confiance à ses soldats, qu'ils soient d'active, conscrits ou réservistes.
 
Dans le droit fil de Ben Gourion, il ne tolère pas que la sécurité des Israéliens passe après des soucis éthiques et moraux. Conjuguée avec son jusqu'au-boutisme, et avec le sentiment constant d'urgence stratégique, cette manière de penser peut conduire aux excès les plus condamnables. Ainsi, au moment de franchir le Canal, le 16 octobre 1973, Sharon ne trouve pas le temps de faire évacuer ses prisonniers égyptiens, qui subissent alors les bombardements de leur propre artillerie. Cet événement est caractéristique de la manière de réagir de Sharon: lorsqu'il faut aller vite pour profiter de la fenêtre tactique qui s'ouvre, deux aspects peuvent passer au second plan: les ordres et les considérations morales.
Ariel Sharon constitue un exemple, mais pas un modèle
En 1982, Ariel Sharon supervise, en tant que ministre de la Défense, l'invasion du Sud Liban par les forces israéliennes. Son objectif est d'anéantir les bases de l'OLP. À cet effet, il enjoint à ses troupes d'entrer dans Beyrouth. Le 17 septembre, le Général Eytan lui rend compte du massacre de civils dans les camps palestiniens, massacre prévisible mais que Tsahal n'a pas empêché. Pour une fois, Sharon a agi, mais dans le vide ; il couvre ses officiers, mais ne reconnaît pas sa propre erreur. Il s'est fié à sa seule conception de la guerre et de la stratégie et n'a pas été capable de s'écarter de son propre jugement.
 
Ariel Sharon est le produit d'une époque et d'une culture militaire très spécifiques. Il représente un exemple pour l'officier moderne qui cherche à concilier les opérations de contre-insurrection et les combats de haute intensité. Mais quiconque tenterait de reproduire les méthodes d'Arik se rendrait coupable d'un plagiat inacceptable pour des raisons tant morales que politiques. Cela dit, quiconque négligerait de tout mettre en œuvre pour assurer la sécurité de son pays et garantir le succès de sa mission courrait inévitablement à la défaite.
 
Il est de notre devoir d'étudier la carrière d'Ariel Sharon et de reconnaître ses grandes qualités. En revanche, rien ne nous oblige à lui rendre un hommage qui dépasserait le simple respect dû à un officier brillant, qui perd lentement son tout dernier combat.
 
 
Bibliographie :
 
Cohen Samy, « Tsahal à l'épreuve du terrorisme », seuil, Paris, 2009
 
Dan Uri (et coll), « Kippour », Hachette, Paris, 1974
 
Le Mire Henri, « Histoire de l'armée d'Israël », Plon, Paris, 1986
 
Mayer Arno J., « De leurs socs, ils ont forgé des glaives », Fayard, Paris 2008
 
Ménargues Alain, « Les secrets de la guerre du Liban », Albin Michel, Paris, 2004
 
Morris Benny, « Victimes, une histoire revisitée du conflit arabo-sioniste », Bruxelles, 2003
 
Razoux Pierre, « La guerre des Six Jours », Économica, Paris 2004
 
Sharon Ariel et Dan Uri, “Warrior, an autobiography”, Simon and Shuster. New York, 1989
 
et un film :
« Valse avec Bachir », de Ari Folman, 2008
 
 
 
Article paru dans les cahiers du CESAT n° 26 de décombre 2011
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