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Histoire et Stratégies

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Le Général Edouard BRÉMOND (1868-1948) ou l’anti-Lawrence d’Arabie

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Par le Lieutenant-colonel RÉMY PORTE

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Dès la fin de la Grande Guerre, la véritable mise en scène, par le journaliste américain Thomas Lowell et l’écrivain militaire britannique Liddell Hart en particulier, de la personnalité fulgurante de T.E. Lawrence et de son action aux côtés de l’émir Fayçal pendant la révolte arabe tend à faire sombrer dans l’oubli le rôle et la place des contingents français déployés au Hedjaz à partir du deuxième semestre 1916. En 1919-1921, au Levant, le difficile établissement du mandat français sur la Syrie et les choix diplomatiques de Paris, qui reconnaît très tôt le gouvernement nationaliste turc d’Ankara, conduisent au peu glorieux retrait de Cilicie.

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Dans les deux cas, le représentant de l’autorité française, le Colonel Brémond, victime des soubresauts de l’histoire malgré un engagement personnel sans réserve, doit quitter ces territoires et assister, de métropole, au démantèlement de son œuvre. Aujourd’hui bien oublié de l’historiographie générale alors qu’il a joué un rôle significatif dans l’action politique et militaire de la France autour de l’arc méditerranéen, Brémond accède tardivement au généralat pour assurer d’obscures responsabilités territoriales dans le Sud-ouest de la France au milieu des années 1920 et rejoint la deuxième section des officiers généraux quelques années plus tard. Membre de plusieurs académies scientifiques, il a publié, sur la base de son expérience personnelle et de sa profonde connaissance du monde musulman, de nombreux articles et plusieurs ouvrages de référence qui conservent aujourd’hui tout leur intérêt.

Contemporain de Lawrence, qu’il croise en particulier à plusieurs reprises en Arabie, il est l’auteur d’un «Hedjaz dans la guerre mondiale», publié en 1931 pour réfuter nombre d’affirmations fantaisistes ou approximatives insérées par l’auteur des «Sept piliers de la sagesse» dans sa «Révolte dans le désert». Aujourd’hui, il est sans doute temps de dépasser la figure anglo-hollywoodienne imposée par David Lean en 1962 pour retrouver l’action et la pensée de cet officier français dont le Général Paul Azan a pu dire qu’il «n’était pas l’islamisant de bureau, qui a étudié le Coran dans la traduction de Kasimirski, et imaginé, dans un fauteuil de cuir rembourré, les mesures à prendre pour assurer le bonheur des indigènes. C’était l’homme qui avait vécu au milieu d’eux, sous la tente, dans le bled».
Une carrière exceptionnelle, d’Algérie en Cilicie

Fantassin issu de l’école spéciale militaire de Saint-Cyr en 1890, le jeune Sous-lieutenant Brémond est d’abord affecté en Algérie avant de participer à la meurtrière campagne de Madagascar en 1895, durant laquelle il se distingue au sein de la colonne volante qui, le 30 septembre, entre dans Tananarive. À l’exception des deux années passées à Paris au tournant du vingtième siècle pour suivre la scolarité de l’École supérieure de Guerre, puis à nouveau de deux années sur le front de France entre août 1914 et août 1916 (au cours desquelles il est blessé au feu, cité et noté comme un «chef de corps hors pair»), la totalité de sa carrière s’effectue jusqu’en 1921 dans les confins militaires algéro-marocains (jusqu’en 1907), au Maroc occidental (jusqu’en 1914), en Arabie (septembre 1916-1917) et en Cilicie (à compter de janvier 1919). Comme il l’écrit lui-même lorsqu’il prend, à nouveau, le commandement d’un régiment en 1921, il totalise alors 94 années de campagnes…

Une telle carrière[1] pourtant n’est pas, stricto sensu, exceptionnelle en cet âge d’or de l’expansion coloniale sous la IIIème République. Les responsabilités assumées et les postes occupés, par contre, la rendent plus originale et tout à fait intéressante: Brémond alterne commandements militaires et fonctions politiques dans des environnements particulièrement délicats. Il participe d’abord à des opérations de pacification contre les tribus insoumises au titre du XIXème corps d’Algérie-Tunisie ou du corps d’occupation du Maroc, puis à la création des premiers tabors de police marocains, prend en charge la police des ports et l’administration des villes de Rabat-Salé, est officier des renseignements du service des Affaires indigènes pour la région de Meknès. Il soutient ensuite la révolte du Chérif Hussein de La Mecque et apporte le concours des tirailleurs, sapeurs et artilleurs français aux colonnes hachémites qui attaquent la voie ferrée du Hedjaz. Il est enfin nommé administrateur en chef de Cilicie, alors que les irréguliers turcs tiennent les montagnes et que les Kémalistes font pression sur Paris pour que la France abandonne la province.

À ces différents titres, il a été tour à tour engagé dans la lutte contre des révoltes locales et le contrôle de tribus, puis acteur et défenseur d’une guérilla, en charge enfin d’une contre subversion avec des moyens essentiellement autochtones. Passant d’un côté à l’autre du miroir, alternativement représentant de la légalité institutionnelle ou d’une forme de légitimité en lutte contre le pouvoir en place, «sa grande connaissance de l’élément indigène et de la langue arabe, sa longue expérience, sa fermeté de caractère et son jugement» donnent à ses écrits une tonalité particulière.
Un praticien

Les textes publiés au cours de sa carrière par le Général Brémond[2] témoignent d’un souci constant de la situation réelle, du possible, et de la prise en compte des faits. Il ne saurait être question de comparer ici les qualités littéraires des écrits de Lawrence à la prose directe et précise de Brémond. À cet égard, comparé à «La révolte dans le désert» ou aux «Sept piliers de la sagesse», son «Hedjaz dans la guerre mondiale» semble parfois tenir davantage du rapport d’opérations que du récit historique. Ce souci du détail concret est illustré de façon marquante dans la très longue série d’articles publiée par la Revue d’Infanterie entre 1921 et 1922 et rassemblée ensuite chez Lavauzelle sous le titre «Conseils pratiques pour les cadres de l’armée métropolitaine appelés à servir en Afrique ou au Levant». Entrant dans les aspects les plus prosaïques et matériels de la préparation d’une affectation outre-mer, il en aborde tous les paramètres sociaux, familiaux et humains, sans jamais oublier les conséquences, pour l’intéressé dans son emploi futur, de tel ou tel acte, ou de telle ou telle attitude (connaissance du pays, de la culture et de la langue, renseignement, etc…)

Ce pragmatisme se retrouve dans les ordres qu’il donne à ses subordonnés, comme lorsqu’il place à deux reprises en 1916 et en 1917 les détachements français déployés en Arabie aux ordres du commandement britannique, pour la défense de Rabeigh et pour l’attaque de Médine. Même si ses propositions tactiques ne sont pas adoptées par l’état-major du Caire, même s’il craint que la réalisation des ambitions françaises en Syrie n’en devienne plus difficile, il exécute les ordres reçus et témoigne d’une rigoureuse discipline intellectuelle («Je puis prendre part à une défaite, mais pas l’empêcher»). Dans ses directives générales aux chefs d’éléments qui sont engagés aux côtés des troupes égypto-britanniques et hachémites, il insiste sur la confiance qui doit régner entre les officiers français et le commandement anglais, sur la proximité souhaitable entre ces mêmes officiers et les émirs, mais n’oublie ni les conditions de vie de ses hommes (rythme des haltes, alimentation en eau potable, règles d’hygiène, etc...), ni les nécessités opérationnelles (règles d’engagement, connaissance du milieu, etc...): Vous organiserez un service de renseignement… Rien ne doit se passer sans que vous le sachiez. Il faut avoir 50 ou 60 agents toujours en route».

Ses notations de fin de scolarité à l’École Supérieure de Guerre avaient déjà souligné, d’ailleurs, que Brémond était «assez doué pour l’étude des hautes questions d’art militaire» et «apte au service d’état-major, mais sera meilleur dans la troupe… L’action est son fort».
Adaptation à des missions sans moyens, au cœur de l’opposition franco-britannique

En Arabie durant la Grande Guerre ou en Cilicie ensuite, Brémond se trouve d’abord être directement missionné par le Gouvernement français et relève du ministère des Affaires étrangères. Il sera, hélas, rapidement oublié par le monde diplomatique, qui néglige par exemple de le tenir informé des accords Sykes-Picot ou des conversations avec Mustapha Kemal, mais aussi des autorités du ministère de la Guerre, qui négligent de répondre à ses demandes de moyens et de renforcements.

Du côté britannique, la responsabilité du contrôle politique de la péninsule arabique a été retirée à la vice-royauté des Indes et confiée au haut représentant britannique au Caire, à travers son bras armé, le Bureau arabe. Malgré quelques divergences de forme entre les différentes autorités anglaises, l’objectif stratégique est clairement fixé: pérenniser la position dominante de Londres sur la route des Indes et son influence sur les territoires arabes méridionaux de l’empire ottoman. Pour répondre à ces besoins, malgré les difficultés rencontrées sur le front de France et à Gallipoli, le Royaume-Uni entretient plusieurs centaines de milliers d’hommes sur les théâtres d’opération de Palestine et de Mésopotamie et consent aux souverains et émirs d’Arabie de substantielles aides financières comme de nombreuses livraisons d’armes et de nourriture. Dans ce cadre général, on sait que Lawrence, «officier politique affecté au poste de Yambo», devient au début de l’année 1917 le conseiller militaire de Fayçal. En dépit des affirmations rapides qui fleurissent sous sa plume dans «La révolte dans le désert», son rôle militaire réel reste modeste et ses succès peu nombreux[3]: la prise du port d’Akaba, faiblement armé et défendu par une maigre garnison non ravitaillée depuis plusieurs mois, n’a jamais eu le caractère épique que veut montrer le film de 1962 ; les rares succès des combats autour de Maan sont le fait des artilleurs et mitrailleurs français ; les sabotages des voies de chemin de fer (sur la ligne du Hedjaz comme en Transjordanie) doivent plus aux sapeurs de Brémond qu’aux Bédouins de Lawrence.

Pendant l’ensemble de son séjour, Brémond multiplie les déplacements, visitant tous ses subordonnés, assurant la liaison avec les autorités civiles et militaires britanniques et hachémites. Rencontrant tous les deux ou trois jours un nouvel interlocuteur, il précise ses consignes, explique ses positions, rend compte à Paris. Chaque fois, le souci du détail et la finesse des analyses transparaissent chez cet élève de Lyautey.
Conclusion

Tout oppose donc l’officier de carrière saint-cyrien, blanchi sous le harnais des campagnes coloniales, à l’intellectuel et officier de complément britannique, héros de la littérature au corps et à l’esprit torturés. «Officier de valeur qui avait un long et brillant passé militaire, … homme cultivé, intègre, excellent arabisant», Brémond ne brode pas. Son style est clair, simple, son raisonnement s’appuie méthodiquement sur des faits. Sans doute fait-il moins rêver que cette étoile filante que fut Lawrence, dont Benoist-Méchin parmi tant d’autres fit un héros dans sa collection au titre évocateur (Le rêve le plus long de l’histoire: «Lawrence d’Arabie, ou le rêve fracassé»). Mais son expérience des engagements dans le monde méditerranéen et musulman comme sa connaissance et sa pratique des populations locales donnent indiscutablement à ses écrits une profondeur tout à fait exceptionnelle et leur conservent une grande actualité.


Bibliographie indicative

«Les armées françaises dans la Grande Guerre», (tome IX + annexes)




Écrits du général Brémond

Notes sur le Maroc, cercle des officiers de Constantine, 1902

Notice géographique et historique sur l’Arménie, Le Caire, El Maaref, 1916

La Cilicie en 1919-1920, Paris, Gauthner, 1920

Conseils pratiques pour les cadres de l’armée métropolitaine appelés à servir en Afrique ou au Levant, Paris, Lavauzelle, 1922

L’Islam et les questions musulmanes au point de vue français, Paris, Lavauzelle, 1924

Le Hedjaz dans la guerre mondiale, Paris, Payot, 1931

Choses d’Islam et choses d’enseignement au Maghreb, Paris, Decerf, 1935

Marins à chameaux. Les Allemands en Arabie, Paris, Lavauzelle, 1935

Yémen et Saoudia. L’Arabie actuelle, Paris, Payot, 1937

Berbères et Arabes, Paris, Payot, 1942




Écrits de T.E. Lawrence




The Evolution of a Revolt, The Army Quarterly, vol. I, n° 1, octobre 1920, pp. 54-69

La révolte dans le désert, Paris, Payot, 1929

Les sept piliers de la sagesse, Paris, Payot, 1936

Lettres de T. E. Lawrence, Paris, Gallimard, 1948

[1] Dossier individuel: SHD-Terre, 13Yd696.

[2] Voir bibliographie finale.

[3] Voir sur ce point par exemple: CohenGustave, «Affaire Aldington contre Lawrence d’Arabie», Homme et Monde, 3-1956, n° 116, pp. 487-497.

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