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Histoire et Stratégies

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Le Général von Lettow-Vorbeck à la bataile de Tanga

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Par la Lieutenant-colonel Rémy PORTE

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Lorsque commence la Première Guerre mondiale, Français et Britanniques n’imaginent pas que les colonies de l’empire allemand puissent leur échapper. En Afrique, celles-ci sont cernés par les Alliés, qui engagent aussitôt sur chaque territoire plusieurs colonnes convergentes afin de prendre en tenaille les maigres effectifs des forces de défense, de douane et de police hâtivement mobilisés. L’état-major général de Berlin ne considère-t-il pas lui-même, depuis plusieurs années, que la défense des colonies allemandes sera assurée par la victoire en Europe?

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La situation est sensiblement différente dans l’Est africain, bordé par le futur Kenya britannique au nord, le Congo belge à l’ouest, la Rhodésie au sud-ouest et le Mozambique portugais au sud. Le Colonel, bientôt promu Général, von Lettow-Vorbeck a pris en janvier 1914 le commandement des troupes d’auto-défense de la colonie (Schutztruppen) et est parvenu, en quelques mois, à améliorer sensiblement la valeur combative des unités (dotation en armement et instruction collective). Pour assurer la protection des milliers de kilomètres de frontières dont il a la responsabilité, il fait le choix d’un commandement décentralisé, d’une part, et de concentrer son effort contre l’ennemi principal, d’autre part[1]. En quelques semaines, ses forces sont réparties en trois sous-ensembles principaux[2], et il prend personnellement le commandement direct du principal groupement de forces sur la frontière nord germano-britannique, entre l’océan Indien et le massif du Kilimandjaro.

La situation sur le front Nord


Von Lettow-Vorbeck prend l’offensive le 15 août 1914 en direction de l’East Africa britannique, dans le double but d’assurer la sécurité de sa propre voie ferrée (dite Nordbahn), dont le parcours longe la frontière, et de saisir des gages en territoire ennemi tout en menaçant la voie anglaise de l’Ouganda. Pendant plusieurs semaines les combats se développent sur le sol de la colonie ennemie, de Taveta à Gasi, et les troupes impériales britanniques reculent. Le général allemand ne peut toutefois pas exploiter ses premiers succès, du fait des difficultés de ravitaillement imposées par des élongations croissantes, d’une part, et de ses effectifs somme toute limités au regard de l’ampleur des territoires à couvrir, d’autre part. Tout en marquant un net avantage territorial au bénéfice des Allemands, le front se stabilise provisoirement.

Tentative de débarquement à Tanga


Soucieux de retrouver l’initiative, l’état-major impérial britannique envisage de s’emparer de la côte nord de la colonie allemande pour priver von Lettow-Vorbeck de ses dépôts et approvisionnements et prendre le gros de ses unités à revers. Le débarquement d’un corps expéditionnaire dans le port de Tanga est préparé, sur la base d’une division de l’armée des Indes renforcée par deux batteries de montagne et quelques éléments est-africains du King’s African Rifles. Les premiers bâtiments britanniques se présentent devant la ville avant l’arrivée des quatorze navires de transport, appuyés par deux croiseurs anglais, et la flotte attend à quelques encablures de la côte durant la journée du 2 novembre 1914; ce qui permet de pré-alerter les autorités allemandes. Le lendemain, 3 novembre, le Général Elkins, commandant le corps de débarquement, décide de faire mettre à terre ses bataillons à quelques kilomètres au sud de Tanga pour éviter la présence éventuelle de mines à l’entrée du port. L’opération se déroule non seulement dans la plus déplorable confusion, sans mesures de sécurité particulières et en l’absence de tout renseignement fiable et récent sur les capacités de réaction allemandes, mais encore à l’endroit le moins adapté: une zone de mangroves où les soldats hindous pataugent longuement dans l’eau saumâtre. Cependant, pour le commandement britannique, très sûr de lui, la ville n’est pratiquement pas défendue (une compagnie) et le rapport de force penche trop nettement en faveur des assaillants pour que l’opération puisse présenter le moindre risque d’échec.

La riposte de von Lettow-Vorbeck


En un peu plus de vingt-quatre heures, von Lettow-Vorbeck rameute ses compagnies: deux unités remontent du sud à marche forcée, cinq sont transférées dans l’urgence d’ouest en est par la voie ferrée Nordbahn. Il lui faut établir localement un rapport de force le moins défavorable possible pour pouvoir contre-attaquer immédiatement: «Je me demandais si j’oserais, avec mon millier de fusils, entreprendre une bataille décisive. Je me décidais pour l’affirmative…il était d’un intérêt puissant d’empêcher l’ennemi de prendre possession de Tanga, sinon nous lui abandonnions la meilleure base pour ses opérations contre le district Nord». Les premières positions défensives de campagne sont rapidement aménagées.
Le 4 novembre, tandis que le débarquement se poursuit et que la colonne britannique, encore incomplète, commence à marcher à travers les champs de cocotiers vers le port dans un relatif désordre, sans être éclairée et par un itinéraire qui n’a pas été reconnu, le commandant de la Schutztruppe engage la contre-offensive bien que toutes les compagnies rappelées dans l’urgence n’aient pas encore rejoint. Au long de la journée, la bataille est indécise et se subdivise, d’une part, en une succession d’accrochages aux abords de la ville (attaques sur les flancs des Britanniques), et , d’autre part, quelques combats de défense ferme dans les quartiers sud-est contre les unités britanniques de tête pour fixer les assaillants. En cours de journée, pour être parfaitement au fait de l’évolution de la situation aux points décisifs, von Lettow-Vorbeck n’hésite pas à sauter sur un vélo saisi dans la cour d’une maison pour se rendre sur la ligne de feu d’une de ses compagnies, simplement accompagné d’un officier subalterne de son petit état-major de campagne et d’un Askari[3]. Il réadapte sur place son dispositif, mais ne peut lancer une contre-attaque générale par manque de réserves.
Par ailleurs, lorsque le général britannique, resté sur son navire de commandement, tente de faire appuyer ses troupes par les canons embarqués des croiseurs qui l’accompagnent, les tirs, mal réglés, atteignent l’hôpital de Tanga où sont regroupés les blessés des deux camps, et les bataillons hindous qui continuent à progresser vers la ville. En fin de journée, alors que les défenseurs allemands trop peu nombreux peinent à soutenir leur effort, von Lettow-Vorbeck décide de replier ses compagnies en arrière de la ville pour la nuit afin d’échapper à un éventuel nouveau bombardement naval. Or, dans le même temps, constatant que ses unités ne progressent plus et, pour certaines, se débandent, le commandement anglais décide d’arrêter l’opération et de faire rapidement rembarquer ses troupes. L’opération s’effectue une nouvelle fois dans le plus grand désordre, les hommes abandonnant tout le matériel individuel et collectif sur les pistes et sur la plage.
Les Britanniques perdent 40 officiers et près de 1.500 hommes sur les 8.000 engagés dans cette aventure. Ils ont été contraints à la retraite par 1.000 Allemands et Askaris, qui ne comptent que 64 pertes dont 16 Européens.

Conséquences et enseignements


La défaite est totale et provoque la stupeur aussi bien aux Indes qu’à Londres. Le War Office tente de répandre l’information selon laquelle Tanga aurait été défendu par 3.000 hommes, pour la plupart Allemands entraînés à la guerre moderne. Si la propagande du temps de guerre fait son œuvre, on sait aujourd’hui que les chiffres donnés et le récit communiqué à la presse sont hautement fantaisistes.
Le corps expéditionnaire britannique a été engagé sans renseignements, sans reconnaissances, et débarqué au point de la côte le moins favorable. Les contingents des Indes, peu formés et mal encadrés, étaient déjà épuisés par les difficiles semaines passés sur les navires. Manquant d’armes collectives et peu manœuvriers, ils progressent dans le meilleur des cas comme en camp de manœuvre, à un rythme compassé. Von Lettow-Vorbeck, qui deviendra célèbre pour ses succès dans la guerre de brousse et les opérations de guérilla, fait ici preuve des qualités foncières du chef dans un combat plus conventionnel: souci du renseignement, capacité d’analyse rapide d’une situation mouvante et d’adaptation subséquente de son dispositif, sens de la manœuvre, articulation des unités et des pièces collectives, concentration des moyens et des efforts contre les points faibles du dispositif ennemi.
Dans leur fuite, les Britanniques abandonnent une quantité impressionnante de matériels: tenues, vivres, équipements divers, des centaines de fusils, 16 mitrailleuses, 600.000 cartouches! Privé de toute possibilité de ravitaillement par sa métropole puisque l’Angleterre contrôle les voies maritimes, Lettow-Vorbeck fait soigneusement récupérer, inventorier et stocker tout ce qui peut être réutilisé. Il lui est ainsi possible d’équiper et d’armer trois nouvelles compagnies promptement recrutées…
Par la promptitude de sa réaction et la pertinence des ordres donnés, le plus souvent en conduite, il gagne un temps précieux et impose aux Britanniques de rester pendant de longs mois dans l’expectative.



Bibliographie

Archives militaires
La guerre actuelle (1914-191…), par un fantassin du 20ème corps, étude dactylographiée attribuée à Paul Azan, SHD-Terre, 6N2

Publications officielles
Etude sur l’attaque dans la période actuelle de la guerre: impressions et réflexions d’un commandant de compagnie (Capitaine André Laffargue), Paris, Imprimerie du Service géographique de l’armée, 1915
Instruction sur les travaux de campagne à l’usage des troupes de toutes armes, approuvée le 21 décembre 1915

Ouvrages
Abadie Maurice, Général, «Ce qu’il faut savoir de l’infanterie», Lavauzelle, 1924
Allehaut, Colonel, «Le combat de l’infanterie. Etude analytique et synthétique d’après les règlements, illustrée de cas concrets de la guerre 1914-1918», Berger-Levrault, 1925
Becker R., Général, «Infanterie - Artillerie dans l’attaque. Liaison et fusion», Berger-Levrault, 1929
Bouvard, Commandant, «Les leçons militaires de la guerre», Librairie Masson, s.d.
Campana J., Commandant, «Les progrès de l’artillerie. L’artillerie française pendant la guerre de 1914-1918», Lavauzelle, 1923
Corda H., Lieutenant-colonel, «La guerre mondiale 1914-1918. Les grandes opérations sur terre et sur mer», Chapelot, 1922
Culmann F., Lieutenant-colonel, Cours de tactique générale d’après l’expérience de la Grande Guerre, Lavauzelle, 1921
Duffour, Général, «Histoire de la guerre mondiale, vol. 1 : Joffre et la guerre de mouvement 1914», Payot, 1937
Dutil, Capitaine, «Les chars d’assaut. Leur création et leur rôle pendant la guerre, 1915-1918», Berger-Levrault, 1919
Gambiez, Général, et Suire, Colonel, «Histoire de la Première Guerre mondiale», 2 vol., Fayard, 1968
Isaac Jules, «Joffre et Lanrezac. Étude critique des témoignages sur le rôle de la Vème Armée (août 1914)», Chiron, 1922
Koeltz Louis, «La guerre de 1914-1918. Les opérations militaires», Sirey, 1966
Lucas, Colonel, «L’évolution des idées tactiques en France et en Allemagne pendant la guerre 1914-1918», Berger-Levrault, 1932
Miquel Pierre, «Enseignements stratégiques et tactiques de la guerre 1914-1918», Lavauzelle, 1926
Normand Robert, Général, «L’évolution de la fortification de campagne en France et en Allemagne, 1914-1918», Berger-Levrault, 1921
Pellegrin, Colonel, «La vie d’une armée pendant la Grande Guerre», Flammarion
Perre J., Lieutenant-colonel, «Batailles et combats des chars français. L’année d’apprentissage 1917», Lavauzelle, 1937
Rebold J., Colonel, «La guerre de forteresse 1914-1918», Payot, 1936
Rouquerol J., Général, «Les Crapouillots, 1914-1918», Payot, 1935
Tanant, Général, «La IIIème Armée dans la bataille. Souvenirs d’un chef d’état-major»
Thomasson (de), Lieutenant-colonel, «Le revers de 1914 et ses causes», Berger-Levrault, 1919

Articles
- Revue Historique des Armées:
Colonel Segretain, «Quelques cas critiques au combat, 1914-1918», n° 3 / 1957
P. Waline, «Minenwerfer sur l’Hartmannswillerkopf (1914-1917)», n° 3 / 1972; «Pour que les ‘crapouillots’ de l’artillerie de tranchée de 1914-1915 ne soient pas oubliés», n° 3 / 1977
Revue militaire générale:
Général Lavigne-Delville, «Falkenhayn. La percée et l’exploitation», août 1920


[1] Les deux-tiers des 18 compagnies de la Schutztruppe sont orientés vers le nord.
[2] Front Nord, Ruanda-Urundi, front de Rhodésie.
[3] Nom donné aux soldats indigènes recrutés par l’armée allemande dans les colonies d’Ost Afrika et du Kamerun.

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