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Engagement opérationnel

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Le mythe de la décentralisation du génie aux plus bas échelons

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Par le Chef de bataillon Olivier D’ASTORG

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Il est devenu courant en opération de décentraliser en permanence les unités de sapeurs jusqu’aux plus petits échelons interarmes, et ce à l’encontre de la doctrine d’emploi du génie. Or le respect de principes doctrinaux fondamentaux s’impose comme un véritable amplificateur d’efficacité tactique et technique des unités du génie et une garantie de cohérence dans l’emploi des sapeurs au sein du combat interarmes.

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Dans un contexte marqué par le développement des engagements terrestres asymétriques et par une restructuration majeure du format des forces, adapter l'articulation des unités interarmes en opération apparaît comme une tendance forte. Cette évolution, parfois très au-delà de ce que décrivent les documents de doctrine, ne va pas sans poser des questions de fond. Ce constat s'impose en particulier pour les armes d'appui et notamment pour le génie.

En effet, l'habitude a été prise de décentraliser les unités du génie en permanence jusqu'aux plus petits échelons (niveaux 6, voire 7), détournant dans les cas les plus extrêmes le chef génie, orphelin de ses moyens, de ses prérogatives de commandement opérationnel. Dès lors, le génie risque de perdre de sa cohérence et de son efficacité au sein du dispositif interarmes.

 

Le respect de principes doctrinaux fondamentaux s'impose comme un véritable amplificateur d'efficacité tactique et technique des unités du génie et une garantie de cohérence dans l'emploi des sapeurs au sein du combat interarmes.

 

En effet, si la doctrine doit évidemment vivre et évoluer, les mutations qu'elle peut être amenée à subir méritent d'être étudiées avec pragmatisme pour conforter in fine la juste adéquation de l'articulation du génie aux impératifs du combat interarmes.

 

 

La doctrine à l'épreuve des opérations

 

Le manuel d'emploi de la brigade interarmes[1] et celui du groupement tactique interarmes[2] présentent la façon dont sont censées s'articuler les unités interarmes. Les contraintes propres à chaque engagement peuvent néanmoins remettre en cause ces fondements, sans pour autant tordre les principes fondamentaux de la guerre.

 

Le mémento des techniques du génie[3] précise que l'emploi des unités peut être soumis à différents types de subordination. Ainsi le sapeur sera, selon les cas, «conservé aux ordres» ou placé sous commandement d'une unité interarmes[4].

Dans le premier cas, le sapeur reste subordonné à son chef génie et ses actions contribuent à la réalisation d'un effet global de l'échelon supérieur génie. Dans la seconde situation, le sapeur voit sa mission assortie d'un cadre espace-temps précis en vue de contribuer directement à l'élaboration de la décision tactique et à la conduite de la manœuvre du chef interarmes. Cette contrainte spatiale et temporelle est d'autant plus resserrée que le niveau est bas, comme en témoigne le manuel d'emploi et de mise en œuvre du groupe de combat du génie[5] dans sa définition du détachement interarmes (DIA).

C'est en s'appuyant sur ces principes de subordination et la définition précise du cadre espace-temps que l'articulation du génie peut être déclinée aux différents échelons tactiques.

 

Dans les engagements actuels, l'application de la doctrine d'emploi des unités du génie est limitée, tant par les décisions qui orientent les générations de forces que par les choix tactiques liés à la conduite des opérations.

Le contexte budgétaire serré exerce en effet une pression sur la part accordée à chaque composante au sein d'une force. Le génie n'a pas toujours obtenu satisfaction dans les arbitrages: en Afghanistan, par exemple, le troisième groupe des sections de combat n'est actuellement pas armé. D'autre part, les contraintes tactiques, liées aux modes opératoires asymétriques de certains de nos adversaires, orientent la vision qu'a le chef interarmes de l'emploi de son génie, l'incitant à vouloir en fournir à tous, partout et tout le temps.

Dans la mesure où, dès la génération de force, le volume accordé au génie peut ne pas être en adéquation avec les impératifs tactiques, il s'avère difficile, voire inapproprié, d'appliquer stricto sensu la doctrine. Sa nécessaire adaptation ne fait dès lors aucun doute.

 

Le principal risque encouru dans ce cadre est de réagir dans l'urgence sans inscrire sa réflexion dans le temps long. Or, si les évolutions envisagées ne sont pas mises en perspectives avec des principes d'emploi de bon sens, elles s'avèreront peu satisfaisantes.

Passée au prisme de la concentration des efforts, de l'économie des forces et de la liberté d'action, l'articulation adoptée pour le génie dans les engagements les plus récents, marquée par un emploi très décentralisé des unités jusqu'aux plus petits échelons, montre clairement ses limites. L'effort génie est dilué sur l'ensemble de la zone d'action de la force. L'enchaînement soutenu des missions d'appui engendre un réel risque d'usure des sapeurs. Enfin, le chef génie, privé de ses moyens de combat, n'a plus de capacité de réserve.

L'adaptation de la doctrine, en cherchant à répondre à l'urgence des situations tactiques, peut paraître satisfaisante mais, limitée à ce seul impératif, elle n'offre qu'une réponse éphémère et peu satisfaisante.

 

La doctrine constitue donc bien un cadre de référence qui peut, si la situation l'impose, se voir adapté. Cependant, les évolutions adoptées méritent une analyse pragmatique et objective.

 

 

Les questions de fond soulevées par l'adaptation de la doctrine

 

 

Adapter la doctrine aux contraintes opérationnelles met en exergue des problématiques fondamentales relevant tout autant du risque de faire des cas particuliers une norme, de la pertinence du niveau d'efficacité atteint, ou encore de la place accordée au chef génie.

 

 

L'ajustement de la doctrine aux contraintes de l'engagement opérationnel soulève un premier risque: celui de générer des automatismes déconnectés d'un véritable processus de réflexion tactique.

Ainsi en Afghanistan, la répétition à l'identique d'une articulation marquée par une forte décentralisation des sapeurs s'impose de façon quasi-systématique d'un mandat sur l'autre. Le fait d'agréger à des unités interarmes des moyens génie de bas échelon sans notion de temps, de lieu et d'action particulière peut alors apparaître comme une solution de simplicité déconnectée d'un processus décisionnel propre à la conduite de chaque mission sur le théâtre d'opération. Le chef interarmes ne raisonne finalement plus en termes d'effets à produire, mais de moyens techniques à allouer. Or, proposer le meilleur emploi et la bonne complémentarité des moyens génie relève bien de la responsabilité et de l'aptitude du sapeur, sans quoi le résultat obtenu ne peut être que minimal.

Si l'adaptation ponctuelle de la doctrine a pu donner satisfaction, sa systématisation peut se révéler contre-productive. En tout état de cause, sa validité ne saurait être acquise sur le bien-fondé d'une situation particulière.

 

Entre dilution des capacités et concentration des efforts, se pose la problématique de l'efficacité. Il s'agit de trouver le bon équilibre au regard des effets que l'on souhaite obtenir sur le terrain.

Détacher les moyens génie de façon systématique jusqu'aux plus bas échelons présente l'avantage de la permanence capacitaire à tous les niveaux, mais les effets réalisables n'en sont que plus limités. Dans le cas précis de la constitution de DIA permanents, le CDEF insiste sur le fait que le chef de groupe n'est pas un échelon de proposition[6]. De plus, vouloir produire un effort génie ponctuel implique nécessairement des délais et des conditions de réarticulation contraignants. A contrario, la concentration du génie assure au chef interarmes une véritable capacité d'effort génie et une pérennité de son appui dans la durée. La liberté d'action de la force risque néanmoins d'en être sérieusement amoindrie.

Le juste équilibre se trouve donc dans la zone «grise» et ne peut finalement se définir qu'au regard des effets recherchés dans la manœuvre, entre capacité continue de réaction et de défense et effort génie marqué en un temps et un lieu donné.

 

 

Détacher les unités de génie jusqu'aux plus bas échelons - en particulier en deçà de la structure de la section - prive le chef sapeur de son commandement en bornant son rôle à celui de simple conseiller technique du chef interarmes. Cela constitue tout à la fois une faute morale et une erreur sur le plan professionnel.

Faute morale tout d'abord, parce que le chef est un repère et une référence pour le soldat. Ce dernier s'instruit et s'entraîne avec lui, en temps de paix; il est primordial qu'il combatte sous ses ordres. Erreur professionnelle ensuite, car c'est bien le fruit d'une expérience partagée de longue date qui permet au chef de maîtriser les qualités intrinsèques de ses hommes, d'en proposer raisonnablement l'emploi et de les commander avec une réelle efficacité. Malgré tout le bénéfice des périodes de mise en condition avant projection, le chef organique s'impose comme le plus légitime car son commandement s'inscrit dans la durée et la globalité.

Réduire le chef génie à son seul rôle de conseiller technique revient donc à le priver de la plénitude de son commandement, ce qui s'avère finalement néfaste tant du point de vue opérationnel que moral.

 

Adapter la doctrine n'est pas anodin. Ce doit être l'aboutissement d'un raisonnement opérationnel chaque fois renouvelé pour atteindre un niveau d'efficacité adapté à la situation du moment tout en conservant la cohérence du commandement. Fort de ce constat, des pistes de réflexion peuvent être avancées pour gagner en pertinence dans la durée.

 

 

Gagner en pertinence

 

 

L'objet d'une adaptation de la doctrine est bien de pouvoir s'inscrire efficacement dans le temps long. Ainsi doit-elle être abordée sous l'angle interarmes, dans une réflexion dépassant les problématiques temporaires, pour conserver toute sa cohérence à l'emploi du génie.

 

La promotion, dès le temps de paix, d'un socle culturel et professionnel commun aux différentes composantes du combat interarmes s'impose comme une véritable plus-value. Si l'intégration des unités du génie dans la conduite d'exercices interarmes ne fait pas débat, il est possible d'aller plus avant dans la connaissance mutuelle.

Ainsi, l'acquisition de savoir-faire tactiques et techniques uniformisés dans les CFIM[7], la généralisation de l'ISTC[8] ou du secourisme de combat s'inscrivent pleinement dans cette logique. Cette démarche mérite d'être confortée en régiment par la normalisation de procédures partagées ou l'uniformisation des équipements individuels et collectifs du combattant débarqué. En outre, la promotion dès le temps de paix de valeurs communes peut être entretenue de façon plus approfondie: le parrainage des unités du génie par les régiments d'infanterie et de cavalerie de leur brigade, donnant lieu par exemple à un binômage systématique lors des entraînements interarmes ou à des activités de tradition communes, pourrait par exemple y contribuer.

Le premier pas vers une utilisation plus adéquate du génie au sein du combat interarmes passe donc par une cohérence de la formation et de l'entraînement tactique, ainsi que par une plus grande compréhension mutuelle des unités.

 

Les évolutions de l'emploi du génie dans un environnement interarmes doivent être envisagées dans la durée, sans restreindre le raisonnement intellectuel par les contingences d'un engagement particulier, aussi dur soit-il.

L'Afghanistan est un théâtre riche de très nombreux enseignements tactiques qui portent une valeur toute particulière. Pour autant, si elles ne sont analysées avec discernement, les conclusions retirées, élevées en vérité absolue et inculquées dès leur formation initiale aux jeunes chefs interarmes, risquent d'orienter durablement leur regard sur les concepts d'emploi des appuis. Pour s'en convaincre, il suffit de constater la façon dont a évolué l'articulation du génie dans les engagements les plus récents: en Bosnie et au Kosovo, les sapeurs dépendaient de leur chef de corps et de son poste de commandement régimentaire; en République de Côte d'Ivoire, la situation s'est présentée où chaque GTIA ne disposait que d'une section de combat sans que soit déployé de centre de mise en œuvre (CMO) au niveau du théâtre; aujourd'hui, en Afghanistan, les GTIA sont renforcés d'une compagnie de combat du génie, mais là encore aucun CMO n'est armé au niveau de la Task Force.

Raisonner dans le temps long avec discernement s'impose donc à toute tentative de modification de l'articulation du génie au sein d'un dispositif interarmes.

 

En dernier lieu, toute adaptation doctrinale ne saurait effacer le caractère bicéphale du chef sapeur, à la fois meneur d'hommes et conseiller de l'interarmes. Cette ambivalence, loin d'être un obstacle, doit bien être considérée comme un avantage tactique.

Le chef génie est formé, instruit et entraîné à assumer cette double fonction. L'attribution d'une qualification génie recouvrant des savoir-faire très adaptés aux engagements actuels, évolution récente du cursus de carrière des officiers sapeurs, tend à conforter ses compétences en lui donnant des capacités complémentaires de compréhension et d'analyse ainsi que de nouvelles aptitudes de mise en œuvre de ses moyens. Ainsi, nul mieux que le sapeur n'est à même de conseiller le chef interarmes sur l'emploi de ses appuis génie, mais également de commander leur mise en œuvre tactique et technique. Il saura de lui-même se trouver à l'endroit qui lui permettra au mieux d'assurer chacune de ces deux fonctions, selon son tempérament, la situation du moment et les effets recherchés.

Le chef sapeur demeure donc celui qui est le plus apte à proposer et conduire l'action du génie. Dans ce cadre, exploiter à plein la double compétence du sapeur devrait s'imposer comme un impératif dans une action interarmes.

 

 

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L'urgence accordée aux situations tactiques actuelles pourrait laisser croire que les adaptations choisies pour l'emploi du génie en opération constituent une réponse appropriée. Pourtant, en respectant l'esprit de la doctrine dans ce domaine, le chef interarmes obtiendrait des effets tactiques et techniques réellement amplifiés tout en conservant la cohérence organique de son unité.

La finalité de toute tentative d'évolution des différentes composantes du combat interarmes doit bien être de gagner en efficience. Les différentes expériences opérationnelles méritent ainsi d'être analysées dans une approche très pragmatique. La doctrine s'impose en pivot central de toute réflexion dans une confrontation de bon sens avec les différents retours d'expérience.

 

Sans préjuger de la nature des engagements futurs, les opérations récentes ont conforté des tendances lourdes dans la manœuvre terrestre: éloignement relatif des zones de combat, importance du soutien santé, prédominance de la troisième dimension, action en lien avec la population ‒ mais pas toujours en son sein. Ces évolutions, contribuant à animer les réflexions relatives à la modernisation de la doctrine, pèseront sans doute sur les choix d'organisation de notre outil de défense, entre pérennité de la structure régimentaire au sein des brigades interarmes et avènement de «boîtes à outils» de niveau GTIA.

 

 

[1] EMP 33.201

[2] EMP 34.201

[3] GEN 50.603

[4] Selon les situations, le sapeur sera placé sous OPCOM (operational command), OPCON (operational control), TACOM (tactical command) ou TACON (tactical control)

[5] GEN 37.001

[6] Lettre n°500360/DEF/CDEF/DREX/BEO/DR-SF: «Le "transfert des responsabilités" (ndlr: la décentralisation jusqu'au groupe et en-dessous) n'est pas satisfaisant. Il pose le problème des qualifications nécessaires et réellement détenues».

[7] Centre de formation initiale militaire

[8] Instruction sur le tir en campagne

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