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Engagement opérationnel

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Le nouveau nerf de la guerre ?

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Par le CDT BOZANO

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Il est convenu de dire que l’argent est le nerf de la guerre. Le premier besoin de la guerre en serait sans doute une meilleure définition. L’information, désormais accessible par divers canaux, irrigue littéralement tous les acteurs de la guerre, se comportant comme un système nerveux. Or cette masse d’influx nécessite un traitement, c’est à dire un cerveau.

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L’envoi de journalistes au plus près du front, équipés comme des soldats, au cours de l’invasion de l’Irak en 2003 par les Etats-Unis a pu laisser penser que désormais l’information de l’opinion en temps réel était une conditions sine qua non à l’acceptation de la guerre.  A l’inverse, l’absence totale de journaliste, et donc d’information indépendante, durant près d’un mois au Mali lors du déclenchement de l’opération SERVAL a montré que cette règle n’était pas si intangible. Soldats engagés et ennemis étaient ainsi privés d’actualité par le biais des chaines d’information en continu.
Pour autant, l’information ne manque pas en opération. Non seulement parce que la numérisation de l’espace de bataille poursuit sa montée en puissance, mais aussi parce que les systèmes d’information mis en place en temps de paix s’exportent sur les théâtres d’opération. Les postes de commandement de tous niveaux s’étoffent au fil du temps de quantité de systèmes d’information, de réseaux, d’ordinateurs et d’autant de personnel pour les utiliser et les faires vivre. Or cette inflation n’est pas neutre, ni sur le plan strictement technique, ni sur celui du commandement alors que le chef se voit au fil du temps détenteur d’une masse d’information de plus en plus variée et dense. Qu’il en aille de son existence, de sa pertinence ou plus encore de son traitement, l’information en opération détient une place centrale qu’il convient de mesurer, d’analyser voire de remettre en cause.

Placée au cœur de l’action depuis aussi longtemps que la guerre existe, l’information n’est pas un fait nouveau dans les opérations militaires. La détenir et en faire bon usage, a toujours été la marque des chefs de guerre brillants, parfois même géniaux. Mais jusqu’à une période récente, une des caractéristiques principale de cette information était sa verticalité. Le subordonné confiait ses informations à son supérieur, que ce dernier agrégeait avec celles reçues par ailleurs. Ce cycle se répétait autant de fois qu’il existait d’échelons hiérarchiques. Chacun à son niveau y apportait un traitement, subjectif certes, mais synthétique. Le fait nouveau dans l’ère informatique des réseaux est que l’information brute est non seulement disponible instantanément pour ceux qui y sont connectés, mais aussi que chacun est potentiellement capable d’en faire une analyse globale sans tenir compte de celles des échelons subordonnés. Et la tentation de chacun d’apporter son appréciation sur tout ou partie d’une situation est grande. Un phénomène d’inflation du besoin d’information est alors perceptible, et il pose des problèmes.
D’un point de vue technique tout d’abord, ce besoin sollicite lourdement les matériels et impose parfois des choix d’emploi des réseaux qui peuvent paraître surprenant. En 2010 au Liban par exemple, le système d’information de la maintenance a été mis en place dans le cadre de l’opération DAMAN. S’ajoutant aux déjà nombreux systèmes d’information pour les ressources humaines, le paiement des prestataires de service locaux ou autres, il s’est avéré que les possibilités de transmission de données vers la France étaient fortement diminuées. Au point de devoir faire un choix entre la capacité du commandant de force à communiquer avec Paris et celle des mécaniciens à commander leurs pièces de rechange. Cette anecdote met en lumière l’acuité de la problématique du traitement de l’information, qui a pour préalable sa hiérarchisation.
Un autre problème se fait jour avec la disparition de plus en plus effective de la subsidiarité dans les opérations. En effet, la situation tactique étant considérée comme claire pour chaque centre opérationnel « connecté », la tentation de vouloir agir sur cette situation est grande. Au mépris de l’analyse des acteurs de premier échelon. Ainsi au cours de l’été 2006, en République de Côte d’Ivoire, un peloton sur blindés légers entre en contact avec des rebelles sur un check point au Nord de la zone de confiance. Quelle ne fut pas la surprise du chef de peloton d’entendre la voix de son commandant de force dans sa radio et en recevoir directement des ordres, passant ainsi outre les échelons de l’escadron et du GTIA, a tout le moins. Cette pratique s’est étendue sous une autre forme et autre contexte lorsque le chef d’état-major a exigé de tous ses chefs de corps des comptes rendus directs sur tout événement notable, sans passer par aucune chaine hiérarchique. Outre le discrédit implicite jeté sur cette chaine, cette attitude a contribué à banaliser le fait d’un doute légitime envers ses subordonnés. Doute qu’il est potentiellement possible de lever grâce à la maîtrise de l’information.
Détenir quantité d’information peut ainsi apparaître grisant. Mais au delà du fait de ne pas oublier tout ce que l’analyse des échelons subordonnés peut apporter, il convient également d’être lucide sur la capacité de traitement d’un masse d’information grandissante.

Au quartier comme en opération, le traitement de l’information se voit conférer une place de plus en plus essentielle. Au quartier tout d’abord, car elle devient de plus en plus présente et polymorphe, le nombre de réseaux augmentant de manière régulière et les acteurs se multipliant. Un décideur de l’armée de Terre possède aujourd’hui au moins deux réseaux informatiques, de niveau de classification différents, plusieurs systèmes d’échange ou de gestion de courrier et de deux téléphones portables pour accéder à l’ensemble des messageries au cours de ses déplacements. Le traitement de cette masse d’information est a priori à sa portée. Cependant, il est entretenu dans l’idée que ses subordonnés le sont aussi. C’est alors que le commandement par le biais des courriels remplace petit à petit le téléphone ou la vive voix. Dès lors il est fait fi non seulement de la relation humaine, pourtant centrale au sein des armées, mais surtout de la capacité réelle du subordonné à comprendre exhaustivement ce qui lui est demandé. Voire sa capacité à se connecter. Il n’est ainsi pas rare dans un régiment qu’une information soit diffusée par courriel à tout le personnel, et immédiatement considérée comme reçue et comprise. « Aperçue » en quelque sorte. Or les soldats ne se connectent pas chaque jour, quand ce n’est jamais, manquant soit d’opportunité, soit de raison valable à leurs yeux de le faire. Et quand bien même ils le feraient, encore faudrait-il qu’ils puissent la comprendre.
En opération, où la vie des soldats peut être en jeu, la détention de l’information est perçue de facto avec une importance particulière, voire vitale. Or elle est omniprésente, grâce notamment aux systèmes d’information, tactiques ou autres, déployés sur les théâtres. Elle peut être utilisée à des améliorations notoires, en particulier au profit immédiat des soldats. L’armée américaine a par exemple expérimenté ce que l’on pourrait appeler des tablettes numériques pour les infirmiers en Irak. Grâce à des relais de transmission emportés par de petits dirigeables, les infirmiers de premier échelon pouvaient transmettre l’état d’un blessé et faire une demande d’intervention médicale quasi instantanément. L’on imagine aisément le gain de sérénité pour un soldat placé dans une situation tactique dangereuse à l’idée de pouvoir bénéficier rapidement d’une prise en charge médicale. A contrario, et cela semble être la majorité des cas, le besoin d’information tactique tend à rendre le soldat moins opérationnel, soit que sa concentration soit détournée, soit qu’il soit physiquement entravé par des moyens qui ont à ses yeux un intérêt mineur. L’expérimentation des systèmes d’information terminaux installés dans les engins blindés a montré que la concentration des chefs d’engin était moindre lorsque leurs systèmes étaient activés. La mise en place du FELIN dans l’armée de Terre, bien qu’apportant des améliorations appréciables pour le fantassin a très notoirement alourdis le matériel à emporter, cette surcharge étant principalement due aux batteries nécessaires aux systèmes de communication et d’information. Le chef est alors mieux renseigné, mais le soldat est moins mobile pour un gain de protection somme toute assez faible. L’éternel choix entre la protection et la mobilité se voit abondé d’une troisième variable : l’information.
 
Enfin se pose la question de la réversibilité. A l’heure où les états-majors de brigade interarmes sont équipés d’immenses écrans tactiles affichant en permanence la situation tactique, au fantassin près, la chute d’un lien satellitaire entre un théâtre d’opération et la France est vécue comme un fait marquant, voire paralysant. La question de la capacité à poursuivre la conduite des opérations avec moins d’information et de comptes rendus apparaît pertinente. Dans ce domaine, l’espoir est permis. La formation dans les armées, en particulier dans l’armée de Terre, est toujours basée sur des savoirs faire solides et la pédagogie d’acquisition demeure simple et accessible. Tout au long d’un parcours professionnel, les périodes de formation font une place à la restitution en condition de stress ou de crise environnante. Et ces acquis ont pu démontrer leur bien fondé sur les divers théâtres d’opération où l’armée française a eu l’occasion de s’illustrer au cours de la dernière décennie. Afghanistan, divers pays d’Afrique et en particulier le Mali ont été autant de zones d’opérations qui ont impliqué une adaptation des moyens, notamment de communication. Les conditions de terrain et les contraintes climatiques ont conduit les centres opérationnels à s’alléger et les postes de commandement tactiques ont été remis à l’honneur. Lors des contrôles opérationnels des brigades interarmes, la capacité des postes de commandement à poursuivre la conduite des opérations en cas de chute technique est observée tout autant que celle d’utiliser tous les systèmes d’information tactiques. Sans faire preuve de passéisme, il semble que les méthodes rodées, rustiques et rudimentaires doivent continuer à être enseignées pour faire face à toute situation opérationnelle interdisant l’emploi massif d’information.

Présente partout et en tout temps, l’information doit être au centre des préoccupations du commandement. Il lui revient tout particulièrement de se questionner en permanence sur sa pertinence et la capacité de traitement du personnel placé sous ses ordres. L’entretien de savoirs faire permettant la poursuite des opérations et leur conduite sans l’aide de systèmes d’information et de communication demeure primordial. Dans un contexte de restriction budgétaire pour les armées, la poursuite de la montée en puissance de ces systèmes de tous les types se pose clairement.



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