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Histoire et Stratégies

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Le processus d’évolution tactique de l’armée française pendant la Grande Guerre

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Par le Chef de Bataillon MICHEL GOYA

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Lorsque sonne l’armistice du 11 novembre 1918, l’armée française est la plus moderne du monde. Son infanterie se déplace en camions d’un point à un autre du front et quand elle se bat, elle combine l’action des chars légers avec celle de groupes de combat puissamment armés. Des escadrilles d’aéroplanes la survolent, harcèlent l’ennemi, l’aveuglent de fumigènes ou le désignent à une artillerie omniprésente. Cette armée « industrielle » renvoie alors les gros bataillons d’août 1914 à un autre siècle. L’armée française, sous la pression d’un terrible défi, a donc « rattrapé » l’histoire en quelques années, s’accordant enfin avec les mutations technologiques de son temps.

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En nous attachant principalement aux forces terrestres et aériennes du front Nord-Ouest, nous nous efforcerons de décrire le processus interne qui a permis une transformation aussi complète et aussi rapide de cette organisation militaire souvent jugée rigide. Pour cela, il est d'abord nécessaire de décrire la manière dont l'armée française est entrée dans la guerre et donc comment elle l'a préparée, puis d'envisager le processus qui a permis de trouver constamment des réponses aux défis et d'obtenir la victoire finale.
1. La préparation à la guerre
11. La réflexion doctrinale
 
La période qui va de 1871 à 1914 correspond pour l'armée française à un bouillonnement intellectuel d'une grande ampleur. Pour la première fois, en effet, on s'efforce de définir rationnellement, sinon scientifiquement, une doctrine militaire qui permette à nos forces d'appréhender au mieux les défis futurs. Cette tentative est le fait d'un petit groupe informel d'officiers, que nous baptiserons « Forum » et qui réunit ceux qui participent au débat sur l'évolution de la Doctrine : jeunes brevetés ambitieux, professeurs de l'Ecole de Guerre et quelques généraux. Au maximum une centaine d'individus. De ce débat interne s'impose régulièrement un paradigme qui embrasse la totalité de l'art militaire et exprime, en fait, ce que le haut-commandement veut voir exécuter par les unités. Il est à distinguer de la « Pratique » qui représente les savoir-faire et les compétences que les unités possèdent réellement.
 
Le débat doctrinal se caractérise par sa grande richesse mais pour autant il n'est pas complètement libre. Il subit incontestablement un certain nombre d'influences qui agissent comme autant de pôles répulsifs ou attractifs orientant les idées comme un aimant oriente une boussole. Nous en retiendrons trois : le souvenir du désastre de 1870-1871, la fascination pour l'Allemagne et l'engouement pour les sciences humaines.
 
L'humiliation de l'année terrible (1870) a profondément marqué les esprits. Plus de quarante ans après les événements, cette période reste encore prépondérante dans l'esprit des officiers et constitue la base consciente et inconsciente de l'évolution tactique de l'armée française. L'étude poussée de la campagne permet de corriger certaines lacunes (qualité des états-majors, organisation de la mobilisation, emploi des chemins de fer). Cependant l'humiliation ressentie est telle qu'elle induit des attitudes consistant à prendre l'exact contre-pied de celles de l'armée du Second Empire et ce de manière de plus en plus irrationnelle au fur et à mesure que les souvenirs exacts font place à une image presque caricaturale. Par cet effet de balancier, la prudence excessive fait place à l'attaque à outrance, la confiance dans l'armement devient foi absolue dans le moral, l'attraction des belles positions se transforme en « attaquer l'ennemi partout où on le rencontrera », c'est à dire, en définitive, n'importe où et n'importe comment
 
[1]
 
La défaite de 1870 a une autre conséquence : les victoires éclatantes de l'armée de Moltke ne manquent pas d'inspirer le respect et naturellement tous les aspects de cet appareil militaire, qui semble invincible, font l'objet d'études plus ou moins attentives. L'armée allemande constitue donc le premier modèle pour l'armée française, comme le montre la création de l'ESG à l'imitation de la Kriegsakademie. Avec le développement des thèses culturalistes, beaucoup d'officiers français finissent cependant par s'insurger contre des procédés jugés en opposition complète avec le tempérament français.
 
L'intérêt pour l'étude du facteur humain n'est pas nouveau mais il devient un véritable engouement à partir de 1880 avec l'essor des sciences humaines et sociales. Il s'exprime toutefois de plusieurs façons. Un premier courant peut être qualifié de « culturaliste ». Il fait référence aux travaux de Darwin et à une multitude d'auteurs pseudo-scientifiques. Associées à un nationalisme intense, ces idées débouchent sur des considérations de « caractère national » qui déteignent ensuite sur la tactique. Ainsi le soldat français étant jugé ardent, fougueux et plein d'initiative, nos méthodes doivent donc être fondées sur l'enthousiasme et la « souplesse » face à la rigidité supposée des Allemands. Un autre courant reprend les travaux sur le comportement individuel et collectif à partir des œuvres d'Ardant du Picq (Etude sur le combat) et de Gustave Le Bon (La psychologie des foules) et étudie surtout le phénomène de la peur au combat[2]. Enfin, quelques années avant la guerre, un courant « spiritualiste » et Bergsonien prend corps qui réfute le scientisme et proclame que « le salut est dans la révolte de la volonté contre la raison »[3].
 
Dans le cadre ainsi orienté les membres du Forum sont confrontés à cette contradiction qui veut que, comme le déclare le mathématicien Henri Poincaré : « la guerre est une science expérimentale dont l'expérience ne peut se faire ». Pour tenter de résoudre ce dilemme on développe, dès le temps de paix, une sorte de front « virtuel » dans lequel on puisera, à la fois, expérience pratique et enseignements. Ce front « virtuel » est en fait l'assemblage de faits de guerre historiques, y compris les plus récents, et de faits de simulation (jeu de guerre, grandes manœuvres).
 
Au début des années 1880, le commandant Maillard pose les bases de l'enseignement de la tactique à l'Ecole de Guerre par l'étude de l'Histoire militaire. Il utilise pour cela deux méthodes complémentaires : la méthode « historique », qui étudie en détail un fait historique exemplaire pour en tirer des principes permanents, et la méthode « positive », qui consiste à épurer un fait de guerre de son cadre historique pour l'étudier avec les données matérielles et techniques du temps présent[4]. La méthode historique est rapidement attirée par l'éclat des campagnes napoléoniennes mais l'exploitation des archives s'effectue essentiellement à partir des travaux de Clausewitz. Au niveau opérationnel on réduit donc l'art de la guerre de Napoléon à la recherche de la destruction des forces armées ennemies par une bataille décisive conduite résolument et à fond. De plus on ne résiste pas à la tentation de s'inspirer des méthodes napoléoniennes dans le domaine purement tactique, en contradiction complète avec l'évolution des armements. La méthode « positive » s'attache plutôt à étudier des faits récents, plus facilement transposables. Elle correspond en fait à l'analyse des conflits récents. Trois conflits sont particulièrement étudiés. La guerre de 1870, la guerre du Transvaal (1899-1902) et surtout la guerre en Mandchourie (1904-1905) qui apparaît pour tous comme un « modèle réduit » pertinent d'une possible conflagration en Europe. Cette approche, en apparence très rationnelle, souffre cependant du caractère un peu anarchique qui caractérise la réflexion doctrinale française. Chaque école de pensée aborde l'étude des faits en recherchant, plus que des conclusions objectives, des arguments en faveur de ses thèses. Néanmoins un certain nombre de conclusions se dégagent. Tous les conflits de l' « ère industrielle », à l'exception de la guerre de Sécession, ont mis en présence une « asymétrie d'action » : un camp est offensif et actif et l'autre est défensif et passif. De manière systématique le camp offensif l'a emporté. Par simple projection dans l'avenir il apparaît donc logique que le vainqueur de la prochaine guerre sera le plus énergique et le plus agressif. Tactiquement les choses sont moins claires, car, en ce qui concerne le combat d'infanterie notamment, les témoins des combats de Mandchourie se contredisent[5]. Pour certains, toutes les attaques directes se sont brisées sur les fronts retranchés, pour d'autres, au contraire, la recherche du corps à corps à la baïonnette a été efficace. Enfin en étudiant surtout des batailles (Austerlitz, Waterloo, Saint-Privat) et en élargissant leurs conclusions au domaine stratégique les théoriciens français de la méthode historique ont également introduit une confusion dans les niveaux opérationnels. On ne parvient pas à prendre de la hauteur stratégique ni à disjoindre complètement le niveau tactique du niveau opérationnel. Contrairement aux Allemands, les Français ne conçoivent pas des orientations opérationnelles et tactiques différentes. En 1870 on fait de la défensive à tous les niveaux, en 1914 on pratique au contraire l'offensive à tous les étages opérationnels. On ne parvient donc pas à dissocier la défensive tactique, jouant de la puissance d'arrêt des armements modernes, de l'offensive stratégique ou opérationnelle.
 
Parallèlement à l'analyse de faits de guerre passés, le « front virtuel » comprend une autre composante : la simulation tactique. Après 1870, le « kriegspiel », instrument original propre à l'Allemagne, attire évidemment l'attention des observateurs mais il faut attendre 1911 avec l'arrivée au commandement de Joffre, pour que son emploi soit généralisé[6]. L'autre méthode de simulation, une fois encore inspirée du modèle allemand, est constituée par les grandes manœuvres. Celles-ci présentent cependant de nombreux caractères irréalistes qui la disqualifient presque complètement comme instrument d'entraînement et d'enseignements. Tout au plus servent-elles à rendre évident la médiocrité tactique des unités françaises, dénoncée, année après année, par de nombreux observateurs et à expérimenter sur le terrain certains matériels[7].
 
Avec ces influences et ces outils d'analyse, la réflexion Doctrinale s'inscrit dans le cadre d'un débat qui trouve son origine dès les premiers combats avec armes à feux. Ce débat est limité par deux pôles : d'un côté, l'idée que la puissance de feu prime tout et que la tactique doit viser à exploiter au maximum ses feux tout en se soustrayant à ceux de l'adversaire ; de l'autre, la croyance qu'une troupe forte moralement peut surpasser le feu ennemi et que l'assaut d'une masse de choc constitue l'acte décisif d'une bataille. Toutes les réflexions jusqu'en 1914, voire au-delà, s'inscrivent entre ces deux limites, en oscillant d'un coté à l'autre. Les règlements majeurs successifs, premières tentatives de concrétiser rationnellement l' « état de l'art », permettent de suivre le cheminement entre ces deux limites[8].
 
La première phase voit la prépondérance de l' « école du feu ». Le règlement de manœuvre de l'infanterie (RMI) de juin 1875 rassemble les principaux enseignements tirés du conflit récent, en particulier l'importance prépondérante du feu comme mode d'action et la nécessité de combattre en ordre dispersé en utilisant au mieux le terrain. Après 1884, l'influence du général Cardot, l'engouement pour les études napoléoniennes, l'influence de Clausewitz, que l'on vient de traduire et l'éloignement de la guerre consacrent le retour du « parti du choc ». Les règlements de l'infanterie voient le retour des masses compactes, au coude à coude, et des feux de salve. Cette période voit également l'apparition du premier document de conduite des grandes unités : le Décret du 28 avril 1895 portant règlement sur le service des armées en campagne (RSC). Il consacre surtout la difficulté de dissocier l'esprit du niveau tactique de celui du niveau opérationnel et décrit des opérations très proches du style napoléonien.
 
Les innovations techniques de la fin du siècle (poudre sans fumée, fusils de grande précision à tir rapide) et surtout la guerre du Transvaal (1899-1902) imposent la refonte du RMI. Celui-ci ne voit le jour qu'en 1904, après neuf ans de débat. Il consacre un retour à l'idée de la prédominance du feu et reprend les principes du règlement de 1875, mais il est résolument offensif, sans méconnaître, contrairement à une idée tenace, les techniques défensives et notamment les retranchements. Comme le règlement régissant les grandes unités n'a pas été modifié, on se trouve alors avec des règlements opératifs et tactiques d'inspirations différentes.
 
A la suite de la guerre du Transvaal se développe alors une théorie dite de l'« inviolabilité des fronts », qui tente alors de faire passer au domaine opératif l'idée de la prédominance des feux. Le général De Négrier, dans la Revue des Deux Mondes en juin 1903, estime en effet que l'armement moderne lié à l'utilisation du terrain rend impuissante toute action de force contre un ennemi en garde. Seules des manœuvres d'enveloppement à grande distance peuvent permettre d'obtenir la décision, sinon le front sera bloqué. D'autres auteurs poursuivent dans ce sens : le colonel Berrot, un des rares à attirer l'attention sur la Guerre de Sécession, affirme que la bataille s'éterniserait sans issue, en un combat de front ; le colonel Mayer annonce l'extension du front de la mer du Nord à Belfort. Verraux, un autre enseignant à l'ESG, écrit en 1905 une guerre future en deux phases, une phase de « heurts formidables » suivie d'une autre où les armées « feront de la guerre de siège » pendant des années. Avant eux, en 1897, le banquier polonais Blochdécrivait déjà la guerre futurecomme« une grande guerre de tranchées. »
 
Ces thèses suscitent une réaction très violente. On les accuse de favoriser « les instincts secrets de conservation », et surtout de nier l'idée de « bataille décisive ». Cardot rappelle qu' « il faut des massacres, et l'on ne va sur le champ de bataille que pour se faire massacrer »[9] ; Langlois n'admet ni l'attaque enveloppante, ni l'attaque de nuit, ni la notion de terrain, pour lui, « la guerre est un acte de force. En stratégie, il faut rechercher la bataille et la vouloir de toute son énergie ». De son coté, Foch dénonce « les anciens procédés, la vieille escrime, les méthodes surannées »[10] d'avant la période révolutionnaire. Pour lui aussi la manœuvre se résume à chercher la bataille. La guerre de Mandchourie vient au secours de cette école Clausewitzienne. Joffre y voit « une éclatante confirmation aux paroles du général Langlois » qui permet de revenir « à une conception saine des conditions générales de la guerre. »[11] Le débat, se conjuguant avec une remontée de nationalisme, prend un caractère excessif et intransigeant.
 
La nomination de Joffre au poste de chef d'état-major général (28 juillet 1911) est l'occasion de centraliser un débat qui, laissé à lui-même, est devenue anarchique et outrancier. Joffre, chef d'état-major de l'armée et généralissime désigné, regroupe également sous son commandement le comité d'état-major du Conseil Supérieur de la Guerre (CSG), le Centre des Hautes Etudes Militaires (CHEM) et l'ESG[12]. Les fonctions opérationnelles et de réflexion sont donc réunies. Tous ces organismes sont alors associés dans de multiples travaux de simulation tactique qui contribuent grandement à préparer les opérations futures et à établir enfin l' « unité de doctrine » tant recherchée. Le corps de Doctrine est ensuite décliné dans différents documents dont le premier, le règlement de service de campagne de 1913 doit servir de point de départ aux règlements de manœuvre des armes. Les principaux documents, RSC de 1913 et RMI de 1914, ne sont cependant pas très novateurs. Il s'agit, pour l'essentiel, d'un « toilettage » de leurs prédécesseurs qui ne prend absolument pas en compte les multiples innovations techniques survenues entre temps. Il s'est donc crée un décalage technologique entre la Doctrine et les capacités réelles des armements.
 
Les nombreux écrits, règlements et ouvrages d'auteurs militaires, qui paraissent dans les cinq ans qui précédent la guerre décrivent en fait un conflit utilisant les moyens du début du siècle. Les mitrailleuses, les aéroplanes ou les automobiles ne sont jamais évoqués et la puissance nouvelle des pièces d'artillerie à tir rapide comme le « 75 » est visiblement sous-estimée.
 
Ce décalage est d'autant plus dangereux que l'on est unanimement persuadé que les armes modernes n'induisent pas une augmentation des pertes, bien au contraire. Pour Grandmaison par exemple : « Il semble que l'on devrait, puisqu'il est plus difficile qu'autrefois, trouver le combat plus meurtrier, la statistique affirme le contraire. »[13] Les raisons de ce paradoxe sont à rechercher dans l'augmentation considérable de la durée des batailles. Les pertes par heure de combat décroissent ainsi au fur et à mesure de l'amélioration des armes à feux. De plus ces pertes sont pour 70% du fait des armes d'infanterie et pour 25% seulement du fait de l'artillerie. Il est donc logique que ces officiers, qui sont en grande majorité des fantassins, se focalisent sur la « mousqueterie », faisant ainsi une erreur de prévision flagrante, puisque dans la Grande Guerre, c'est l'artillerie qui causera les trois-quarts des pertes[14].
 
Si les pertes se réduisent, les hommes sont cependant la cible de feux de plus en plus puissants pendant des périodes qui peuvent durer plusieurs jours. Ils sont donc soumis à une pression psychologique beaucoup plus importante qu'autrefois et les facteurs moraux prennent alors une importance primordiale. Pour Grandmaison, « les engins de combat perfectionnés sont à craindre et il faut en tenir compte non parce qu'ils tuent plus, c'est le contraire qui est vrai, mais parce qu'ils impressionnent davantage», ce qui importe donc c'est le rapport entre les forces morales opposées. Dans ces conditions la posture défensive n'est pas forcément la plus avantageuse. Au contraire, un assaut résolu recherchant le corps à corps et associé à un puissant tir d'appui développe une « quantité de terreur » susceptible de briser psychologiquement la plupart des résistances. Comme l'attaquant a la possibilité de concentrer ses moyens sur un point unique, on en conclu, comme Foch, que « le perfectionnement des armes à feux est un surcroît de forces apporté à l'offensive.»
 
Pourtant les innovations techniques du début du XX°siècle, absentes du débats doctrinal, paraissent prises en compte par l'armée française. Les grandes manœuvres voient apparaître successivement : les mitrailleuses (1902), les téléphones de campagne (1906), un dirigeable (1907) et les aéroplanes (1909) (soit à peine cinq ans après le vol des frères Wright). L'armée française expérimente donc volontiers les nouveautés techniques mais il faut y voir avant tout la recherche du prestige national, la compétition entre les armes et surtout la peur d'être dépassé techniquement par son adversaire[15]. Le contraste est alors frappant entre ces multiples expérimentations et la littérature militaire qui les ignore à peu près complètement. Le RMI de 1914 ne décrit pas le combat des sections de mitrailleuses, le RSC de 1913 ne traite des aéroplanes que dans deux petits articles et dans le catalogue militaire Berger-Levrault de 1914, il y a 12 fois plus d'ouvrages sur l'équitation que sur les automobiles[16]. Tous les auteurs sont pourtant des officiers supérieurs brevetés, encore jeunes pour la plupart et intellectuellement plutôt réceptifs, mais ils ne décrivent que ce qu'ils ont connu lorsqu'ils étaient en corps de troupe, c'est-à-dire au tout début du siècle. Le décalage risque donc d'être encore plus grand chez les officiers de réserve ou les généraux rappelés de leur retraite en 1914 pour prendre des commandements.
 
En résumé, à la veille de la guerre, il est difficile de parler véritablement de Doctrine, tout au plus peux t'on parler d'un courant dominant imposé en 1912 et 1913 par le haut-commandement et qui est resté figé sur les méthodes du début du siècle. Dix années d'un contexte difficile (l'antimilitarisme est à son paroxysme) et une accélération des progrès technologiques ont dépassé la capacité d'assimilation et d'innovation de l'armée française. Aussi de nombreuses questions restent non résolues mais le résultat qui se dégage d'un débat intellectuel de haut niveau est cohérent avec les informations dont disposent les intellectuels militaires. La mise en pratique pose en revanche de nombreux problèmes.
12. La Pratique et ses lacunes
 
La Pratique peut être définie comme l'ensemble des procédés réellement employés et maîtrisés par les unités. Elle comprend la somme des habitudes acquises, du capital d'expérience, de la connaissance des règlements en vigueur, des idées personnelles, des membres les corps de troupe. Dans l'idéal, cette Pratique devrait correspondre parfaitement à ce qui est prévu par les documents officiels, eux-mêmes expressions formelles du paradigme dominant. Dans la réalité et tout le monde en est conscient il existe un décalage. Joffre décrit ainsi le niveau de diffusion de la Doctrine dans la troupe en 1911 : « Ballottée depuis de longues années entre les théories les plus extrêmes, encadrée par des officiers rebelles à toutes les innovations, elle conservait néanmoins une apathie et une indolence absolues. Sans doute on savait que l'offensive était à la mode en haut lieu, et on s'efforçait de faire « de l'offensive », mais dans quelles conditions ! »
 
Deux raisons peuvent expliquer le problème de transmission de la Doctrine. D'abord il existe un certain dédain envers les règlements, car l'idée persiste chez de nombreux officiers anciens que leur expérience pratique est suffisante et supérieure aux réflexions de jeunes officiers de l'état-major. De plus, ces textes changent fréquemment ce qui finit par les rendre suspects. La deuxième faiblesse réside dans le système de contrôle et d'inspection des troupes. Dans les faits, ce sont les généraux de corps d'armée qui contrôlent les unités sous leur commandement[17]. Or, ceux-ci, qui ont en moyenne 61 ans en 1914, sont pratiquement intouchables et pas particulièrement zélés pour se maintenir eux-mêmes au niveau des évolutions techniques. A la fin de 1914, les trois-quarts d'entre eux auront été limogés par Joffre pour inaptitude.
 
Surtout l'armée française manque cruellement de moyens pour s'instruire. Comme l'écrit le général Lyautey dans une note au CSG, datée de décembre 1911 : « On aura beau faire toutes les révisions de règlements, prôner l'offensive sous toutes les formes, il n'en servira de rien, tant que les moyens d'instruction sur le terrain resteront dans la pénurie où ils se trouvent.» Le manque est particulièrement grave en matière de camps de manœuvre, installations de tir et terrains d'exercices. En 1911, l'armée française ne peut utiliser que huit camps inachevés, contre vingt-deux pour les Allemands et le tiers à peine des unités d'active et le quart des unités de réserve peuvent y faire un séjour. Ces lacunes ont des conséquences très graves qui expliquent en grande partie les difficultés de la coopération interarmes, la médiocrité du tir de l'infanterie et la pauvreté tactique des manœuvres de nombreuses unités. L'ambiance antimilitariste qui règne au début du siècle aggrave encore les à-peu-près de l'instruction. De nombreux attachés militaires étrangers sont sidérés, lors des grandes manœuvres, de voir les soldats français dans des positions négligées ou en train de lire le journal.
 
Dans ces conditions quel peut-être la valeur de l'outil militaire à la veille de la guerre ? Le commandant Larchet, fantassin servant au X° Corps d'Armée en août 1914, décrit l'esprit et les procédés de son arme avant la rencontre de Charleroi : dans l'offensive « toute unité parvenue en présence de l'ennemi songeait immédiatement à se jeter en avant, elle en prenait l'initiative quand elle n'en recevait pas l'ordre. La décision en était presque automatique, inspirée par un réflexe plutôt qu'un raisonnement. » « Les attaques s'organisaient de façon hâtive et sommaire. Les ordres étaient brefs [...] Le commandement déclenchait les opérations plutôt qu'il ne les montait ni les dirigeait [...] Les troupes d'attaque recherchaient avant tout la vitesse et l'énergie du mouvement en avant. Elles exécutaient l'approche rapidement, dans une formation assez lourde sous le feu de l'artillerie adverse [...] Le but était d'arriver dès que possible et en bon ordre à distance d'assaut ; alors les clairons et tambours sonnaient et battaient la charge, l'infanterie s'élançait baïonnette haute sur l'ennemi. C'était la conclusion invariable des manœuvres. » En revanche « la mentalité créée par la répétition des exercices d'attaque excluait presque la défensive ; elle la considérait comme exceptionnelle, limitée à des cas isolés. Quand on n'attaquait pas, c'était qu'on attendait le moment d'attaquer [...] Après l'échec d'une offensive, on ne se cramponnait pas au terrain ; on préférait reprendre du champ afin de revenir à la charge avec une vigueur nouvelle. »
 
[18]
 
L'artillerie de son côté a été secouée par de violents débats. La violence de ces débats explique sans doute le caractère excessif de son organisation. L'artillerie française se résume en fait à l'artillerie de campagne, par ailleurs excellente, organisée autour d'une pièce le « 75 » et d'une mission unique, l'appui des attaques d'infanterie. Pour en arriver là, beaucoup d'officiers, ont condamné toute autre conception, en particulier la notion de contre-batterie et son instrument privilégié, l'artillerie lourde de campagne[19]. Il faut donc attendre 1911 pour décider, sur l'insistance de Joffre et du ministre Messimy, de l'adoption d'une pièce de 155 mm à tir rapide qui sera présente en nombre très insuffisant en août 1914, par rapport à la puissante artillerie lourde de campagne des Allemands. Les conséquences furent dramatiques, elles engendrèrent un décalage énorme entre les possibilités des deux adversaires, décalage qui ne fut vraiment compensé qu'en 1918 et qui laissa des traces profondes dans les mentalités. De plus, la priorité donnée à l'appui direct de l'infanterie pose de nombreux problèmes. Les deux armes ne sont connaissent pas et surtout ne possèdent pas les moyens matériels de communiquer efficacement. La « liaison intime » entre les armes reste donc au niveau des discours.
 
Le rôle de la cavalerie au sein de la doctrine qui se dégage dans les années 1911-1913 est cohérent. La mission générale est de concourir à la liberté d'action des commandants d'armée et d'exploiter les succès. Ses structures, très souples et modulaires, de l'escadron divisionnaire au corps d'armée provisoire, comportent un certain nombre d'innovations comme les groupes de chasseurs-cyclistes et les escadrilles d'aéroplanes des divisions. En revanche les procédés prévus et les matériels qui en découlent sont inadaptés. En contradiction flagrante avec les enseignements des conflits récents les cavaliers français sacrifient tout à la mobilité et conservent l'attaque à cheval et à l'arme blanche comme mode d'action principal. Outre le sabre, l'armement individuel est limité à une carabine sans baïonnette et avec seulement 48 cartouches par homme. En revanche la lance métallique a été réintroduite en 1890 et les cuirasses sont maintenues. Le combat à pied, qui s'avèrera pourtant le mode d'action principal, n'intéresse pas les cavaliers[20].
 
La formation au commandement opérationnel des grandes unités des généraux constitue une autre lacune de notre armée. Le général Joffre, après les manœuvres de 1913, constate « qu'à partir de l'échelon du corps d'armée, les esprits n'étaient pas préparés aux conditions de la guerre moderne. » Ces déficiences profondes, s'expliquent de plusieurs façons. Nombre de généraux ont été promus pour des raisons purement politiques sans rapports avec la compétence. Surtout, les officiers, sont insuffisamment entraînés. Hormis les grandes manœuvres pour certains d'entre eux, les commandants de divisions et de corps d'armée n'ont jamais l'occasion de commander des unités du volume correspondant à l'effectif de guerre[21]. Il est vrai également qu'entre entre la sortie de l'ESG et un éventuel généralat il peut se dérouler de 20 à 25 années, souvent stérilisantes, pendant lesquelles les brevetés sont laissés à eux-mêmes pour s'instruire, se tenir au courant des changements techniques et des enseignements des guerres récentes. Le fonctionnement du Centre des Hautes Etudes Militaires (CHEM) à partir de 1912 permet de pallier ce défaut en offrant une formation de qualité à quelques officiers supérieurs destinés à un haut commandement. Cette « école des maréchaux » ne connaît cependant que quatre promotions avant la guerre, son influence est donc limitée.
 
Dans ses structures l'armée française d'août 1914 est finalement assez peu différente de la Grande armée de Napoléon, voire même de l'armée de François I° à Marignan, organisée pour la première fois autour de l'action de l'infanterie, de l'artillerie et de la cavalerie. Le gros des divisions de 1914 est constitué des 173 régiments d'infanterie identiques et équipés de trois armes seulement (pistolet, fusil-baïonnette, mitrailleuse), ils sont appuyés par une artillerie organisée autour du service du « 75 » et éclairés par des escadrons à cheval. Derrière cette organisation il y a donc plusieurs siècles d'histoire et de traditions qui ont empêché les changements radicaux qu'autorisaient, ou imposaient, les technologies industrielles survenues dans les quinze années précédant la guerre.
 
Malgré cela et dans le cadre finalement assez souple des règlements de manœuvre, en particulier ceux de l'infanterie, il était possible de concevoir des procédés efficaces et plus adaptés aux matériels en dotation, à condition de disposer des moyens d'instruction adéquats. Ceux-ci s'avérant, au contraire, très insuffisants, les procédés tactiques sont restés d'une grande pauvreté. En revanche, dans des domaines qui ne nécessitaient pas forcément de grands moyens matériels, l'armée française s'est dotée d'atouts qui peuvent laisser bien augurer de l'avenir : elle dispose d'excellents états-majors, elle a bénéficié d'un bon entraînement physique et surtout elle possède de grandes ressources morales[22].
13 . L'épreuve du feu.
 
Les opérations de 1914 sont donc l'occasion de mesurer la qualité de la Doctrine dans sa capacité à anticiper correctement les évènements et celle de la Pratique dans la capacité des forces françaises à y faire face.
 
Au niveau opérationnel, la physionomie des premiers mois de guerre correspond à peu près à ce qui était prévu. Les opérations sont extrêmement mobiles et le haut-commandement français excelle d'ailleurs dans ces grands mouvements de forces. On y emploie des deux côtés la manœuvre enveloppante : plan Schlieffen, double enveloppement français de la Marne, la « course à la mer », et la première partie des opérations manque de peu, comme cela était envisagé, d'être une « bataille décisive » (en faveur des Allemands toutefois). La Doctrine opérationnelle élaborée avant-guerre reste donc à peu près valide jusqu'à l'apparition d'une solide ligne de front retranchée, continue de la mer du Nord à la Suisse, non qu'une telle éventualité n'ait pas été envisagée mais on croyait qu'une concentration de forces ne pouvait manquer de percer une ligne aussi ténue[23].
 
Au niveau tactique les combats d'août 1914 sont au contraire à l'origine de graves déconvenues. Les premiers combats sont désastreux, en particulier pendant les trois journées du 20 au 22 août qui voient simultanément les cinq armées françaises être sévèrement battues et contraintes à retraiter dans des conditions difficiles. La simultanéité et la ressemblance de ces échecs sur l'ensemble du front militent pour l'existence de causes générales et profondes mais s'interroger sur les causes de ces échecs revient à recenser à nouveau les faiblesses de l'avant-guerre. Comme cela était prévisible de nombreux généraux s'avèrent insuffisants. Les sanctions sont immédiates et à la date du 31 décembre 1914, 162 généraux ou colonels faisant fonction de généraux de brigade ont été démis de leur commandement ou de leur emploi dont 3 commandants d'armée, 24 de corps d'armée ou de volume équivalent. Au total c'est plus de 40% des commandants de grandes unités, qui se sont révélés incapables et insuffisants[24]. Mais il y eut des déficiences à tous les niveaux, faiblesses que l'historien belge Emile Wanty résume ainsi : « ce même jour [le 22 août] sur des terrains différents, à des heures différentes, toutes les divisions françaises commirent les mêmes erreurs : absence de renseignements ; dédain de la sûreté éloignée ; médiocrité de la sûreté rapprochée ; pas de liaisons latérales ; mauvaise liaison de commandement entre les chefs et les unités ; attaques absurdement imprudentes, non appuyées par le feu. »[25] Ces déficiences là encore ne pouvaient complètement étonner un observateur attentif avant-guerre. Leur ampleur et surtout l'énormité des pertes constituent en revanche des surprises, de même que le rétablissement qui permet à l'armée française de vaincre sur la Marne quelques semaines plus tard et de faire jeu égal dans « la course à la mer ».
 
Un tel redressement doit certainement à l'action du haut commandement qui a su magistralement employer les forces notamment grâce à la manœuvre ferroviaire mais il ne pouvait être obtenu avec le même instrument militaire sous peine, au niveau tactique, de renouveler les mêmes échecs sanglants. Il y a donc eu en quelques semaines une transformation profonde qui n'avait pu être réalisée dans les années précédant la guerre. Trois causes semblent à l'origine de cette transformation : les rectifications apportées par l'état-major, la régénération du corps des généraux et l'adaptation spontanée de la troupe.
 
Le 16 et le 24 août, soit seulement deux semaines après le début des combats, le GQG diffuse deux notes aux commandants d'armées. Ces notes font la synthèse des principales erreurs commises et orientent les exécutants vers les solutions qui s'imposent, qui sont le plus souvent des rappels des règlements en vigueur. Par la justesse de l'analyse, elles démontrent également une bonne circulation des informations. Mais il serait illusoire de croire que ces ordres, ainsi que toutes les notes qui circulent « horizontalement » entre les unités puisse être suivis d'effets immédiats.
 
Les limogeages massifs des généraux ont permis le renouvellement de l'encadrement et la montée d'hommes ayant fait leurs preuves, dont Fayolle, Pétain ou Grandmaison.
 
L'adaptation la plus importante à lieu dans la troupe même et s'effectue de manière quasi instinctive. Le général Fayolle prend le commandement de la 70° Division de réserve, le 26 août, quelques jours après une attaque désastreuse, il écrit : « L'ordre est de repartir en avant. On recommence, mais cette fois très prudemment, très lentement. La leçon a été bonne...Je marche par bonds sous la protection de toute l'artillerie et après reconnaissances faites... »[26] Joffre note l'importance de cette évolution : « Si le succès répondit à mon attente sur la Marne, c'est pour une très grande part que nos armées n'étaient plus au début de septembre celles des premiers jours de la guerre. Instruite par la dure expérience des batailles livrées à la frontière, l'infanterie, bien qu'ayant perdu beaucoup de ses cadres, utilisait mieux le terrain, se servait plus volontiers de ses outils dont elle comprenait maintenant la valeur, et ne s'engageait plus sans l'appui de l'artillerie. »
 
Instinctivement la troupe comprend également que la seule parade immédiate et possible à l'efficacité des armes automatique et de l'artillerie réside dans l'enfoncement dans le sol, trous de tirailleurs d'abord puis tranchée continue pour faciliter les liaisons. Même si l'ordre de fortifier les points conquis, puis les fronts calmes, vient du commandement, et ce dès le mois d'août, le développement des tranchées continues sur l'ensemble du front est un phénomène largement spontané et imposé par la révélation de la puissance des armes modernes. Pour tous, il s'agit cependant d'une situation provisoire en attendant les munitions et le recomplètement en effectifs. On ne comprend pas que cette « cristallisation » du front achevée en novembre 1914 est le signe d'un changement radical dans l'art de la guerre.
2. L'adaptation à la guerre industrielle
 
Pour mettre fin à cette impasse qui se crée à la fin de 1914, ce front continu et extrêmement résistant, il s'agit soit de mettre en œuvre des ressources nouvelles pour obtenir une supériorité écrasante, soit de réaffecter les anciennes ressources vers des méthodes et des moyens inédits. La supériorité numérique, issue de la mobilisation industrielle ou du renfort de nouvelles armées alliées, étant longue à se concrétiser, on ne peut faire confiance dans l'immédiat que dans l'innovation tactique, c'est-à-dire la recherche et l'exploitation de nouvelles opportunités qui permettent de mieux satisfaire les exigences et les besoins tactiques. Dans cette situation le processus d'évolution d'avant-guerre, qui démarrait dans la réflexion doctrinale au sommet de la hiérarchie, se poursuivait ensuite par la définition des procédés de la Pratique et une assimilation par l'instruction n'est plus adaptée. Désormais, dans les faits, l'innovation tactique trouve son origine dans les unités soumises à la terrible dialectique du front.
21. La pression du front
 
Dans The Fatal Conceit (1989), l'économiste autrichien Friedrich Von Hayek explique comment, dans une société complexe, l'agencement spontané de millions de décisions individuelles conduit à un équilibre plus stable que dans un système centralisé incapable de gérer en temps réel toutes les informations. De la même façon, dès les premiers combats, les problèmes tactiques sont si nouveaux, si urgents et évoluent si vite que seules les unités au contact direct du front sont susceptibles d'y faire face à temps.
 
Dès la fin du mois du mois d'août 1914, nous l'avons vu, les régiments s'attachent spontanément à gommer leurs défauts les plus meurtriers et à inventer de nouvelles méthodes plus efficaces. La petite échelle des nouveautés qui y sont testées avec des moyens de fortune permet alors d'effectuer les ajustements nécessaires de manière très rapide. Dans le dernier trimestre 1914, par exemple, de nombreuses unités d'artillerie se dotent de réseaux téléphoniques en achetant ou en réquisitionnant des fils dans le milieu civil, le 2°corps de cavalerie fait distribuer des outils portatifs à ses cavaliers, les divisions de cavalerie créent de petits bataillons d'infanterie, à base de cavaliers démontés, baptisés « groupes légers». Ces micro-transformations, qu'il s'agisse de nouvelles méthodes de combat, de nouvelles organisations, de nouveaux moyens matériels ou d'emploi différent de matériels existants continuent à exister tant que perdure la sanction du feu, c'est-à-dire pendant toute la guerre[27].
 
Certains projets ne peuvent cependant pas être développés avec les moyens limités des unités. Les investissements financiers et industriels sont souvent tels qu'ils constituent une barrière à la création. Ils ne peuvent alors être lancés qu'avec le soutien du GQG, comme par exemple le projet de chars d'assaut du colonel Estienne. La difficulté est alors de faire accéder les projets jusqu'au haut-commandement et surtout de le convaincre. Pour cela, il est besoin d'intermédiaires.
 
Dans ce cadre les généraux ont un rôle essentiel dans la circulation de l'information. Comme les officiers du GQG ils doivent simultanément conduire les opérations et gérer les adaptations, mais plus proches de la troupe et du front ils appréhendent ce deuxième rôle plus tôt. Dès le 11 septembre 1914, le général Dubail, commandant la 1°Armée, fait rédiger une instruction qui constitue une première synthèse des changements tactiques nécessaires. Dubail reçoit également de multiples propositions d'innovations techniques. Entre octobre et novembre 1914, il assiste ainsi à des démonstrations de « brouette blindée », de boîtes à mitraille, d'engins fumigènes, de perches à chapelets de pétards d'explosifs pour couper les fils de fer et même de lance-flammes[28].
 
Le plus souvent cependant, pour remonter d'un bout à l'autre la chaîne hiérarchique, les projets les plus complexes doivent être portées par de véritables « entrepreneurs » qui ne sont pas forcément des créateurs mais plutôt des hommes passionnés et qui ont la capacité de faire aboutir le projet, face aux résistances de toutes sorte. Dans cette catégorie on peut citer le capitaine Sacconey qui, par ses multiples propositions, réorganise à peu près complètement l'aérostation française ou le capitaine Laffargue qui rédige en juin 1915 une « Etude sur l'attaque dans la période actuelle de la guerre » qui est diffusée dans les armées, y compris alliées. Les entrepreneurs les plus célèbres restent cependant les grands organisateurs de l'aéronautique (Barès, Duval) et de l'artillerie d'assaut (Estienne), parrainés directement par le général en chef dont ils deviennent les conseillers directs.
 
Dans un cadre assez anarchique où la pression des défis engendre la multiplicité des réponses on voit donc se dessiner rapidement une division des tâches dans la gestion des innovations. La troupe devient rapidement la source première des idées tactiques et le GQG s'oriente vers un rôle de sélection, de soutien et de diffusion. Le haut-commandement comprend aussi qu'il doit régulièrement rationaliser les procédés qui sinon tendent, par l'évolution séparée des unités, vers la multiplicité et la confusion.
 
La création des innovations tactiques est stimulée par un certain nombre de facteurs. Nous en retiendrons trois : l'ennemi, l' « offre technique » et les mouvements de personnels.
 
La guerre se prolongeant, phénomène inédit depuis les guerres napoléoniennes, à l'exception de la guerre de Sécession, les adversaires s'opposent rapidement suivant une dialectique « innovation-parade » d'un niveau insoupçonné jusqu'alors. Par exemple la méthode de « la conduite scientifique de la bataille » appliquée à la Somme, consiste à percer le front par des attaques successives très méthodiques. Après des succès initiaux, elle échoue finalement car elle laisse le temps aux Allemands, entre chaque offensive, de s'adapter et de mettre en défaut la puissance de feu de l'artillerie alliée par une série d'innovations, comme par exemple celle qui consiste à installer les armes automatiques en échiquier dans les trous d'obus en avant de la zone.
 
Les innovations tactiques de la Grande Guerre sont stimulées et orientées également par l'environnement scientifique et industriel. Celui-ci est si fécond que l'on peut imaginer qu'il exerce, en amont, une pression sur les innovations du front, voire qu'il en est l'origine. En fait les liens avec les besoins des armées sont très aléatoires car les laboratoires d'étude ont des rythmes d'activité très longs qui paraissent incompatibles avec les changements d'état rapides du front. En réalité, la pression de la « demande » est bien plus forte que celle de l' « offre » technique. Il s'avère donc que la recherche est plutôt « piloté par le front » et s'exerce surtout à adapter des matériels existant à l'état de prototypes avant la guerre.
 
Simultanément à ces facteurs externes, les mouvements de personnels constituent un puissant stimulant au changement.
 
D'après une étude d'Albert Shapero, les émigrants produisent un plus grand nombre d'innovations que les autochtones, avec souvent parmi eux une forte proportion de non-spécialistes. Or l'immense majorité de la troupe est constituée de civils mobilisés qui endossent l'uniforme avec peu d'à priori sur la chose tactique et avec leurs connaissances civiles. Leur mentalité est donc assez proche de celle des émigrants. Ainsi au printemps 1915, le lieutenant de réserve Cailloux, affecté dans un régiment d'artillerie, utilise les deux tracteurs à chenilles qu'il possédait dans son exploitation agricole comme tracteurs de pièces de 370 mm. Les Centraliens, tous affectés comme officiers de complément dans l'artillerie contribuent largement au développement de l'esprit technique de cette arme[29].
 
Il existe également des « migrations internes » au sein de l'armée française. Cette mobilité des personnels permet l'allocation des ressources humaines vers les armes en progression (artillerie lourde, chars, aviation). Ces ressources sont souvent de qualité car il s'agit pour la plupart de volontaires motivés. D'autres armes au contraire connaissent une pénurie d'homme, du fait de transferts (la cavalerie perd ainsi 4800 officiers) mais surtout des pertes, en particulier dans l'infanterie. Paradoxalement cette pénurie d'hommes constitue également une incitation à l'innovation. Marc Bloch dans Les inventions médiévales décrit le développement du moulin à eau à la fin de l'antiquité comme une conséquence du tarissement de la main d'œuvre servile et de la nécessité de trouver d'autres solutions pour créer de l'énergie. De la même façon ce n'est qu'après les hémorragies de 1914 et 1915 (la moitié des pertes de toute la guerre) que l'on met fin aux expériences « à coup d'hommes » et que l'on réorganise l'infanterie en la dotant de matériels modernes et abondants. Le même raisonnement tient également pour les chevaux. On assiste vers la fin de 1917 à une grave pénurie de chevaux. Pour les remplacer, on utilise des camions et on crée ainsi une remarquable artillerie de campagne automobile.
 
Il est à noter enfin que cette création permanente s'effectue de manière beaucoup plus rapide qu'avant-guerre. De 1875 à 1914, les principaux règlements de manœuvre (infanterie ou grandes unités), sont renouvelés environ tous les neuf ou dix ans (1875, 1885, 1894-1895, 1904, 1913-1914). A partir d'août 1914, le rythme passe à un règlement majeur par an. On peut donc estimer empiriquement que les changements en temps de guerre sont environ dix fois plus rapides qu'en temps de paix.
 
Les unités de combat génèrent ainsi en un temps très court des milliers d'innovations tactiques. Par petites touches ou de manière plus radicale ce flux constant modèle le visage de l'armée française moderne. Pour exploiter au mieux cette richesse un peu anarchique, il est cependant nécessaire de l'encadrer par une structure rationnelle.
22. La mise en place d'un processus rationnel d'évolution
 
Dans un contexte d'opérations rapides de 1914 et alors que la guerre n'est pas supposée durer au-delà de quelques mois, la conduite l'emporte d'abord nettement sur la réflexion doctrinale. De plus, le haut-commandement ne ressent pas la nécessité d'une remise en cause. En septembre 1914, il a su rétablir une situation très délicate et il sort donc plutôt grandi de l'épreuve. En revanche, en août, les troupes ont failli non par manque de courage mais par médiocrité tactique. Il est donc tentant de reporter sur elles la responsabilité complète des échecs. Dans un premier temps, l'adaptation aux conditions du conflit s'apparente donc à la rectification des nombreux défauts apparus dans la Pratique. Il faut cependant pour cela une bonne remontée de l'information. Celle-ci s'effectue assez bien grâce aux agents de liaisons et aux comptes-rendus des unités systématiques des unités.
 
Avec le temps cette centralisation suscite des tensions. Le fossé se creuse entre le GQG d'une part, les généraux et la troupe de l'autre. Les « jeunes turcs » du 3°bureau du GQG ne sont plus détestés par les seuls limogés[30]. Le décalage entre ces officiers intransigeants, encore imbus des idées d'avant-guerre, et les réalités du front s'accroît. A la fin de 1915 les commandants de groupes d'armées commencent à reprocher à Joffre « de leur enlever toute initiative et de mal dominer son état-major pléthorique, trop loin de la troupe. » Fayolle écrit le 6 janvier 1916 : « Je ne pense pas que les grands chefs et les petits jeunes gens qui sont leurs satellites soient au point. Ils sont trop loin du front et ne savent pas comment se passent les choses dans la réalité. » Cette tension grandissante traduit la nécessité d'une réorganisation des méthodes du GQG. Mais celle-ci n'intervient véritablement qu'après le remplacement de Nivelle par Pétain en mai 1917.
 
L'arrivée du général Pétain au commandement suprême marque d'abord un changement de perception du rôle du général en chef. Dans le journal de marche de Joffre au GQG, il n'est question que de la conduite des opérations. A aucun moment il n'émet de remarques sur des transformations profondes à apporter à l'outil militaire[31]. Le général Pétain, au contraire, est passionné par ces questions. Sa gestion du changement s'appuie sur quelques méthodes simples. Il consulte le corps des généraux et en premier lieu les chefs de groupe d'armées, donc il accroît le rôle et les pouvoirs. Parallèlement il multiplie les visites personnelles ou d'officiers du 3°Bureau pour connaître l'état d'esprit et expliquer ses décisions. Pour le conseiller Pétain s'entoure de grands experts techniques : le général Herr pour l'artillerie, le général Estienne pour les chars d'assaut et le colonel, puis général, Duval pour l'aviation[32]. Enfin, le 23 mai 1917, la « section d'instruction » est créée au 3°bureau. Le général Debeney, aide-major général du GQG, en résume l'esprit et les méthodes : « Il nous faut une équipe nouvelle pour entreprendre des travaux où il y aura du terre à terre, de la minutie et pas ou peu d'envolée. Ce sera terne, mais pratique, dominé par le sens et le souci des possibilités. L'équipe s'appellera la section d'instruction, parce qu'elle aura pour rôle de suivre les questions touchant la préparation tactique des armes combattantes. Elle visitera le front, les corps de troupe et les écoles. Elle recueillera les opinions et les desiderata des exécutants, puis elle établira les textes destinés à les guider. » Cette création permet de découpler définitivement les fonctions de conduite des opérations et de définition des procédés de combat[33].
 
L'adaptation aux conditions de la guerre nécessite non seulement la création d'innovations mais aussi une capacité à les diffuser dans les corps et à les assimiler. Cela suppose la mise en place d'une structure d'instruction d'une dimension jamais atteinte jusque-là et capable d'évoluer à la même vitesse que le reste de l'armée française.
 
L'auto-instruction constitue le premier axe d'adaptation des forces françaises. Elle consiste en un « apprentissage par l'expérience », c'est-à-dire une accumulation de savoir-faire au sein même des cellules tactiques élémentaires. On voit ainsi apparaître un « homme des tranchées » dont l'adaptation au milieu explique le paradoxe d'une réduction régulière des pertes par mois de guerre alors que simultanément la puissance de feu ennemie augmente. Cette forme d'adaptation présente cependant un certain nombre d'inconvénients. L'osmose entre les anciens poilus et les nouveaux demande un minimum de temps libre, or les fantassins français sont « sur la brèche » constamment jusqu'à la fin de 1915. Surtout, il paraît difficile de construire une « mémoire tactique » si les pertes sont trop lourdes et les effectifs en perpétuel renouvellement. Ce phénomène frappe d'ailleurs les armes de manière différente. Il apparaît ainsi difficile à des unités comme le 19°bataillon de chasseurs qui perd 16 fois son effectif durant la guerre de se constituer un capital d'expérience solide. Inversement les autres armes, et en particulier l'artillerie, peuvent plus facilement s'adapter à une complexification croissante de leurs procédés. Enfin plus l'auto-instruction se prolonge et plus les corps se différencient et développent des procédés différents des règlements. Des conflits peuvent surgir entre les conceptions des corps de troupe, entre eux et avec le commandement. Il est donc nécessaire de mettre en place un système d'instruction, organisé sur l'ensemble du front.
 
Cette mise en place connaît plusieurs phases et se caractérise largement, comme pour la transformation des procédés tactiques, par une initiative des unités, en particulier au niveau des armées puis des groupes d'armées.
 
L'accalmie de l'automne 1914 permet d'improviser un premier système, sans véritable infrastructure et au contact immédiat du front. Son but est d'élever le niveau technique et tactique des unités de réservistes et surtout celui des jeunes incorporés de la classe 14. On constate en effet un décalage entre l'instruction donnée aux jeunes recrues et les nouvelles réalités du combat. Avec la « charge de travail » qui pèse sur les unités et l'absence de moyens adaptés, il est toutefois impossible d'effectuer un travail en profondeur.
 
En 1915, la nécessité de préparer avec soin les offensives successives ajoute un besoin supplémentaire d'instruction. On organise donc une instruction discontinue par périodes, à l'arrière où on cherche à la fois à assimiler les enseignements de la lutte précédente et à préparer la suivante. Pour cela les armées créent des écoles d'infanterie. En octobre 1915, le GQG accompagne le mouvement en organisant le front en profondeur et en ordonnant de réduire au strict minimum les forces laissées en première ligne pour permettre de perfectionner l'instruction des troupes.
 
Les besoins d'instruction sont développés encore en 1916 par la mise en service de nouveaux matériels. Pour y faire face on constitue dans chaque division un bataillon d'instruction qui constitue à la fois un volant d'effectifs et un foyer d'instruction. Cette mesure est complétée par la mise en place de centres spécialisés, de bulletins d'informations et de camps de manœuvre, à l'initiative, le plus souvent, des Groupes d'armées. Le GQG, de son coté, recrée les inspections d'armes et édicte, le 4 septembre 1916, deux ans après le début de la guerre, la note sur L'organisation de l'instruction dans les armées. Dix mois plus tard, en juin 1917, le général Pétain, nouveau général en chef, fait de l'instruction une de ses priorités, en rationalisation une structure qui s'était développée de manière un peu anarchique. Pour cela il étend au niveau de l'armée française ses conceptions de commandant de groupe d'armées, mises en forme dans de très exhaustives directives. Elle insiste particulièrement sur l'instruction interarmes et la formation des chefs de corps et officiers généraux.
 
Une structure complète de gestion du changement est donc mise en place progressivement. Elle permet au commandement, avec une ampleur croissante, de recueillir les enseignements du front, d'aider les multiples initiatives des unités, de prendre en compte l'introduction incessante de nouveaux matériels et, en sens inverse, d'organiser l'unification, la diffusion et l'apprentissage des nouveautés. Ce mouvement n'a toutefois pas été continu, il comporte en fait une césure fondamentale qui correspond à l'arrivée de Pétain au commandement en chef. Avant mai 1917, le GQG accompagne le mouvement par une série d'ajustements improvisés ; après cette date, il s'agit de la démarche rationnelle d'un commandement adapté à la guerre industrielle. La nouvelle organisation accepte le changement comme le phénomène normal de la guerre moderne et non comme une série d'accidents. Elle autorise ainsi, dans les dix-huit derniers mois de la guerre, l'assimilation d'une quantité de matériel et de procédés associés bien supérieurs à ce que l'armée française a connu dans les premières années de la guerre, sinon dans une bonne partie de son histoire récente. Ce bouillonnement intellectuel permanent permet à l'outil d'accroître sans cesse son efficacité mais il ne décrit pas la meilleure façon de l'utiliser afin d'obtenir la victoire. Pour cela, il est encore besoin d'une réflexion doctrinale.
23. Les paradigmes perdus
 
L'évolution doctrinale ne s'est pas non plus effectuée graduellement, par améliorations progressives. On assiste plutôt pendant quatre ans à des sortes de « sauts quantiques » avec une succession de doctrines complètes et structurées qui sont mises en œuvre jusqu'à une crise finale qui entraîne leur remplacement. Le processus tient à la fois du schéma décrit par Thomas Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques[34]et du débat politique, car le remplacement de paradigme s'accompagne souvent du changement des hommes, comme lors d'un changement de majorité au Parlement.
 
Le processus n'est en fait guère différent du débat d'avant-guerre, il est simplement plus rapide car il y a cette fois une sanction objective des faits lors de chaque grande opération. On retrouve même, sous une forme modernisée, les deux pôles du débat sur les vertus comparées du feu et du choc, et leur dialectique crée quatre modèles successifs : la « percée par attaque brusquée » en 1915 ; la « conduite scientifique de la bataille », appliquée à la Somme en 1916 ; l' « école de Verdun », étendant les tactiques des attaques de dégagement de Verdun à une tentative d'offensive décisive sur l'Aisne en 1917 ; le « champ de bataille interarmes » de Pétain avec ses versions 1917 et 1918.
 
Face au front fortifié de la Manche à la Suisse, on s'interroge sur la méthode à suivre. Le haut commandement français est désemparé. Les bases documentaires dont il dispose sont peu nombreuses. Elles se limitent à quelques textes sur la guerre de siège dont on connaît à peine l'existence. Pour autant, on se refuse à une réflexion en profondeur qui ressemblerait trop à une remise en cause. On aborde donc la question en tâtonnant. Les problèmes sont traités les uns après les autres, suivant une méthode d' « actions-corrections ». Chaque série d'offensives est ainsi suivie d'une phase d'assimilation où les enseignements sont mis par écrit et diffusés. On monte ensuite une nouvelle série d'attaques de plus grande ampleur. On assiste donc successivement à : une guerre de coups de main durant l'hiver 1914-1915 ; la diffusion, en janvier, de premières notes, très succinctes, sur la guerre de tranchées ; des attaques plus importantes, au printemps, comme aux Eparges, toutes aussi maladroites et meurtrières suivies de la rédaction de l'Instruction du 16 avril 1915 sur le but et les conditions d'une action offensive d'ensemble qui prône l'enlèvement d'un seul coup de toute la position et la percée par une préparation très poussée et une offensive ardente. Son application à lieu en Artois, le 9 mai 1915. Cette offensive réunis des moyens importants : 3 corps d'armée et 350 pièces lourdes sur un front de 15 km etl'opération est préparée minutieusement pendant trois semaines. La progression réalisée le 9 mai est de trois kilomètres de profondeur sur six de large, avec une percée du XXXIII° Corps d'Armée de Pétain, qui ne peut être exploitée. La reprise de l'offensive le 18 juin, sans aucune surprise, est en revanche un échec complet. A la suite de ces combats, le 3°Bureau du GGQ multiplie les notes qui précisent tous les aspects du combat et rectifient l'Instruction du 16 avril 1915. Malgré les critiques de certains généraux, en particulier Foch, on y reste fidèle à l'idée d'attaque brusquée. Celle-ci est à nouveau tentée le 25 septembre avec un nouvel accroissement de l'effort. Pour la première fois, deux attaques ont lieu simultanément, en Champagne et en Artois. On y consacre des moyens inégalés : 1200 pièces d'artillerie lourde, 3000 pièces de 75, 53 divisions d'infanterie. Mais les travaux ont débuté en août et il a fallu entre neuf et quatorze jours pour régler les pièces et effectuer la préparation, toute surprise est donc exclue. Dans les deux attaques, conformément aux ordres, les troupes se ruent dans une course de plusieurs kilomètres qui emporte la première position. Au-delà, le désordre est tel que les unités, souvent imbriquées, se brisent sur une deuxième position, établie à contre-pente et donc peu touchée par l'artillerie française. Les tirs de barrage et les contre-attaques des Allemands font alors des ravages. L'offensive est stoppée puis relancée le 6 octobre avec des résultats encore plus décevants[35].
 
Cet échec entraîne une crise. On se rend compte que, du fait des problèmes d'organisation et de déplacement de l'artillerie, l'attaque de la deuxième position est condamnée à être beaucoup moins puissante que celle de la première. Cet échec embarrasse le GQG et marque la fin de l'idée de l'attaque brusquée et décisive mais aussi de l'« offensive à outrance ». Le 12 novembre Fayolle note dans son carnet: « Que se passe-t-il en haut lieu ? Il semble que personne ne sache ce qu'il faut faire. »
 
L'évidence de l' « inviolabilité des fronts », tellement décriée avant-guerre, s'impose dans les faits et conduit à une crise doctrinale. Une grande activité intellectuelle règne alors durant l'hiver 1915 qui aboutit à la victoire d'une nouvelle école de pensée, baptisée « la conduite scientifique de la guerre ». Elle est menée par Foch, Fayolle et Pétain, seul général à avoir obtenu quelques succès en 1915 et ses idées trouvent leur matérialisation dans une série de documents réglementaires dont les plus importants sont l' Instruction sur le combat offensif des petites unités du 8 janvier 1916 et l' Instruction du 26 janvier 1916 sur le combat offensif des grandes unités . C'est une nouvelle conception du combat de l'infanterie où l'emploi rationnel d'armes modernes doit remplacer les entassements d'hommes. Au niveau des grandes unités, le but à atteindre est toujours le même, c'est-à-dire la percée à travers les positions organisées de l'adversaire, mais, considérant qu'il est impossible d'emporter toutes les positions de l'adversaire, il s'agira d'une opération à longue échéance comportant une série d'attaques méthodiques. C'est la revanche des certitudes mathématiques sur les facteurs psychologiques.
 
La bataille de la Somme doit être la concrétisation de ce nouveau concept. Le groupe d'armées du Nord (GAN) qui la prépare pendant quatre mois devient le centre de la réflexion de la nouvelle doctrine. Les artilleurs y ont la part belle : Foch commandant le GAN et Fayolle à la tête de la 6°armée établissent la doctrine générale, tandis que le colonel Carence, chef d'état-major du commandant de l'artillerie de l'armée organise et conduit scientifiquement la recherche et la diffusion des solutions techniques. L'artillerie, et particulièrement sa composante lourde, devient l'acteur principal de la bataille, alors que l'infanterie est en train de commencer sa mutation avec l'arrivée d'armes nouvelles.
 
Dans cette offensive d'été on espère réaliser la percée sur un front de 40 km, pour atteindre ainsi le terrain libre en direction de Cambrai et de la grande voie de communication qui alimente tout le front allemand du Nord. La préparation d'artillerie dure six jours et s'avère particulièrement efficace. La suite de la bataille est, comme prévu, une succession de poussées, toutes les deux semaines en moyenne. La maîtrise du ciel est totale et la coordination air-infanterie-artillerie est remarquable. La percée n'est cependant pas réalisée et après six mois d'efforts les Alliés ne peuvent atteindre Péronne, à moins de 10 km de la ligne de départ. La Somme n'est donc pas la bataille d'anéantissement que l'on cherchait, même si elle a beaucoup plus ébranlé l'armée allemande que les Alliés ne le supposaient alors. C'est donc une déception et une nouvelle crise.
 
L'hypercentralisation, la dépendance permanente des possibilités de l'artillerie, la « froide rigueur » ont certainement empêché d'exploiter certaines opportunités. Surtout, les procédés de l'artillerie se sont avérés trop lents. Les pièces d'artillerie lourde sont toujours d'une cadence de tir très faible et on persiste à chercher la destruction au lieu de se contenter d'une neutralisation tout cela rallonge également la durée des préparations. De plus, le terrain battu par la préparation d'artillerie est si labouré qu'il gêne la progression des troupes et des pièces quand il ne fournit pas d'excellents abris aux défenseurs. Les temps d'arrêt entre deux attaques sont donc trop longs pour empêcher l'ennemi de se ressaisir.
 
Les tenants du choc, rebaptisé « bataille-surprise » et qui constituent l' « opposition », critiquent la perte évidente de dynamisme de l'infanterie, due selon eux à la sécurité relative qu'apporte un combat où toutes les difficultés sont résolues par une débauche d'artillerie. Ils constatent, en outre, que les pertes quotidiennes ont tendance à augmenter avec le temps. Ils en concluent que l'obstination coûte plus cher que l'attaque initiale et préconisent alors d'essayer de revenir à une attaque décisive. Ils obtiennent gain de cause. Foch se voit retiré son commandement du GAN, des baroudeurs comme Mangin ou Micheler sont préférés aux prudents comme Fayolle. Surtout le pouvoir politique intervient directement dans les affaires militaires et saisit l'occasion pour se débarrasser de Joffre.
 
La nouveau paradigme trouve son origine, à Verdun, à la fin de l'année 1916, où simultanément aux offensives compassées de la Somme, Nivelle obtient des succès de moindre ampleur mais beaucoup plus spectaculaires. Les attaques du 24 octobre 1916 et du 15 décembre qui permettent, entre autres, de reprendre le fort de Douaumont, sont remarquables par l'excellence de la coordination entre les armes, avec notamment l'emploi parfaitement maîtrisé du barrage roulant. Grâce à ces procédés, il est désormais considéré comme certain de pouvoir s'emparer de la première position. Nivelle et les partisans de l' « école de Verdun » estiment alors que cette méthode peut être élargie au niveau opérationnel pour s'emparer des deux premières positions défensives d'un large front, d'un seul élan et exploiter ensuite en terrain libre. Le 17 décembre 1916, Nivelle est nommé à la tête des armées françaises. La veille, l'Instruction du 16 décembre visant le but et les conditions d'une action offensive d'ensemble consacre les nouvelles méthodes. Le rôle de l'artillerie est toujours orientée vers les destructions et les préparations continuent de durer plusieurs jours, sa puissance est cependant accrue par les nouvelles pièces en dotation. En revanche, l'attaque de l'infanterie doit être « ardente et rapide ». Il n'y a plus d'objectifs limités mais seulement des lignes à atteindre au minimum. Une grande initiative est laissée aux colonels en vue d'une exploitation du succès « énergique et audacieuse ».
 
Nivelle décide de mettre en application ces principes en avril 1917. Des attaques multiples seront lancées sur de larges fronts, une première série pour absorber et user les réserves, les suivantes pour réaliser la rupture du front par une attaque brusquée en 24 ou 48 heures. La première attaque est lancée par les britanniques le 9 avril en Artois. Puis, après une préparation de 9 jours par 4 000 pièces, trois groupes d'armées attaquent sur l'Aisne, entre le 14 et le 17 avril 1917, mais ils échouent tous à entamer la position Hindenburg. A partir du 21 avril, les Français renoncent à la rupture et se bornent à rechercher l'usure des réserves ennemies jusqu'au 15 mai. C'est une profonde désillusion dans l'opinion publique et le moral de l'infanterie s'effondre. Le 17 mai, Nivelle est remplacé par Pétain.
 
De nombreuses causes conjoncturelles expliquent en partie l'échec de cette offensive : retard de l'offensive, remaniement du plan du fait du repli Albéric, plan d'attaque entre les mains de l'ennemi, terrain et météo difficiles se prêtant mal à la coordination des armes, moyens modernes en nombre insuffisant. Ces causes conjoncturelles permettent au tenants de l' « Ecole de l'élan » de conserver quelque espoir dans leur méthode, alors que simultanément se met en place un nouveau paradigme.
 
Pétain, nouveau général en chef, expose ses conceptions tactiques dans une série de documents édictés entre mai et juillet 1917, les fameuses Directives. Il veut rétablir la manœuvre opérationnelle, non pas par l'ampleur des attaques comme sur l'Aisne en avril 1917, ni par des poussées successives sur un point unique comme sur la Somme, mais par la multiplication d'attaques limitées le long du front. Pour cela il est nécessaire d'aménager le front et en particulier le réseau de transport, et surtout d'augmenter considérablement la motorisation et l'instruction interarmes des forces. Tout cela demande du temps, ce qui provoque les reproches de l' « opposition » qui n'a de cesse de critiquer Pétain, le « temporisateur », le « défensif ».
 
Dans l'immédiat, la situation morale impose d'appliquer son effort « à user l'adversaire avec un minimum de pertes ». Les attaques doivent être menées économiquement en infanterie, avec le maximum de moyens matériels et se limiter à la prise de la première position, acte que l'on est à peu près sûr de réussir et qui ne nécessite pas de déplacement des masses d'artillerie. Le plus gros aléa des batailles de rupture, l'attaque de deuxième position, la planification peut donc s'exercer sans aucune entrave. Rien ne s'oppose à ce que les prévisions soient poussées jusqu'à leurs plus extrêmes limites et les moindres actes du combattant ordonnés d'un bout à l'autre de l'action.
 
Ces principes sont appliqués dans les Flandres en juillet 1917, en coopération avec l'armée britannique qui emploie les mêmes méthodes, à Verdun en août et à La Malmaison en octobre. Dans ces deux dernières opérations, 3 à 4 corps d'armée, appuyés à chaque fois par des chars et surtout par une masse énorme de 2000 pièces d'artillerie attaquent des fronts de 10 à 17 kilomètres. Après une préparation d'artillerie de 6 jours, 2 à 3 jours de bataille permettent de progresser de 5 kilomètres. Les pertes allemandes sont importantes : 50 000 hommes, par exemple, à la Malmaison. Les pertes françaises, en revanche, sont modérées. Le résultat le plus important de ces batailles est cependant et sans conteste la restauration de la confiance, à tous les niveaux. Les pertes du deuxième semestre sont les plus faibles de toute la guerre. Les troupes se sentent redevenues fortes et, de nouveau, elles croient à la victoire. Cependant ces offensives ne sont pas sans défauts. La surprise est encore incomplète et elles ne peuvent être efficaces que dans quelques zones favorables du front. Surtout, le succès de ce type d'opérations est dû à la mise en œuvre d'un matériel formidable impossible à aligner en pareille proportion pour une offensive sur un grand front. Ces procédés, très méthodiques, qui ne constituaient qu'une solution provisoire sont cependant figés dans L'Instruction du 31 octobre 1917 sur l'action offensive des grandes unités dans la bataille qui ne décrit même pas la lutte en terrain libre.
 
L'accroissement considérable des moyens matériels modernes durant l'hiver 17-18, la mise en place de nouvelles méthodes et la supériorité numérique temporaire des Allemands laissent entrevoir le retour de la guerre de mouvement par de grandes offensives allemandes. La Directive n°4 (22 décembre 1917) tente d'anticiper ces nouveaux combats en introduisant la notion de défense en profondeur avec une « couverture avant » pour désorganiser l'ennemi et une « position de résistance », considérée comme la vraie ligne de bataille. Cette conception provoque de nombreuses résistances, chez les adeptes de la « résistance à outrance » de chaque pouce de terre française. De ce fait, les combats défensifs de 1918, les premiers depuis deux ans s'avèrent très difficiles. Pendant quatre mois, du 21mars au 17 juillet, les Français ne cessent d' endiguer, en catastrophe, les percées allemandes. Une seule armée, la 4° de Gouraud, réussit à résister sur ses positions, en appliquant strictement la Directive n°4 mais, d'une manière générale, l'organisation défensive et l'aptitude à la guerre en terrain libre s'avèrent très insuffisants. Beaucoup de divisions, jetées à l'improviste au-devant de l'ennemi, doivent en quelques jours « désapprendre » la guerre de tranchées et tenter de manœuvrer face à des troupes d'assaut spécialement entraînées pour cela. L'esprit de sacrifice et le modernisme sauvent la situation. En effet, depuis la fin de l'année 1917 l'armée française s'est dotée d'unités motorisées (bataillons de chars, corps de cavalerie, artillerie automobile, infanterie portée sur camions, division aérienne) qui font défaut à son adversaire et lui permettent de créer rapidement des barrières de feux et de mettre en place des contre-attaques, comme le 11 juin sur le Matz et surtout le 18 juillet dans la forêt de Villers-Cotterêts, mais encore une fois et malgré les efforts d'instruction, l'armée française a improvisé une nouvelle forme de guerre.
 
Alors que la dernière attaque allemande est sur le point d'échouer, la Directive n°5 du 12 juillet 1918, tente de faire pénétrer dans les esprits la nouvelle conception des opérations offensives. L'Instruction du 31 octobre 1917, inadaptée, passe au second plan. Désormais les objectifs ne sont plus limités, mais au contraire éloignés et les ordres, courts et précis, sont préférés aux plans. La préparation d'artillerie courte et violente, ne doit plus viser la destruction mais la neutralisation. L'infanterie, reprenant le rôle principal dans la bataille et dotée d'un armement puissant, doit progresser rapidement, même si elle est privée momentanément de l'appui de son artillerie.
 
Après le 18 juillet, l'initiative appartient totalement aux Alliés, qui sous les ordres de Foch, lancent trois série d'offensives, espacées chacune de quelques semaines. Il faut y ajouter la manœuvre de l'armée d'Orient qui débute le 15 septembre et qui perce le front de Macédoine (c'est la seule percée décisive de l'armée française de la guerre), amenant la Bulgarie à la paix et portant la guerre sur le territoire austro-hongrois. Sur le front nord-est, les offensives présentent des caractères nouveaux. Aux grandes offensives allemandes séparées par des périodes assez longues de mise en place des masses d'artillerie, les Alliés et en particulier l'armée française, opposent trois séries de « coups de poing », moins spectaculaires que les infiltrations allemandes mais beaucoup moins espacées dans le temps. Les attaques françaises sont souvent des actions d'une ou deux armées, bénéficiant de l'appui de plusieurs centaines de chars et souvent aussi de la division aérienne avec ses 600 appareils[36]. Les préparations d'artillerie sont moins massives qu'en 1916 ou 1917 mais plus efficaces car elles emploient de nouvelles méthodes et des obus à ypérite. Elles ne durent que quelques heures et préservent ainsi la surprise. Chaque attaque, réalisée de manière méthodique par des groupements interarmes, crée, en moyenne, une « poche » de 10 kilomètres de profondeur sur 15 de large, après une semaine de combat. La multiplication de ces poches entraîne un ébranlement de la ligne suivi d'un repli allemand et la guerre de position fait alors place à la guerre de mouvement jusqu'à la ligne suivante. Ces méthodes s'avèrent finalement aussi efficaces et rapides que celles de l'ennemi. Elles sont toutefois plus sûres car elles ne reposent pas sur une petite élite de combattants difficile à renouveler. Les Allemands sont tributaires de leur artillerie lente à se mettre en place, alors que les Français peuvent concentrer des troupes motorisées en quelques jours. En attaque comme en défense, les Allemands sont désormais dépassés[37].
Conclusion
 
L'armée française de 1918, avec l'aide croissante de ses alliés, est donc victorieuse mais pour cela elle a dû effectuer la plus profonde et plus rapide mutation de son histoire. Elle a ainsi jeté les bases d'une nouvelle organisation militaire dont les grands traits sont encore actuels. Cette transformation n'est pas le fait d'un haut-commandement « éclairé » qui, dans le calme des bureaux d'état-major aurait effectué en permanence la synthèse des informations parvenues des unités au front, pour définir une doctrine parfaitement adaptée à la situation du moment, la faire évoluer harmonieusement en fonction des changements et la traduire en savoir-faire nécessaires immédiatement adoptés par les unités. Cette conception d'une maîtrise centralisée du changement est largement une illusion. Cette approche, qui avait été celle de l'avant-guerre, s'était déjà révélée à l'époque, impuissante à appréhender correctement les évolutions techniques. Surtout sa traduction en savoir-faire pratiques au niveau de la troupe s'était avérée très longue et incomplète, du fait des filtres des généraux ou des cultures d'arme et surtout des insuffisances de la structure d'instruction. L'armée française de 1914 se caractérisait alors par un cerveau brillant mais des gestes maladroits et ce décalage s'est révélé cruellement dès les premiers combats, qui sont autant de désastres.
 
Ces échecs sont pourtant révélateurs d'une grande force morale qui a permis de résister à la violence des défis qui se sont succédés pendant quatre ans, surtout ils ont révélé que les hommes et les unités au contact du front sont soumis à une pression et une urgence qui fait d'eux les principaux initiateurs des innovations tactiques, « matière première » du changement d'une armée. Dès lors, le processus d'adaptation se met en place avec la multiplication d'initiatives, stimulées en permanence par l'introduction de nouveaux équipements et les innovations allemandes. Ces multiples changements se conjuguent en faisceaux dans le cadre des armes qui outre les changements de forme de guerre, doivent de plus faire face aux problèmes inhérents à la complexité croissante ou aux changements de volume. A aucun moment il n'y a anticipation de ces problèmes mais toujours adaptation dans l'urgence, selon un processus défi-réponse.
 
Résultante de ces « impulsions » d'arme, rarement synchrones, le développement global de l'armée française est heurté sinon chaotique et le rôle qui apparaît nettement pour le haut-commandement est bien de maîtriser ces changements violents. La réflexion doctrinale, qui vise à orienter l'emploi opérationnel des différentes armes, reste donc nécessaire. Elle conserve d'ailleurs sa forme d'avant-guerre c'est-à-dire une confrontation de deux écoles de pensée, l'une prônant l'audace et le choc, l'autre la méthode et le feu. Chaque école de pensée, correspond à un groupe d'hommes et chaque victoire provisoire de paradigme correspond à un changement des individus.
 
Dans ce processus d'adaptation à la guerre, la promotion du général Pétain au commandement en chef marque une étape. La génération d'avant-guerre au GQG laisse la place à une équipe pragmatique qui sous l'impulsion du général en chef considère la conduite du changement comme une fonction à part entière du commandement. Une organisation moderne est mise en place qui capte les sentiments et les idées de la troupe, rationalise et intègre l'emploi des armes, organise enfin la diffusion des idées par une structure cohérente d'instruction. Cette nouvelle organisation autorise l'assimilation du doublement des moyens matériels dans les derniers 18 mois de la guerre, et surtout l'adaptation successive à trois formes de guerre : la « méthode à outrance » du deuxième semestre 1917, les combats mobiles de 1918 défensifs puis offensifs.
 
L'armée française peut donc légitimement être fière de son modernisme. Elle a finalement réussi à répondre à tous les défis qui lui ont été opposés. Pour autant l'immédiat après-guerre laisse entrevoir un certain nombre de rigidités nouvelles qui augurent mal de la poursuite de cette maîtrise du changement. En 1918, un paradigme domine complètement : celui du « champ de bataille interarmes », qui combine une grande mobilité stratégique avec des actions tactiques limitées, en forme de « coups de poing », associant très étroitement l'action des différentes armes. Cette doctrine pour être efficace demande d'importants moyens matériels et surtout un entraînement poussé. Or, dès les années 20, par manque de financement, on retombe progressivement dans les errements d'avant-guerre et on retrouve la pauvreté des moyens d'instruction. Très vite, le décalage entre une doctrine cohérente et une pratique déficiente renaît.
 
Au niveau de la réflexion doctrinale, les débats d'avant-guerre, souvent résumés à leurs outrances, sont largement disqualifiés par leur échec à anticiper les évolutions techniques et une école, celle du feu et de la méthode, domine largement. La mathématisation du champ de bataille remplace la prédominance des facteurs humains. Elle correspond bien à une infanterie frustrée par des multiples offensives, dans lesquelles la surprise n'avait plus sa place, et qui a perdu le goût de l'audace. Pourtant les progrès de la motorisation et l'emploi de la chenille laissent entrevoir des possibilités nouvelles pour les adeptes du choc. Mais les contradicteurs se font rares dans un Forum qui devient de plus en plus conformiste.
 
Avec l'appauvrissement du débat doctrinal et des moyens d'apprentissage, l'armée française se condamne peu à peu à devoir s'adapter, à nouveau, dans l'urgence. Or les adaptations rapides ne se font pas sans dégâts et surtout elles exigent des délais et une grande volonté. Ces conditions furent présentes pendant la Grande Guerre, il était présomptueux de considérer qu'elles le seraient toujours.
 
[1] FUGENS, lieutenant-colonel, La guerre de 1870 et ses répercussions sur les débuts de 1914, Conférence du 6 janvier 1932 à l'ESG.
 
[2] DE MAUD'HUY, colonel, Infanterie, Paris, Charles-Lavauzelle, 1911.
 
[3] MONTAIGNE, lieutenant-colonel, Vaincre, Paris, Berger-Levrault, 1913.
 
[4] DELMAS, lieutenant-colonel, Aperçu historique des méthodes de l'ESG, Direction des études, Cours d'Histoire, octobre 1972.
 
[5] COLIN, général, Les transformations de la guerre, Paris, Editions Economica, 1989 (première édition en 1913).
 
[6] HENRIONNET, commandant, Le jeu de la guerre en France, Paris, Charles-Lavauzelle, 1898.
 
[7] JIBE, capitaine, L'Armée nouvelle, Paris, Plon (date inconnue)
 
 
 
[8] NACHIN, commandant, « Les règlements de manœuvre d'infanterie d'avant-guerre » dans Revue Militaire Française,t.6, octobre-décembre 1922. Voir aussi GRIFFITH, Paddy, Forward into battle, United States, Presidio Press, 1991.
 
[9] CARDOT, général, Hérésies et Apostasies Militaires de notre temps, Paris, Berger-Levrault, 1908.
 
[10] FOCH, colonel, Des principes de la guerre, Paris, Berger-Levrault, 1906.
 
[11] JOFFRE, Maréchal, Mémoires du maréchal Joffre (1910-1917), Paris, Plon, 1932, 2 vol.
 
 
 
[12] HOFF, contrôleur général, « Le ministère de la guerre de 1871 à 1914 », Revue Historique des Armées n°153 (4/83).
 
[13] DE GRANDMAISON, commandant, Dressage de l'infanterie en vue du combat offensif, Paris, Berger-Levrault, 1908 et DE GRANMAISON, colonel, Deux conférences, Paris, Berger-Levrault, 1911.
 
[14] HERR, général, L'artillerie, Paris, Berger-Levrault, 1924.
 
 
 
[15] HERMANN, David, The Arming of Europe and the Making of the First World War, Princeton, New Jersey, 1997.
 
[16] Catalogue Berger-Levrault en Annexe de L'Annuaire militaire de 1914, dans la même collection.
 
[17] HUYON, colonel, Les inspections de l'Armée de Terre de l'origine à nos jours, SHAT, juin 2000.
 
[18] LARCHER, commandant, « Le 10°corps à Charleroi (20 au 24 août 1914) », dans Revue Militaire Française n°38 octobre-décembre 1930.
 
[19] PERCIN, général, Le combat, Paris, Alcan, 1914.
 
[20] GAZIN, capitaine, La cavalerie Française dans la guerre mondiale, 1914-1918, Paris, Payot, 1930.
 
[21] PEDOYA, général, L'armée n'est pas commandée, Paris, Charles-Lavauzelle.
 
[22] CONTAMINE, Henry, La revanche (1871-1914), Paris, Berger-Levrault, 1957.
 
[23] LUCAS, colonel, L'évolution des idées tactiques en France et en Allemagne pendant la guerre de 1914-1918, Paris, Berger-Levrault.
 
[24] ROCOLLE, Pierre, L'hécatombe des généraux, Paris, Lavauzelle, 1980 et MIQUEL, Pierre, Le gâchis des généraux, Paris, Plon, 2001.
 
[25] WANTY, Emile, L'art de la guerre, Marabout université, 1967, 2 vol.
 
[26] FAYOLLE, Maréchal, Cahiers secrets de la grande guerre, présentés et annotés par Henri Contamine, Paris, Plon, 1964 et LAURE, lieutenant-colonel, et JACOTTET, commandant, Les étapes de guerre d'une Division d'infanterie (13°division), Paris, Berger-Levrault, 1932.
 
[27] DRUCKER, Peter, Les Entrepreneurs, L'Expansion/Hachette/J.C Lattès, 1985.
 
[28] DUBAIL, général, Quatre années de commandement, Paris, Fournier, 1920.
 
[29] FLICHY, Patrice, L'innovation technique, Paris, La découverte, 1995. GAUDIN, Thierry, De l'innovation, Paris, Editions de l'aube, 1998.
 
[30] DE PIERREFEU, Jean de, GQG secteur 1, Paris, L'Edition française illustrée, 1920, 2 vol.
 
[31] PEDRONCINI, Guy, Journal de marche de Joffre 1916-1919, SHAT, 1990.
 
[32] PEDRONCINI, Guy, Pétain général en chef, Paris, Publications de la Sorbonne, PUF, 1974.
 
[33] LAURE, commandant, Au 3°bureau du troisième GQG, Paris, Plon, 1921.
 
[34] KUHN, Thomas, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983.
 
[35] KUHN, Thomas, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983.
 
[36] FACON, Patrick, « La division aérienne ou l'emploi en masse de l'aviation en 1918 », dans 14-18 n°3 août-septembre 2001. Voir aussi VOISIN, général, La Doctrine de l'aviation Française de combat au cours de la guerre (1915-1918), Paris, Berger-Levrault, 1932.
 
[37] KOELTZ, commandant, La bataille de France, Paris, Payot, 1928 et LAFFARGUE, André, Foch et la bataille de 1918, Paris, Arthaud, 1966.
 
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