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Histoire et Stratégies

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Le renseignement militaire français avant la Grande Guerre L’anticipation française du plan Schlieffen

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Par le Capitaine Yves-Marie Rocher Service Historique de la Défense

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Les années d’avant-guerre furent pour l’armée française une période de constante surveillance des puissances potentiellement ennemies, de l’Allemagne en particulier , allant de pair avec l’avancée des plans préparant le conflit.

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Le célèbre 2e bureau, issu du Dépôt de la Guerre du XIXe s., travaillait ainsi à alimenter l’état-major en informations sur l’armement, la doctrine et les projets des armées adverses. L’Histoire a retenu qu’en 1914, l’armée française fut surprise par la manœuvre allemande et qu’elle ne dut son salut qu’au « miracle » de la Marne. La possibilité d’une invasion de la Belgique représentait pourtant une hypothèse qui fut émise très tôt par le renseignement militaire français, s’appuyant sur des analyses effectuées à partir des documents qu’il parvint à se procurer. Bien que remis en cause et amoindri au tournant du siècle, à la suite de l’affaire Dreyfus, le service prouva ainsi qu’il était opérationnel. Mais les circonstances du début du conflit semblent indiquer que ses avertissements ne furent pas suffisamment entendus. La question du rôle de son travail et de sa prise en compte dans l’élaboration de la stratégie française est donc prépondérante pour comprendre l’évolution des plans adoptés par l’état-major français.

L’organisation du renseignement français

Le renseignement de la fin du XIXe  s. et du début du XXe  s. prend essentiellement deux formes.

Le renseignement militaire « officiel » est assuré par les attachés militaires dans les pays où ils sont en fonction. La France a notamment bénéficié durant la période de l’avant-guerre du travail du général Pellé, mondain éprouvé et proche du Kaiser Wilhelm II, dont les informations  issues  de  la  bonne  société  allemande  se  sont  avérées  précieuses.  Une  des activités principales de l’attaché est d’assister et de commenter les grandes manœuvres organisées régulièrement par l’armée du pays hôte. Les archives du service historique de la Défense sont riches de ces comptes-rendus et des rapports sur les critiques émises par les spectateurs de tous pays. Bien qu’officielle, cette mission n’en permet pas moins de recueillir de nombreuses informations sur la doctrine d’emploi de l’armée allemande et de récolter également les « bruits » sur ses intentions en cas de conflit avec la France.

Outre les attachés militaires, le 2e bureau dispose d’informations obtenues grâce à son service de renseignement. Cette entité est l’héritière de la section de statistiques et de reconnaissances militaires, forgée par les commandants Vinson puis Samuel après la guerre franco-prussienne de 1870-71. Dès cette époque l’objectif est de rassembler un maximum d’informations sur les troupes allemandes  et pour cela de créer un  réseau de  « résidents fixes » ou d’ « agents mobiles », ainsi qu’un « bureau de première ligne » à Nancy, point névralgique du système. Nommée « service de renseignement » (SR) à partir du milieu des années 1870, la section étend rapidement ses contacts, notamment dans les grandes villes allemandes où elle dispose de correspondants[ii]. Cette extension permet d’obtenir de nombreux documents, notamment sur la mobilisation des troupes allemandes.

A la suite de l’affaire Dreyfus, le SR est dissout et voit sa fonction de contre-espionnage passer au ministère de l’Intérieur. La recherche du renseignement, quant à elle, est confiée à une simple section rattachée au 2e bureau. Pour autant, et malgré les nouvelles interdictions, en particulier celle d’envoyer des officiers à l’étranger, les missions et les travaux sont maintenus.

Par ailleurs, de 1905 à la guerre, le nombre de postes aux frontières se multiplie. Outre Nancy, les villes de Chambéry, Briançon, Nice, Remiremont, Epinal et Belfort sont pourvues d’unités du 2e  bureau. Jusqu’en 1912, leur travail porte sur l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne. Cette dernière concentre ensuite toutes les attentions, ce qui entraîne la disparition de plusieurs de ses bureaux. Aucun des postes maintenus ne se préoccupe cependant de la frontière belge avant la création du bureau de Mézières en 1913, ce qui n’empêche pas le renseignement français d’obtenir de nombreuses informations sur la situation dans ce pays.

Le travail du 2e bureau avant la Grande Guerre est finalement extrêmement efficace, apportant régulièrement des informations précieuses sur l’état de l’armée allemande et son plan de mobilisation. La question de la stratégie allemande aux prises avec le problème d’un double front,  français  et  russe,  est  également  bien  couverte,  notamment  à  travers  les  données obtenues sur le plan Schlieffen. Bien que ce dernier n’ait pas été vraiment anticipé par le plan XVII français, les travaux menés par le renseignement durant cette période permettent l’avancée de la réflexion de l’état-major.

Le rôle du renseignement dans la préparation de la guerre

A l’inverse des conflits précédents, la Grande Guerre est maintes fois répétée sur carte avant d’avoir lieu. En Allemagne comme en France, les états-majors jouent en effet le conflit sur le papier, des années qui suivent la guerre de 1870-1871 à la veille de 1914.

C’est ainsi que la possibilité d’un passage par la Belgique des troupes allemandes, en suivant le cours de l’Oise pour arriver sur Paris, soit la préfiguration de la manœuvre d’aile de Schlieffen, constitue une hypothèse de travail  dès les années 1890. Avant même que le stratège n’élabore son plan, l’état-major français anticipe un débordement des troupes allemandes par le nord. Aussi, les insuffisances des défenses face à cette éventualité sont-elles pointées du doigt, notamment par Séré de Rivière, qui constate la faiblesse des fortifications sur la frontière. Mais l’idée demeure que c’est un trop grand risque pour l’Allemagne que de porter l’essentiel de ses troupes vers le nord, alors que l’armée française est prête face à l’ouest. Le viol de la neutralité est ainsi un sujet fréquent de la réflexion militaire de l’époque. Mais,  comme  le  souligne  Pierre-Yves  Hénin  dans  son  ouvrage  sur  le  plan  Schlieffen, l’opinion générale n’a pas évoluée depuis que le général Saussier, vice-président du conseil supérieur de la Guerre[iii], a affirmé en 1889 que « Dans tous les cas, la violation de la neutralité belge par l’Allemagne serait une faute, tant il nous serait facile d’en profiter pour nous assurer la supériorité sur le théâtre décisif de nos opérations»[iv] . Considérant dès lors que les troupes passant éventuellement par la Belgique ne seraient pas assez nombreuses pour menacer le dispositif français, les différents plans privilégient l’emploi d’unités de seconde ligne pour pouvoir se reporter si nécessaire sur la frontière belge.

Les informations obtenues par le réseau mis en place par le 2e bureau vont cependant dans le sens du viol de la neutralité belge. Deux points semblent particulièrement préoccuper les informateurs :   la   disposition   des   fortifications   allemandes   et   la   multiplication   et   le renforcement des voies de chemin de fer.
Ainsi, dès 1903, le renseignement sur le développement des fortifications réalisées sur la frontière est de l’Allemagne, face à la Russie, montre que l’essentiel des troupes combattra sur le front occidental. De même, la construction d’ouvrages défensifs sur la frontière française, liée aux difficiles conditions de traversée de la Moselle, à cause de ses nombreux étangs, laisse croire que l’Allemagne ne franchira pas la frontière à cet endroit.

En outre, différents rapports indiquent un renforcement notable du réseau ferré et des quais de débarquement dans la région de l’Eifel et sur la frontière germano-belge. En décembre 1909, le capitaine Fournier, du 2e bureau, remet à sa hiérarchie un travail sur les chemins de fer allemands  qu’il  conclue  ainsi :  « il  semble  résulter  de  cette  étude  que  la  manœuvre enveloppante de l’armée allemande par le Luxembourg et la Belgique, au sud de la Meuse, acquiert de plus en plus de vraisemblance» [v] .

De surcroit, des informations concernant directement le plan allemand sont obtenues. Dans le manuscrit de ses mémoires conservé au Service historique de la Défense[vi], le général Dupont, commandant le 2e bureau à partir de 1913, semble avoir été convaincu, dès son entrée au SR, que l’armée allemande passerait par la Belgique pour attaquer la France avant de s’en prendre à la Russie. Afin de convaincre l’état-major, il fournit deux documents essentiels, selon lui, à la compréhension des intentions allemandes, corroborant les éléments cités précédemment. Le premier est un travail du général Schlieffen daté de 1905, et obtenu par le SR en 1909, portant sur l’éventualité d’une initiative française en Alsace-Lorraine avant la fin de la concentration allemande. L’exercice avait été réalisé par le sous-chef d’état-major allemand qui proposait de
lancer ses avant-postes sur le flanc gauche français en traversant le Luxembourg. Le général y critique l’option choisie, en précisant que seule l’invasion de la Belgique permettra de tourner l’armée française et de prendre ses fortifications de l’est à revers.
Cette appréciation du stratège allemand n’a pas échappé aux rédacteurs du plan français. La conséquence directe de cette information est le déplacement du Grand Quartier général de Neufchâteau, où son implantation était prévue depuis les années 1880, plus à l’ouest, à Vitry- le-François.

Le deuxième document produit, daté du 19 mars 1913, et récupéré quelques jours après sa signature, est tout aussi évocateur. Il s’agit d’une « Note sur le renforcement de l’armée allemande », dans laquelle le déséquilibre des forces allemandes vers le nord est justifié :
« Au sud, la Suisse forme un boulevard extrêmement solide et nous pouvons compter qu’elle défendra énergiquement sa neutralité contre la France, protégeant ainsi notre flanc. Mais nous ne pouvons considérer de même la situation vis-à-vis des petits Etats de la frontière nord-ouest. Il sera pour nous vital de prendre l’offensive avec une énorme supériorité. Dès les premiers jours, il faudra concentrer une grande armée qui emprisonnera les armées des petits Etats et les déterminera à nous suivre ou, tout au moins, les neutralisera ou même les écrasera au cas où ils voudraient résister. »[vii]

Ainsi, les travaux du 2e bureau et les rapports du SR conservés dans les archives de Vincennes montrent la bonne connaissance qu’a l’état-major des intentions allemandes avant la guerre. La  rocambolesque  histoire  du  Vengeur[viii]   rapportée  par  Maurice  Paléologue  est  peut  être erronée, comme les responsables du renseignement de l’immédiat avant-guerre le soutiennent après le conflit, le général Dupont notamment. Cependant, comme ce dernier le souligne dans ses mémoires, l’excellent travail fourni permet d’anticiper la surprise de la manœuvre allemande en 1914. Si le plan XVII ne prend pas en considération cette mise en garde, tel n’est pas le cas de sa variante, moins diplomatiquement correcte mais plus crédible pour une partie de l’état-major français.  La question  du  viol  de la neutralité belge  y est  en  effet clairement envisagée. On ne se préoccupe toutefois guère d’une extension de la manœuvre allemande au nord de l’axe Sambre et Meuse.



Capitaine Yves-Marie Rocher
Service Historique de la Défense


[i] L’Italie, l’Autriche sont aussi surveillées, ainsi que la Grande-Bretagne jusqu’à l’Entente cordiale (1904).

[ii] En 1880, le SR compte ainsi des correspondants étrangers à Berlin, Mannheim, Dresde, Leipzig, Francfort, Cologne et Vienne.
[iii] Et généralissime désigné pour le temps de guerre.

[iv] Pierre-Yves Hénin, Le plan Schlieffen. Un mois de guerre-deux siècles de controverses, Economica, Paris,
2012, p. 262.

[v] Capitaine Fournier, Etat-major de l’Armée, 2e bureau, Les chemins de fer allemands à la fin de 1909, SHD/GR
7N672.

[vi] SHD/GR 1KT 526.

[vii] Le document est reproduit dans les mémoires du général Dupont.
[viii] l s’agit du surnom donné à un mystérieux informateur qui, dès 1904, aurait renseigné les services secrets français sur l’architecture générale du plan Schlieffen. Son existence a été révélée dans les années 30 par Maurice Paléologue, ministre des affaires étrangères à l’époque des faits.
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