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Le risque, besoin de l’homme, devoir du soldat

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Par le CBA Minguet

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Le risque est un besoin humain et l’audace une vertu militaire. Dans une société portée par le principe de précaution, un chef doit légitimer son action en acquérant d’une part la certitude que les risques qu’il consent aient été réduits au minimum, et en donnant d’autre part du sens à son engagement. Il doit développer une véritable éthique de l’action. C’est à ce prix qu’il assumera la prise de risque, promesse de victoires militaires.

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Apanages des braves depuis la haute antiquité jusqu’à nos jours, l’audace, le courage, le goût du risque sont des valeurs qui fleurissent dans la littérature militaire autant que dans l’histoire fondatrice des Nations qui exaltent la figure héroïque de leurs enfants les plus emblématiques.

La formule est fréquente : «Qui ose gagne, no guts no glory, il faut risquer pour vivre...». Alfred de Vigny, dans Servitude et Grandeur Militaire, fait de l’amour du danger une pièce essentielle des rouages qui poussent le soldat à s’engager dans une aventure qui le dépasse au-delà de sa simple envie de servir. Savoir qui l’on est, repousser ses limites, côtoyer la mort pour tenter de comprendre ce mystère, est un élan légitime qu’il convient de comprendre à défaut d’en accepter les excès.

Le risque aujourd’hui n’a pas disparu de la guerre, mais l’audace n’est plus présentée comme une vertu militaire. Elle semble avoir été remplacée par la précaution, faculté de prévoir le risque pour mieux éviter de le courir. Doit-on dès lors réduire le chef tactique à celui qui esquive le risque et protège ses soldats en refusant de les exposer aux dangers impondérables qui pavent les champs de bataille?

Si la prise de risque est un facteur irrécusable de victoires militaires dont tant d’exemples sont charriés par le cours de l’histoire, d’où provient aujourd’hui cette pudeur timorée vis à vis de l’audace dont le soldat doit faire preuve sur un champ de bataille?

Peut-on définir un risque acceptable et comment cultiver une éthique de l’action qui puisse guider l’entreprise guerrière confrontée au danger ?

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Risquer pour gagner

L’audace, le goût du risque, la témérité sont des vertus guerrières que l’Histoire nous livre dans les pages glorieuses qui fondent la mémoire militaire. Les penseurs et les écrivains de la guerre ont souvent lié l’issue d’une bataille au risque lumineux qu’un chef ou un soldat a eu le courage de prendre au moment décisif de l’affrontement. Le risque réfléchi est une promesse de victoire et un critère de succès tactique qui permettent de saisir des opportunités dans le milieu révélateur qu’est le champ de bataille. Si le risque se définit comme l’existence d’un danger susceptible de se concrétiser selon un scénario, l’audace quant à elle, est une disposition de l’âme qui incite à accepter ce risque pour accomplir une entreprise difficile.

C’est Napoléon, qui à Austerlitz, abandonne les hauteurs du plateau de Pratzen pour mieux dissocier l’armée austro-russe avant de combattre séparément ses corps d’armée. C’est Mac Arthur qui en 1950 choisit de débarquer au milieu des récifs de la baie d’Incheon pour scinder l’armée Nord-Coréenne à Séoul. Ironie de la situation : le mot risque signifie étymologiquement récif. Enfin, c’est le deuxième classe Albert Roche, « premier soldat de France », qui par ces nombreux actes d’audace aura fait quelques 1180 prisonniers pendant la grande Guerre.

La prise de risque permet la prise d’initiative qui, bousculant les plans de l’adversaire, le condamne à rompre avec sa tactique et lui fait perdre le rythme de sa manoeuvre. « Il est établie que le risque n’est pas une contrainte mais une obligation » nous rappelle le général Yakovleff1.

1 Tactique Théorique, Economica, 2007.

2 La Passion du Risque, Métaillé, 1991.

3 L’Enracinement, Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Gallimard, 1949.

Mais ne s’arrête pas là la vertu de l’audace. Il y a dans la prise de risque une dimension existentielle, sociale et politique. L’anthropologue David Le Breton2 estime que « le goût du risque émerge du fond d’une société crispée sur une volonté de sécurité ». Le goût du risque apparait donc comme une réponse de l’individu immergé au sein de la société. Simone Weil3 nous enseigne de façon remarquable que «le risque est un besoin essentiel de l’âme. L’absence de risque suscite une espèce d’ennui qui paralyse autrement que la peur, mais presqu’autant». Le risque met l’homme dans une situation de danger qui le pousse à réfléchir, à prendre une décision pour atténuer les conséquences de cette mise en péril. Le risque est nécessaire car il stimule l’action humaine au-delà de ce qu’elle prévoyait de faire et force l’humanité à progresser. C’est l’existence du sentiment de danger qui initie la recherche et la construction de la sécurité. Dans le cas de la guerre, cette prise de risque incite le chef à s’interroger sur la nature du danger qui émane de son ennemi et permet de mieux en discerner les contours afin d’élaborer la tactique la mieux appropriée. Sans perception du danger, l’ennemi ne peut pas être identifié clairement et donc ne peut pas être attaqué correctement. La prise de risque permet donc de dépasser une situation figée dans laquelle l’affrontement demeure flou en redonnant une initiative nécessaire à la victoire militaire.

Le risque un donc élan naturel de l’âme ; surtout quand cette âme est portée par un coeur de soldat. Il faut seulement que ce risque se présente dans des conditions telles qu'il ne se transforme pas en sentiment de fatalité. Rommel l’écrivait dans ses carnets de campagne : « il faut bien distinguer l’audace stratégique ou tactique du coup de dé ».

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Le risque acceptable : celui que la société tolère

Nous touchons là les raisons qui font que la prise de risque aujourd’hui n’est plus perçue comme une vertu du soldat, mais comme une exposition à la mort inutile, hasardeuse et criminelle. Nos sociétés modernes semblent entretenir une révulsion pour le risque. La France n’a-t-elle pas inscrit le principe de précaution dans sa constitution? Il s’agit en effet de tenir pour coupable celui qui, par négligence, n’a pas entrevu la probabilité de l'occurrence d’un risque.

Pour bien comprendre ce phénomène de société, il convient de donner une définition du risque qui fait sens aujourd’hui. Le risque doit être entendu comme la combinaison d’un danger (aléa) et de mesures prises pour en neutraliser ou en réduire les effets. On ne peut rien contre les aléas du danger. La vie est dangereuse, c’est un fait. Ce que la société aujourd’hui n’accepte plus, c’est l’absence d’action entreprise pour limiter, voire annihiler les conséquences du risque encouru. Ancien

Chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Irastorza aimait à rappeler que «la mort d’un soldat reste inacceptable pour un chef militaire. Mais, la mission étant sacrée, il doit en accepter les risques en ayant acquis la certitude qu’ils aient été réduits au minimum».

Nous arrivons donc à la notion fondamentale de risque acceptable ou explicitement considéré comme accepté. Cette notion dérivée du monde de l’environnement et de la santé peut se définir comme le risque contre lequel «on ne peut rien» (par exemple les risques naturels).

Seulement, l’opinion publique a un poids incontournable dans nos démocraties et a bien souvent le dernier mot : le risque acceptable est celui que l’opinion publique tolère. Or celle-ci est influençable par les médias, versatile et parfois incohérente. De ces traits de caractère, en découlent deux conséquences.

Tout d’abord, il convient de constater que la fatalité est de moins en moins comprise et donc acceptée par des opinions publiques orgueilleuses qui, encouragées par une tendance au juridisme, cherchent des responsables pour trouver des coupables. Pour l’institution militaire, cette propension s’est traduite par l’ouverture d’une enquête judiciaire suite à l'embuscade d’Uzbeen en Afghanistan en 2008 dans laquelle dix soldats français trouvèrent la mort dans l’accomplissement de leur devoir. La mort au combat semble être devenue un accident de travail impliquant la responsabilité d’un chef, d’un patron.

Parallèlement, dans les années 90, après la première guerre du Golfe, a émergé dans la pensée militaire le concept du «zéro mort». Formulée par les USA afin de minimiser les pertes amies par des actions de combats et de frappes à distance, cette doctrine tente de garantir à l’opinion publique des victoires rapides et peu mortelles pour les boys engagés hors du sanctuaire national. Il en résulte que les sociétés contemporaines ont le sentiment que la mort au combat est évitable, que son occurrence est suspecte et que toute prise de risque est assurément inacceptable.

Or, depuis la fin de la Guerre froide, les «guerres mortelles4» ont ressurgi aux yeux des opinions publiques, s’exprimant notamment aux travers des combats contre les insurrections terroristes. Le concept du zéro mort parait aujourd’hui illusoire : « les guerres modernes comme les précédentes continuent de tuer des combattants mais également des civils »5. On aboutit donc au paradoxe suivant : malgré la persistance inévitable de la mort dans la guerre, le facteur de succès que représente l’audace au combat est dénié à ceux qui la conduisent et de qui on espère la victoire pour faire venir la paix. La prise de risque demeure dans l’opinion publique d’un autre âge et rattachée à une autre conception de la guerre, désuète et inepte.

4 Enjeux de Guerre, Colonels Pierre Joseph Givre et Nicolas Le Nen, Economica, 2012.


5 Ibid.

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Le risque : pour une éthique de l’action

Cette pression conjoncturelle peut dès lors conduire à la paralysie du chef tactique et à l’inhibition de son imagination créatrice. Il risque de s’enfermer dans une réflexion pure, sans projection dans l’action. Comment dès lors introduire la notion de prise de risque dans le combat actuel ? Comment la vertu guerrière de l’audace doit-elle être

employée aujourd’hui afin de mener les hommes à la victoire militaire sans s’exposer aux fourches caudines de l’opinion publique?

Il convient d’agir dans deux directions. Tout d’abord en direction de la société.

La prise de risque nécessaire dans le combat ne peut s’accomplir que si celui qui le prend a le sentiment qu’il agit pour un intérêt qui le dépasse. Cette quête de sens pour le soldat consiste à légitimer sa présence dans la société en affirmant son moi dans le milieu intelligible qu’est la guerre. Ceci est d’autant plus difficile lorsque l’opinion publique et la conviction politique s’amenuisent et qu’ils se désintéressent de leurs soldats engagés parfois loin du territoire national. On se souviendra douloureusement des campagnes indochinoises, où la France apprend stupéfaite en se réveillant un matin, que Dien Bien Phu est tombé.

Il importe donc de développer la culture de la guerre au sein de nos sociétés, creuset dans lequel sont formés les soldats. Les valeurs de l’armée doivent rejoindre les valeurs de la société civile afin que l’opinion publique reste convaincue que l’armée est l’émanation de la Nation. Rappeler à la société que la guerre n’a pas disparu, que la paix se gagne en préparant la guerre et que celle-ci «n’est pas l'acceptation du risque, [mais] l'acceptation pure et simple de la mort » (Saint-Exupéry6).

6 Pilote de Guerre, Gallimard, 1942.

7 La Pensée et la Guerre, Desclee de Brouwer, 1991.

8 Ibid.

9 La Montagne Nue, Guerin, 2003.

Ensuite, il importe surtout de former des chefs aptes à prendre des risques acceptables et à rester rationnels devant un danger. Le chef militaire doit savoir discerner le risque acceptable, conduire son action conscient du danger sans se laisser gouverner par la peur et succomber à la tentation du refuge de l’action.

En effet, « l’homme désire le savoir par certitude », nous rappelle le philosophe Jean Guitton7. Or, l’action pousse à l’urgence et donc à l’incertitude. L’action elle-même est un refuge à l’incertitude. Au combat, les phases d’attente exposent les esprits aux doutes et les forcent à se projeter dans l'expectative des combats. Le chef militaire chemine sur l’étroit sentier qui serpente entre l’action et la réflexion, il décide dans le brouillard de la guerre, c’est à dire dans le champ des probables »8. La surprise créée par une prise de risque inattendue augmente l’incertitude chez l’adversaire et la diminue chez celui qui s’expose de façon consentie mais maitrisée à un danger. C’est cette aptitude à prendre de tels risques qu’un chef doit cultiver.

Comment la cultiver? Tout d’abord en développant une approche rationnelle du risque. S’interrogeant face aux dangers avérés de la montagne, les alpinistes ont une approche intéressante du risque. La montagne «n’est ni juste ni injuste, elle est dangereuse» écrit Reinold Messmer9, premier vainqueur de l’Everest sans oxygène. L’alpiniste décompose le risque en deux catégories: celle des risques objectifs et celle des risques subjectifs. Les risques objectifs sont ceux contre lesquels il ne peut agir: ce sont la chute de sérac ou l’avalanche. En revanche il peut agir sur la composante subjective du risque, i.e., sur toutes les conséquences que ce risque induit et sur lesquelles il peut, lui sujet, diminuer les effets. Le fait, par exemple, de porter un casque ou un appareil de recherche de victime en avalanche augmentera ses chances de survie s’il est pris dans une coulée de neige.

Il en est de même pour les risques au combat. La guerre est dangereuse: elle est un duel qui conduit à la soumission de la volonté de l’adversaire en le neutralisant si besoin physiquement. Le risque subjectif résulte soit d’une infériorité technologique, soit d’un manque d’entrainement, soit d’une vulnérabilité morale. Il faut agir sur ces

trois domaines pour minimiser le risque et le rendre acceptable. A chaque risque doit être assorti des mesures qui limitent les conséquences fatales. L’adoption de protections balistiques, le soutien médical de l’avant, l’appui aérien sont des mesures qui visent à réduire les risques subjectifs inhérents à la guerre. Cette notion est cohérente avec la définition de risque acceptable tel que l’entend l’opinion publique. Tant mieux.

Ensuite, il convient de se familiariser au danger. De nombreuses études managériales tentent d'identifier quels chefs seront les plus aptes à courir des risques raisonnables afin d’accroitre le rendement de leur entreprise. La jeunesse joue bien sûr, mais également la pratique d’activités à risques (montagne, parachutisme, plongée) afin de cultiver un rapport au danger sein et rationnel. L’exposition au risque, en montagne par exemple, incite à mettre en place des automatismes pour que les actions à effectuer deviennent naturelles et facilement reproductibles même en situation de stress et de danger. Seule la lucidité acquise par l’accoutumance au danger permettra au chef de prendre les bonnes décisions dans le chaos émotionnel du combat. Côtoyer le risque permet à l’âme de se familiariser au danger et désinhibe la raison face au traumatisme pesant de la mort. Ceci doit s’apprendre dès le temps de paix.

Mais ceci de suffit pas. Certes, un chef a le devoir de prendre des risques, doit avoir la capacité de les exploiter, mais il doit surtout pouvoir les justifier. Le courage qui incline à prendre des risques se forge grâce à une véritable éthique de l’action, qui pourrait se définir par la combinaison complexe entre les deux principes éthiques décrits par le philosophe Max Weber10. L’éthique d’action devrait associer l’éthique de responsabilité, selon laquelle le sujet doit répondre des conséquences prévisibles de ses actes, à l’éthique de conviction, selon laquelle le sujet accomplit son devoir sur la foi d’un principe moral supérieur. Le chef doit non seulement assumer la responsabilité des risques qu’il prend, mais également s'imprégner de valeurs éclairantes afin de faire accepter ces risques. Pour cela, il doit donner du sens à sa mission et donc souvent à la mort. Comment ?

10 Le Savant et le Politique, Plon, 1959.

En premier lieu, il doit garantir à ses soldats, qu’ils sont assurés, à défaut de celle de la Nation, de la reconnaissance de ses chefs et de ses pairs. « Croyez-vous que vous feriez battre des hommes par l’analyse? Jamais! Elle n’est bonne que pour le savant dans son cabinet. Il faut au soldat de la gloire, de la distinction, des récompenses » nous dit Napoléon.

Ensuite, il doit chercher inlassablement à libérer les forces morales qui gouvernent les hommes engagés au coeur des combats. Pour le jeune soldat qui part aujourd’hui à la guerre, il accepte de risquer sa vie au nom de valeurs simples et fondamentalement humaines. D’abord, il convient de rappeler que dans le combat, les vérités individuelles se révèlent dans la confrontation intime avec la mort. Le soldat veut savoir ce qu’il vaut, en tant que soldat et en tant qu’homme, s’il est digne des anciens qui l’ont précédé sur les chemins de la guerre, s’il est digne de son régiment et digne de son état de soldat. Il importe donc d’entretenir la mémoire de nos anciens, de nos bataillons et de nos valeurs guerrières.

Et puis enfin, au-delà des valeurs abstraites, le militaire accepte la mort car il sait qu’en refusant le risque pour sauver sa vie, il exposerait ses compagnons à de plus grands dangers. L’amitié pour ses frères d’arme, celle qui cimente la cohésion de sa troupe afin qu’elle puisse affronter comme un seul homme le feu ennemi est l’ultime valeur du soldat. Cette fraternité des armes est constitutive de l’éthique de l’action

que doit entretenir un chef. « Le moral du combattant a pour essence cette loyauté envers le groupe » nous rappelle Jesse Glenn Gray11 en philosophe et soldat.

11 Au Combat, Réflexion sur les hommes à la guerre, Tallandier 2012.

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En définitive, c’est en développant une éthique de l’action que le chef parvient à donner du sens au risque qu’il consent à prendre, afin de remplir sa mission et d’accomplir son devoir.

Il y puisera le courage nécessaire pour assumer les risques, raisonnables et acceptables, promesses de victoires.

La sagesse pourrait nous dicter de se ranger derrière cet aphorisme de Kipling, heureux postulat pour une éthique de l’action : « Il faut toujours prendre le maximum de risques avec le maximum de précautions ».


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