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Sciences et technologies

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Les clusters défense, alternative ou complément aux grands groupes industriels de défense?

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Par le Capitaine Sabrina MACCAGNO CERF

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Ces dernières années ont vu l’accroissement des pôles de compétitivité de type clusters. Il s’agit de regroupement de PME et/ou de PMI qui prennent la décision d’unir leurs savoir-faire afin de procurer un avantage compétitif au minimum à l’une d’entre elles, voire parfois à la totalité du cluster. Dans le cas des clusters défense, le but est clairement de pouvoir répondre en leur nom propre aux appels d’offre publics et internationaux. On peut dès lors se poser la question de l’impact de la montée en puissance de ces clusters sur notre industrie de défense: s’agit-il d’une menace pour les grands groupes, d’une nécessaire concurrence à leur offre oligopolistique ou encore d’une alternative crédible à leur puissance? En réalité, ils se positionnent comme un indispensable complément à une offre industrielle globale.

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«Il faut que la défense de la France soit française. C’est une nécessité qui n’a pas toujours été très familière au cours de ces dernières années. Il est indispensable qu’elle le redevienne. Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Si il en était autrement, notre pays serait en contradiction avec tout ce qu’il est depuis ses origines, avec son rôle, avec l’estime qu’il a de lui-même, avec son âme. Naturellement, la défense française serait, le cas échéant, conjuguée avec celles d’autres pays».
Discours du Général de Gaulle devant l’École militaire de Saint-Cyr le 3 novembre 1959


Ce discours du Général de Gaulle, toujours d’actualité, souligne la volonté forte des gouvernements successifs de la IVème, puis de la Vème République à maintenir une indépendance nationale en matière d’armement, de défense, et plus largement de sécurité.
L’industrie de défense actuelle, composée majoritairement de grands groupes tels que DCNS pour le domaine naval, Nexter et Renault trucks défense pour le domaine terrestre, Safran et Dassault pour l’aéronautique, mais aussi Thales et Sagem pour l’électronique, voit l’émergence progressive de petites et moyennes entreprises (PME) se positionnant sur le secteur porteur de la défense. Ces PME, habituellement sous-traitantes des grands groupes, se regroupent depuis peu au sein de clusters défense afin de pouvoir répondre à leur tour aux appels d’offre publics.

On peut dès lors se poser la question de l’impact de la montée en puissance de ces clusters sur notre industrie de défense: s’agit-il d’une menace pour les grands groupes, d’une nécessaire concurrence à leur offre oligopolistique ou encore d’une alternative crédible à leur puissance? En réalité, ils se positionnent comme un indispensable complément à une offre industrielle globale.

Après un point de situation sur l’industrie de défense en France, nous définirons le périmètre d’action de ces clusters avant de porter un éclairage sur le rôle de complément à l’industrie de défense qu’ils pourraient jouer en termes d’innovation et de recherche et développement dans un futur très proche.

Un secteur compétitif, mais dépendant de ses exportations

Le poids économique de l’industrie de défense en France est considérable par la diversité du tissu industriel concerné, par les emplois générés et par l’importance de cette activité en matière de recherche et d’innovation dans les hautes technologies. Ainsi, la base industrielle et technologique de défense (BITD) demeure un secteur très compétitif.
L’industrie de défense représente 165.000 emplois directs, au moins autant d’emplois indirects et un chiffre d’affaires de l’ordre de 15 milliards d’euros dont le tiers est réalisé à l’exportation. La France se place ainsi selon les années au quatrième ou au cinquième rang mondial des exportateurs.

Le marché de l’industrie d’armement en France est très majoritairement aux mains de grands groupes, parfois multinationaux, au sein desquels l’État détient souvent des parts importantes du capital, voire la totalité dans le cas d’ex-entreprises publiques comme NEXTER... La prépondérance de ces grands groupes s’explique par leur capacité à assumer la conduite et les risques inhérents au développement des programmes d’armement, par définition très onéreux et aux résultats aléatoires.

À cela, il faut rajouter plus de 4.000 PME qui se spécialisent souvent sur des niches et jouent le rôle de sous-traitants des grands groupes.
Si bon nombre de ces firmes ne sont pas des entreprises publiques, l’État garde néanmoins le contrôle par le biais de dispositions réglementaires, contractuelles et statutaires.

Il paraît important de souligner que l’industrie d’armement française semble peu sensible à la crise. En effet, les entreprises membres du Gifas (Groupement des industriels français de l’aéronautique, de la défense et de l’espace) ont réalisé en 2011 une augmentation record des prises de commandes de 17% et une augmentation du chiffre d’affaires de 3,5 milliards d’euros. De plus, ce secteur a embauché 13.000 personnes en France et la tendance devrait se poursuivre dans les années à venir. Ces résultats exceptionnels sont dus aux exportations puisque 77% du chiffre d’affaires des entreprises du Gifas sont réalisés à l’exportation. En moyenne, un tiers de la production des industries de défense est voué aux exportations, un chiffre qui devrait encore évoluer dans les années à venir. S’il apparaît que les exportations sont essentiellement le fait des grands groupes industriels, certaines PME spécialisées sur des créneaux à haute technicité parviennent, elles aussi, à exporter une partie importante de leur production.
Le marché de l’armement est cyclique et se trouve marqué par le poids de gros contrats, certains dépassants le milliard d’euros. Il est très dépendant des commandes publiques et soumis à des facteurs politiques aléatoires. 
L’industrie de défense française est donc stratégiquement très importante. Elle a aussi une dimension économique et sociale considérable.
La France se doit d’avoir les moyens d’action de défense; c’est le ministère de la Défense qui a la responsabilité d’organiser, de promouvoir et de réguler l’outil de défense au travers de la Direction générale de l’armement. Cette dernière doit maintenir et développer les compétences industrielles indispensables à l’armement. Aujourd’hui, comme dans les années 60, la DGA est un agent déterminant des équilibres entre les différents protagonistes des politiques d’armement.
La DGA soutient le développement des PME de la BITD qui possèdent un grand nombre de compétences nécessaires à l’innovation et à la performance. À ce titre, la DGA a mis en place un correspondant défense au sein de chaque direction régionale de l’industrie. Celui-ci suit au plus près les entreprises de défense, met en œuvre l’accompagnement et détecte les potentiels d’innovation. Il est l’intermédiaire entre la DGA et les acteurs locaux. La DGA s’implique aussi dans la politique des pôles de compétitivité régionaux en les accompagnant dans leur développement grâce à ses compétences et son expertise.

Malgré la bonne santé des industries de défense, les nouveaux programmes d’armement sont confrontés à des coûts dépassant de loin ce que les États peuvent investir pour leur défense. Ainsi, le regroupement européen de l’industrie de défense, au-delà de sa réalité actuelle, s’impose comme une nécessité. La France souscrit au projet politique de construction d’un espace commun de défense et de sécurité dont les manifestations les plus connues à ce jour sont relatives à l’avionique et à l’aérospatiale. La DGA est impliquée dans la gouvernance de ces groupes supranationaux quand l’État y détient une participation, même minoritaire.
Si l’industrie de défense se porte bien, il n’en demeure pas moins que ce succès est dû aux exportations et non aux commandes nationales. Vendre à l’export permet en effet de pouvoir réaliser des lots plus importants donc moins coûteux pour l’acheteur final.
La tendance du budget de la défense n’étant pas à la hausse, il apparaît aujourd’hui important de développer d’autre portes de sortie que le marché français. Les PME du tissu industriel français n’avaient pas toujours la capacité de pénétrer seules les marchés internationaux. L’idée de regroupement au sein de clusters est alors apparue.

Un cluster, pour quoi faire?

Agissant la plupart du temps comme sous-traitants des grands groupes, les PME et PMI françaises se mobilisent progressivement afin de ne plus être dans la totale dépendance de ces même grands groupes. En effet, certaines PME sont en totale dépendance d’un de ces grands groupes, ce dernier étant leur seul et unique client. L’alternative réside sans doute dans la création de clusters. Ces groupements d’entreprises où s'accumulent des savoir-faire dans un domaine technique peuvent procurer un avantage compétitif. Ainsi, les membres de ces clusters allient expertise technique et parfaite connaissance des besoins du marché de défense. Cette mutualisation rend plus cohérente l’offre des entreprises françaises, aussi bien dans les domaines civils que militaires. Les membres mènent en commun des actions de prospection, mutualisent leurs agents commerciaux, partagent des informations relevant du marché et du business, conçoivent ensemble des plans de marketing et de communication.
Dans une logique d’efficacité et de rapidité, ces clusters organisent des réseaux d’échanges. Les clusters sont présents sur tous les grands salons d’entreprise. Ainsi, grâce à des partenariats signés avec des homologues étrangers, les clusters permettent aux PME d’aller chercher de nouveaux leviers de croissance au sein des pays émergeant ou en Europe.

Deux clusters majeurs émergent: le cluster Eden, basé à Lyon, étant le plus développé, et le cluster Primus en Midi-Pyrénées.
En s’arrêtant sur le cas du cluster Primus, il apparaît que les entreprises de Midi-Pyrénées ne manquent pas d’atouts pour rayonner au-delà des frontières, en particulier dans le secteur de l’aéronautique qui a servi de catalyseur pour montrer la voie de l’excellence à d’autres filières. À ce jour, leurs savoir-faire se distinguent dans des secteurs aussi diversifiés qu’imbriqués, qui misent sur les synergies entre les entreprises et qui peuvent ainsi répondre à tous les besoins.
Encadrés par les chambres de commerce et d’industrie des régions, ces clusters œuvrent à la fédération des entreprises du territoire et à l’accompagnement sur les marchés à fort potentiel en proposant des offres globales, attractives et toujours plus compétitives. La CCI de Toulouse propose aux membres du cluster Primus une veille régulière et qualifiée des programmes de financement européens spécifiques pouvant permettre de financer des projets de recherche-développement et innovation. Ainsi, les experts Europe de la CCI conseillent et accompagnent les entreprises du cluster sur la réglementation européenne, les opportunités de partenariat RDI, technologique et commercial, et organisent des missions techniques à Bruxelles pour rencontrer les institutions européennes.
La création de ce cluster a pour objectif de favoriser la croissance du chiffre d’affaires et des effectifs des entreprises par la conquête de nouveaux marchés et le développement à l’international. Ainsi, les expertises complémentaires des entreprises sont combinées dans les offres capacitaires qui intègrent tout le cycle de la vie d’une solution, de l’expression du besoin au maintien en condition opérationnelle, en passant par la conception, la réalisation, la qualification et la formation des utilisateurs finaux.

La dominante industrielle du cluster se traduit par sa capacité à pouvoir proposer des offres innovantes à forte valeur technologique, des moyens de production industrielle spécialisés et des savoir-faire spécifiques tels que la durée de vie des équipements.
Ces clusters ne sont donc pas en compétition avec les groupes du complexe militaro-industriel. En effet, le choix de ces entreprises s’est arrêté sur la volonté de prospérer tout en restant des PME, leur taille et leurs capacités d’investissement n’étant pas comparables au géants de l’industrie de défense. Cependant, ces PME sont à même de développer certaines techniques très innovantes qui font d’elles non pas des concurrentes, mais bien au contraire un complément incontournable à l’industrie de défense.

Un complément nécessaire et utile

S’ils ne représentent pas une alternative, ces clusters ont tout de même une fonction bien définie au sein de l’industrie de défense. Si ces clusters ont pour vocation de gérer les synergies entre leurs membres, le cœur même de ces derniers reste les PME. Ce sont ces entreprises à taille humaine qu’il paraît pertinent d’étudier.
En effet, la structure même de ces PME et leur poids sur le marché leur permettent une flexibilité que n’ont plus les grands groupes. Ce sont souvent des PME hyper spécialisées, qui se situent dans des niches technologiques du marché. Ainsi, elles sont fortement innovantes. La défense est un secteur à forte valeur ajoutée et elle contribue à rapprocher la France des objectifs de la stratégie de Lisbonne préconisant d’investir 3% du PIB dans la recherche. Les investissements pour la recherche militaire représentent 1/5ème des dépenses civiles de R&D et ils sont réalisés dans le cadre de grands programmes. Ils concernent l’ensemble du cycle de conception, de la recherche fondamentale jusqu’à la production. À ce titre, beaucoup de grands groupes externalisent leur R&D afin de se concentrer sur la production. Les PME, au sein des clusters, bénéficient du dispositif RAPID (régime d’appui pour l’innovation duale). En effet, une des caractéristiques des ces PME est qu’elles sont fortement duales. La dualité est une nécessité qui permet de faire baisser les coûts de production en produisant la base d’un produit à grande échelle avant de le modifier à la marge pour répondre aux cahiers des charges de la défense. La volonté de ces entreprises est donc de toujours développer des produits qui peuvent avoir des applications tant dans le secteur civil que militaire, défense et sécurité. De même, le dispositif ASTRID (accompagnement spécifique de recherche et d’innovation défense) vise à favoriser la recherche. La France s’inscrit dans une tendance à la diminution des crédits alloués à la R&D de défense car la plupart des grands programmes (A400M, missile M51, Tigre, NH90) ne sont plus au stade de conception ou de développement. Il faut donc que les industriels s’efforcent de maintenir un niveau élevé d’investissement R&D. Les clusters défense ont donc compris que le maintien d’un excellent niveau de R&D assurait forcément l’augmentation de leurs commandes, donc de leur chiffre d’affaire. Le marché français étant saturé pour des raisons de budget, les clusters ont donc pour mission de rendre accessible les marchés européens et mondiaux. La pérennité de ces PME passe donc par leurs savoir-faire et leur capacité à exporter leur production. À ce jour environ 300 à 350 PME réalisent 5% des exportations directes d’armement; l’évolution possible est donc importante dans un marché immense. Ainsi, sur le marché mondial, l’appartenance à un cluster permet aux PME de mieux se connaître, de générer des collaborations et des projets communs (développement de partenariats industriels, réponses communes à des appels d’offre et projets internationaux). La mise en commun des ressources permet donc d’être plus fort et d’emporter des marchés en nom propre et non en qualité de sous-traitant. L’obtention de ce type de contrat international permet à l’entreprise de grandir en tant que membre d’un cluster mais aussi en tant que PME individuelle. Les profits tirés de ce type de contrat permettront d’augmenter les investissements en R&D afin que les PME se maintiennent à un niveau de technicité et de technologie très élevé.
Au niveau européen, la volonté des clusters est de pousser les PME à faire un pas vers une industrie de la défense et de la sécurité européennes afin de réaliser ensemble des actions à l’international.

La volonté des clusters est bien de faire évoluer ces PME vers l’international et non de concurrencer les grands groupes. Bien au contraire, le rôle d’un cluster est de faciliter l’accès des PME aux grands groupes. En effet, le cluster défense est un porte-parole des PME innovantes auprès des grands groupes, il crée des liens privilégiés entre les différentes parties prenantes et met en place des réponses communes aux attentes des groupes. Le cluster se montre même garant des intérêts des PME. Ainsi, la mise en place de conventions de partenariats PME/grands groupes formalisant des cadres de travail bénéficie aux deux parties et crée un écosystème plus propice à l’innovation et à la collaboration. Les PME ne sont alors plus assistées par les grands groupes, mais bien considérées comme de véritables partenaires. La réussite est mutuelle et un réel travail d’équipe s’installe.
Ces clusters encouragent aussi les réponses communes aux appels d’offres et la construction de solutions globales. Pour ce faire, ils mettent en place un système de veille des appels d’offres nationaux, mais aussi de la NAPSA (Agence nationale de soutien logistique de l’OTAN) et de l’agence européenne de défense. Dans la configuration d’une réponse commune, une des PME du cluster pilote le projet et travaille dans une logique de sous-traitance avec les autres membres.

Au cœur de la philosophie collaborative, les clusters rassemblent les expertises complémentaires pour offrir une alternative industrielle efficace à leurs clients en leur proposant des offres clé en main (de l’ingénierie au déploiement) et parfaitement adaptées à leurs besoins spécifiques, grâce à des technologies de pointe. Assurant une qualité parfaite et le respect des normes et contraintes des opérations de terrain, ces solutions mettent à disposition de leurs clients les atouts qui font la force des PME: innovation, approche pragmatique, optimisation des prix, proximité, cycles courts de développement et de fabrication. Enfin, les clusters invitent régulièrement de grands industriels lors de réunions afin de faire connaître l’ensemble des technologies de leurs membres, mais également d’organiser des échanges avec eux, décloisonnant progressivement des relations parfois difficiles.

Ainsi, outre la mise en avant des capacités d’innovations et de R&D des PME membres, les clusters permettent à ces dernières de traiter au même niveau avec les géants de l’industrie de défense et, à ce titre, de grandir en partenariat avec eux. Les clusters défense sont donc dans la complémentarité et non dans la concurrence.

L’industrie de défense et de sécurité française se positionne sur un marché mature et pérenne mais en constante évolution et recherche d’innovation. La haute technologie a un coût très élevé que les gouvernements ont du mal à assumer. Les carnets de commandes nationales sont ainsi de plus en plus restreints. La solution réside dans la synergie des grands groupes et des PME afin d’atteindre des solutions industrielles optimales et/ou optimisées. Les clusters ont donc une réelle vocation de mise en relation des deux acteurs du marché, chacun possédant des qualités que n’a pas l’autre. Ainsi, les grands groupes apporteront leur renommée, leurs capacités de financement et parfois leur capacité de production, là où les PME de la défense se seront spécialisées dans la R&D et l’innovation et développeront leur dualité afin de se montrer en permanence compétitives. Au vu des avancées technologiques des dernières décennies et des coûts liés à leur mise en œuvre sur du matériel de défense, la dualité de ces PME sera-t-elle suffisante pour maintenir des coûts acceptables pour la défense?




Officier de recrutement semi-direct, le Capitaine Sabrina MACCAGNO CERF, après une première partie de carrière résolument tournée vers l’opérationnel, effectue son DT à la Toulouse Business School en mastère spécialisé «manager de la supply chain et des achats». À cette occasion, elle a eu la possibilité de côtoyer le riche secteur industriel de la région Midi-Pyrénées.

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