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Les conflits asymétriques: naissance de l’ère post-clausewitzienne. La fin des grands principes de la stratégie classique

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Par le Chef de bataillon GILLES de La ROQUE

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«Les principaux chefs de ces bandes (espagnoles) qui ont résisté avec tant d’audace aux armées françaises étaient un meunier, un médecin, un berger, un curé, des moines, quelques déserteurs mais pas un seul homme marquant avant cette époque». L’histoire militaire regorge d’exemples de conflits asymétriques. C’est l’exemple des révolutionnaires américains menant une guerre irrégulière contre l’infanterie anglaise ou des partisans russes durant la campagne de 1812 harcelant et épuisant l’armée napoléonienne. Précisément, la guerre asymétrique n’est pas seulement la guérilla, ni la guerre du faible au fort, c’est l’introduction d’un élément de rupture technologique, stratégique ou tactique comme l’utilisation d’un flanc ou d’un revers de faiblesse de l’adversaire (Scipion l’Africain allant directement frapper Carthage pour contraindre Hannibal à quitter l’Italie). Guerre du faible contre le fort, elle représente une forme de «guerre absolue» mue par sa propre logique.

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Face aux évolutions de la guerre, les principes de la stratégie codifiés dès le XVIIème siècle semblent autant de tentatives de formaliser voire de théoriser l'action militaire.

Malgré les débats réguliers entre penseurs militaires visant à déterminer des lois «vraies de tout temps», un certain nombre de principes stratégiques adoptés par les grands puissances militaires continuent à faire l'unanimité et fondent la plupart des doctrines d'emploi des forces, comme la liberté d'action, la concentration des efforts, l'effet de surprise, l'économie des moyens, l'unité de commandement, la sûreté ou la simplicité.

En réalité, la question de la pertinence des principes de la stratégie classique fait écho aux débats séculaires sur la nature de la guerre opposant à travers Clausewitz le philosophe de la guerre et Jomini le scientifique, deux visions différentes de cette activité humaine: la guerre comme art ou comme science.

Si disposer de principes généraux de la guerre reste une nécessité et s'ils représentent les fondements de la pensée militaire, les principes de la stratégie classique apparaissent néanmoins inapplicables dans des conflits asymétriques de haute intensité. Ils ne permettent plus aujourd'hui de parvenir à la fin dans la guerre comme à la fin de la guerre.

Bien que les principes de la stratégie classique se caractérisent par leur modernité, la nature même des conflits asymétriques les remet en cause. Surtout, la finalité des principes de la stratégie classique se trouve radicalement altérée.

 

Des principes de la stratégie classique modernes

Les principes de la stratégie classique se caractérisent par leur modernité et leur validité dans les conflits récents. Sans les abolir ni les faire disparaître définitivement, l'évolution militaire récente mais aussi la mise en œuvre de procédés nouveaux semblent même les requalifier.

En effet, avec les guerres entre États devenant la forme prédominante de conflit pour les gouvernements, la révolution industrielle en pleine croissance aiguillonnée par les progrès technologiques fournissant par ailleurs les armes, la mobilité et les moyens qu'exigeaient les guerres de plus grande envergure, les penseurs militaires ont codifié au fil du temps des principes régissant la conduite de la guerre. Ces principes établissaient une orientation, une doctrine et une idéologie ainsi que les fondements de la victoire.

En dépit de l'existence de plusieurs écoles de pensée relatives aux principes de la guerre, ceux formulés par le futur maréchal Foch[1] à l'École Supérieure de Guerre, en 1903, figurent parmi les enseignements de défense d'un grand nombre de pays.

D'autre part, cesprincipes constituent la trame pour toute stratégie militaire. La permanence de ce besoin en principes généraux conduit à choisir des règles qui puissent être adaptée aux conditions actuelles de l'action militaire et intégrée à la dimension interarmées. Quatre principes pourraient résumer l'ensemble des recommandations applicables aujourd'hui aux niveaux tactique, opératif et stratégique: l'économie des forces, la liberté d'action, la sûreté et la foudroyance. Par leur universalité, ils donnent une référence partagée pour la conception des opérations et l'emploi des forces afin d'atteindre l'état final recherché.

Enfin, les concepts de guerre en réseaudite aussi «infoguerre» et des opérations basées sur les effets issus de la révolution dans les affaires militaires ont réinventé et renouvelé les principes de la stratégie classique. Deux exemples illustrent la modernité de ces principes.

·       Ainsi l'unité de commandement: pour chaque objectif, l'effort devrait être unifié sous la responsabilité d'un seul et unique commandant. Bien que les partisans de la guerre en réseau plaident en faveur d'organisations plus horizontales et d'un processus décisionnel partagé, conférant une grande autonomie à ceux qui se trouvent en première ligne de l'organisation, ils n'ont pas encouragé pour autant la suppression de l'organisation hiérarchique de l'armée. A l'avenir, des réseaux efficaces permettront la répartition du commandement, mais, en dernier ressort, la responsabilité d'une opération incombera malgré tout à une seule personne.

·       De même, la surprise qui se définit par la frappe de l'ennemi à un moment à un endroit et d'une manière auxquels il n'est pas préparé. L'augmentation de la rapidité du commandement, l'auto-synchronisation et la connaissance quasi optimale de la situation grâce au nouveau réseau de capteurs permettront d'atteindre un niveau de surprise sans précédent.

Mais des principes de la stratégie classique remis en cause

S'ils apparaissent modernes aujourd'hui encore, la portée des principes de stratégie classique semble aujourd'hui moins évidente et plus discutable, sous les coups de la dissolution de la guerre conventionnelle interétatique et du surgissement des conflits asymétriques où dominent guérilla, terrorisme et rébellion. Trois raisons expliquent cette rupture majeure:

·       Tout d'abord, la prolifération d'affrontements asymétriques complexes mettant en scène des acteurs nouveaux - groupes ethniques, groupes armés infra-étatiques, mafias et population - consacre la disparition des guerres de position et des notions de choc frontal entre masses de soldats, les principes de la stratégie apparaissent inadéquats. La guerre asymétrique s'exécute presque continuellement sur plusieurs fronts de nature très différents. L'apparition de forces infiniment moins nombreuses que par le passé, d'unités autonomes capables de combattre tous azimuts, se déplaçant à grande vitesse, sans grande traîne logistique constitue également un trait caractéristique.

·       Autre raison, avec la disparition du temps des guerres entre armées distinctes, s'achève au cours du XXème Siècle l'ère moderne inaugurée par Clausewitz. L'univers trinitaire de la guerre reposant sur la combinaison armée, gouvernement et population s'évanouit et ne permet plus d'appréhender les nouveaux visages de la guerre. Les conflits récents par le brouillage constant qu'ils effectuent entre combattants et populations, populations et gouvernements, gouvernements et politique, politique et religion sapent les fondements de la dimension politique de la guerre.

·       Enfin, l'asymétrie ouvre la voie à «la petite guerre» ethnique, religieuse ou idéologique sans véritable fin. Fille de la stratégie indirecte esquissée par Sun Tzu dès le Vème Siècle avant J.C., la notion d'asymétrie n'est pas nouvelle: les guérillas des années 1960, le terrorisme des années 1970-1980, en ont été les manifestations les plus marquantes. Ce qui change aujourd'hui, c'est le caractère incompréhensible de l'adversaire, de l'ennemi. Il est volatile, insaisissable et irrationnel, du fait de ses objectifs, de son organisation, de ses méthodes, où l'utilisation des techniques les plus modernes côtoie les modes opératoires les plus archaïques. Toute victoire définitive devient dès lors impossible. L'ennemi rencontré dans ce type de conflit obtient des gains ou des avantages tactiques et même stratégiques conséquent en utilisant consciencieusement nos principes et nos procédés classiques. L'exemple des États-Unis au Vietnam est révélateur. Il faut désormais s'attacher à contrôler un territoire plutôt que de l'occuper, à contrôler indirectement en neutralisant les forces ennemies plutôt qu'en les écrasant.

 

Surtout, la finalité des principes de la stratégie classique est radicalement altérée

Surtout, la guerre asymétrique de haute intensité ne se substitue plus à la politique. Les crises contemporaines résultent de l'évolution d'un certain nombre de facteurs de nature politique, technologique ou sociétale. Aussi, dans un tel contexte, la finalité des principes de la stratégie classique se trouve radicalement altérée.

D'abord, à la recherche d'une victoire décisive sur le terrain s'est substituée une série d'actions militaires dans lesquelles le niveau de force déployé est lié à l'effet politique final recherché. La guerre disparaissant au profit de la crise, la gestion de cette dernière devient de plus en plus globale et les actions militaires se mêlent aux actions diplomatiques, économiques et culturelles. En effet, selon le vieux schéma, la guerre commence et finit: il y a un gagnant et un perdant. Dans le cas d'un conflit asymétrique, la guerre n'est plus une étape mais elle devient interminable. Devenant un état permanent, elle cesse d'être «la continuation de la politique par d'autres moyens» selon la formule de Clausewitz.

En outre, les liens entre politique, stratégie et tactique qui se conçoivent à travers la nature politique de la guerre disparaissent dans les conflits asymétriques de haute intensité. La finalité stratégique se trouve marquée d'imprécision. L'absence de définition claire d'objectifs pourtant indispensable à la conception des opérations, à la convergence des efforts, laisse la logique militaire se substituer à la décision politique par manque de clarté dans la définition des fins. L'échec de l'engagement américain au Vietnam s'explique en partie par l'imprécision et  les évolutions constantes des fins politiques.

Enfin, la remise en cause des principes de la stratégie classique révèle une crise du modèle traditionnel de la stratégie, l'altération des fondements même de la stratégie classique. Clausewitz voyait la guerre comme une forme du pouvoir politique de l'État, comme la politique qui «dépose la plume et empoigne l'épée». Les guerres asymétriques de haute intensité se présentent comme des guerres de nation organiques, de nations objectives, vivantes contre l'appareil juridico-administratif des États. Elles se combattent au nom des valeurs culturelles ou religieuses plus qu'au nom des pouvoirs politiques. Elles fuient les règles du pouvoir et échappent ainsi à celles de la diplomatie. Elles se réconcilient donc avec «les forces obscures, inconnues» dont parle Tolstoï[2], et laissent apparaître l'aspect profond, inconscient, non calculé du phénomène de guerre, mis en évidence par Gaston Bouthoul[3] dans les années 1950-1970.

«Mon premier principe à la guerre est de ne pas en avoir. Comment voudrait-on en appliquer deux parfaitement égaux? Y-a-t-il deux situations parfaitement de même? Il en est des combats comme des visages et quand ils se ressemblent c'est beaucoup»[4]. Si disposer de principes généraux de la guerre reste une nécessité, s'ils représentent les fondements de la pensée militaire et si la richesse théorique du maître prussien domine indiscutablement la science stratégique, les principes de la stratégie classique doivent être renouvelés au regard des conflits asymétriques de haute intensité. En effet, ils ne permettent plus aujourd'hui de parvenir à la fin dans la guerre comme à la fin de la guerre.

Les grands principes de la guerre incarnent une vision rationnelle et européenne de concevoir et de conduire une guerre limitée et normée. Face à ces conflits non trinitaires, il est nécessaire de rompre avec la pensée classique de la guerre et la façon dont Clausewitz éclaire la conduite de la guerre. Il nous faut donc dépasser notre héritage militaire classique en cherchant à analyser sans tabou cette forme de guerre révolutionnaire «absolue» et nous interroger finalement sur la capacité d'une démocratie à  vaincre sans renoncer à ses valeurs.




[1] Maréchal Foch, Des principes de la guerre, 1903

[2] Tolstoï (1828-1910), Guerre et paix.

[3] Gaston Bouthoul (1896-1980), sociologue français spécialiste du phénomène de la guerre.

[4] Prince de Ligne, Fantaisies militaires, p.188.

 

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