Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
Histoire et Stratégies

Image
Saut de ligne

Les embuscades en perspective historique

Image

Par le Lieutenant-colonel MICHEL GOYA

Image

Les embuscades et d’une manière générale les procédés de la «guerre de ruses et de stratagèmes» ne sont pas au cœur d’une culture militaire nationale façonnée par des siècles de tradition chevaleresque et de guerres souvent menées avec des volumes de forces longtemps sans équivalents en Europe. Rien qui incita donc à sortir du schéma de l’affrontement direct. Tout au plus peut-on citer, face à des adversaires qui avaient montré leur supériorité sur le champ de bataille, les campagnes de Bertrand du Guesclin à la fin du XIVème siècle, les actions des francs-tireurs en 1870 ou celles de la Résistance de 1940 à 1944.

Image
Image



Il s’agissait alors de modes d’action par défaut destinés à compenser une infériorité provisoire dans le domaine d’une guerre plus «recommandable» vers laquelle on revient dès que possible. Considérée comme étant à la limite de la «tricherie», l’embuscade n’est pas non plus utilisée à grande échelle dans ces affrontements directs. Il n’y a pas dans l’histoire militaire française d’équivalent à la victoire d’Hannibal écrasant par surprise l’armée de Flaminius entre le lac Trasimène et les collines le surplombant (15.000 morts et 10.000 prisonniers en 217 avant J.C.). En revanche, souvent placée en situation de force, l’armée française a dû faire face à ce genre de procédés en Espagne de 1808 à 1814, dans la conquête de l’Afrique du Nord ou pendant l’expédition du Mexique (1861-1867) sans par ailleurs que cela influe de manière décisive sur le cours général des opérations.



Avec les guerres de décolonisation, en revanche, les embuscades deviennent un problème majeur pour les Français.
Les embuscades géantes d’Indochine

Contrairement à l’art de la guerre occidental, les armées extrême-orientales n’ont aucun scrupule à combiner les «moyens ordinaires» de la guerre classique aux «moyens extraordinaires» de la guérilla et, dans les deux cas, à utiliser des procédés jouant de la ruse et de la surprise. En Indochine, la grande innovation du Général Giap[1] est l’emploi d’embuscades géantes.

La première du genre et la plus réussie a lieu en octobre 1950 le long de la route coloniale n°4, au bord laquelle Giap parvient à camoufler 20.000 hommes (30 bataillons) et à prendre au piège les colonnes Charton et Lepage. Du 1er au 12 octobre, sept bataillons français sont entièrement détruits (4.800 morts et disparus, 2.000 blessés, 450 véhicules et 120 mortiers perdus) et le corps expéditionnaire français (CEF) est au bord de la rupture.

Par la suite, Giap tentera d’attirer à nouveau le CEF dans d’autres grandes embuscades près du delta tonkinois (Vinh-Yen, en janvier 1951 et Mao-Khé en mars 1951) en attaquant des postes isolés et en cachant le gros de ses forces le long l’axe d’arrivée des renforts. Le CEF, commandé alors par de Lattre, parvient à éviter ces pièges mais désormais les Français hésitent à s’engager offensivement par les axes routiers. Lorsqu’ils s’y risquent à nouveau, ils subissent de nouvelles embuscades meurtrières (repli de l’opération Lorraine dans le Haut-Tonkin en novembre 1952, 1.200 pertes, et surtout destruction du groupe mobile n°100 en juin 1954 dans le Centre Annam, 3.500 pertes, 4 bataillons).
Les embuscades comme opérations d’information

La guerre d’Algérie est aussi une guerre d’embuscades mais d’un autre type. Contrairement au Viet-Minh, le FLN ne peut s’appuyer sur un rapport de forces favorable (il est même très défavorable), ni sur un milieu physique lui permettant de cacher des forces importantes. Dans ce contexte, le FLN comprend vite qu’il ne peut espérer porter aux Français des coups «physiques» décisifs à la manière du Viet-Minh. Il lui est possible, en revanche, de frapper l’opinion publique française grâce au développement des médias, en particulier la télévision, et la sensibilité de plus en plus grande des pertes humaines, notamment celles du contingent. Le FLN mènera donc des opérations d’information appuyées par des opérations militaires (et non l’inverse comme le font encore les armées occidentales).

Dans ce cadre, le harcèlement permanent, série de coups ponctuels dont les effets sont à chaque fois limités, ne permet pas d’atteindre le seuil critique nécessaire pour accéder au journal télévisé et de frapper les Français dans leur foyer[2]. Les embuscades, en portant des coups beaucoup plus significatifs, sont beaucoup plus efficaces médiatiquement (en même temps qu’une source majeure de récupération d’armement). Aussi le FLN va-t-il les multiplier sans jamais dépasser le volume de la katiba, limite supérieure de sa furtivité, et parvenir à tuer de cette façon environ 8.000 soldats français (soit une moyenne de deux ou trois par jour pendant 8 ans[3]), ce qui représente un tiers des pertes totales[4].

La plus importante de ces embuscades a lieu près de Palestro, en grande Kabylie. Le 18 mai 1956, une section de rappelés du 9ème RIC, sur le territoire algérien depuis une semaine, reçoit pour mission de reconnaître un douar non loin de la base. Après avoir pris contact avec la population locale, la section de 21 hommes s’engage sur une piste et tombe sur un groupe de rebelles aguerris et bien armés qui a préparé son embuscade depuis plusieurs jours avec l’aide de la population locale. Le combat dure 20 minutes. À l’issue, 16 soldats français sont morts ou mortellement blessés et les autres sont capturés. Une opération française de récupération est menée dès le lendemain qui parvient à détruire la bande mais ne récupère qu’un seul prisonnier vivant.

L’émotion en France est immense, d’autant plus que la mesure de rappel des réservistes est alors très contestée. L’armée découvre comment, par le phénomène d’amplification médiatique, ce qui lui apparaît comme un accrochage peut devenir une défaite d’opinion. Le FLN, et c’est un exemple rare, gagne ainsi la guerre tout en la perdant militairement.
Le temps des opérations extérieures

Dans les années qui suivent, l’Afrique est encore le lieu de combats parfois très durs comme en 1969-1970 au Tchad ou en 1978. Dans ce cadre, l’embuscade survenue le 11 octobre 1970 à Bedo au Tchad, reste la plus violente depuis la fin de la guerre d’Algérie. Ce jour-là, une colonne de 15 véhicules de la 6ème CPIMa est stoppée et attaquée par 130 rebelles étalés sur un kilomètre. Après deux heures de combat, la situation n’est rétablie que par l’action de la section de deuxième échelon qui, n’étant pas dans la nasse, parvient à déborder les rebelles, appuyée par des canons sans recul et des chasseurs Skyraider. Les pertes françaises s’élèvent à 12 morts[5] et 25 blessés. Celles des rebelles dépassent les 60 morts.

Avec l’intervention en ex-Yougoslavie à partir de 1992, les troupes françaises découvrent des embuscades d’un nouveau type. À de nombreuses reprises en effet des convois ou des groupes isolés se retrouvent pris au piège par les groupes armés des différentes factions.

Pour ne citer qu’un seul exemple, à l’automne 1993, un petit détachement composé d’un VBL et d’un groupe d’infanterie sur VAB est envoyé dans la vieille ville de Sarajevo pour secourir un observateur de l’ONU. Le détachement est guidé par des miliciens qui l’amènent dans une nasse ou les deux véhicules sont bloqués et encerclés par une section de soldats bosniaques bien équipés (c’est sans doute un des premiers cas d’embuscades urbaines dont nous sommes victimes). Les soldats français sont entièrement dépouillés de leurs équipements.

Ces situations sont le résultat d’une situation très ambiguë qui a amené à oublier les principes de la guerre et à adopter des postures «anti-tactiques» (émiettement des forces, peu ou pas de sûreté, etc.) sous le prétexte que le statut de non belligérance était la meilleure des protections. Cela a conduit à l’acceptation de rapports de force tellement défavorables qu’ils en devenaient finalement moins dangereux, les Français n’ayant souvent pas d’autre choix que la reddition.
L’embarras français et les solutions adoptées

Les embuscades et le harcèlement posent des problèmes à toutes les armées mais l’armée française semble particulièrement vulnérable du fait d’un certain nombre de biais psychologiques et culturels. On a évoqué plus haut le manque de goût pour un type de combat jugé un peu malhonnête et indigne de «vrais» combattants, on peut y ajouter, et cela est lié, un certain mépris pour les adversaires qui le pratiquent. Certains officiers français ont ainsi jugé Giap incapable de commander plus qu’un bataillon et ont été abasourdis par la perfection de l’embuscade sur la RC4.

De la même façon, un certain paternalisme, pour ne pas parler de racisme, vis-à-vis des populations vietnamiennes et arabes a longtemps entretenu les idées dangereuses que d’une part ces populations nous appréciaient forcément et d’autre part qu’elles étaient incapables de produire des combattants soit valeureux[6], soit intelligents.

On peut citer également une certaine négligence pour ce qui relève de la «micro-tactique». Il n’y pas en France de culture de la puissance de feu comme aux États-Unis et notre infanterie a toujours été plutôt en retard en la matière. Il n’y a pas non plus en France de culture du drill rigoureux comme chez les Britanniques, ce qui constitue une seconde faiblesse majeure pour faire face à des contextes où il faut réagir très vite et très fort. La multiplication des missions de maintien de la paix depuis 1978 n’a bien sûr pas amélioré les choses.

Pour autant, en Indochine et surtout en Algérie les Français ont su trouver des solutions pour faire face à la menace des embuscades. Cela est passé par deux voies apparemment divergentes mais finalement complémentaires. La première a consisté à augmenter la capacité de résistance des unités aux attaques par le nombre, le blindage, la rapidité d’action et la possibilité de projeter très vite des feux puissants sur les positions adverses (moyens organiques des compagnies, bases de feux et d’appui aérien dispersées). Le seconde a consisté à développer des forces légères indépendantes des axes, grâce à la troisième dimension (OAP en Indochine, OHP en Algérie) ou à la présence permanente sur le terrain (partisans, commandos de chasse).

Nos alliés anglo-saxons ont évolué dans ces deux directions à la suite de leur expérience de plusieurs années de contre-guérilla en Irak et dans le Sud afghan. Nous nous y sommes engagés également mais avec retard et en conservant des lacunes qu’il s’agit désormais de combler.

[1]Imitant il est vrai les méthodes japonaises en Malaisie-Birmanie ou celles des Chinois communistes.

[2] Ou alors, il faut produire un effet de masse en agissant simultanément dans de multiples endroits comme dans la nuit du 1er novembre 1954.

[3] Il n’est pas inutile de rappeler qu’il y a actuellement en France entre 150 et 200 meurtres par armes à feu chaque année en France.

[4] Les pertes en Algérie se répartissent à peu près équitablement entre les embuscades, les accidents et les autres causes, notamment les opérations offensives.

[5]Onze le jour même plus un autre mort de ses blessures quelques jours plus tard.
[6] Pendant la Première Guerre mondiale, on a préféré envoyer les Annamites renforcer les usines plutôt que les unités combattantes.

Image