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Engagement opérationnel

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Les facteurs de la puissance militaire

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Par le Colonel MICHEL GOYA

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La qualité d’une force est la combinaison de ses hommes et de ses équipements. Mais l’histoire montre qu’à partir d’une certaine échelle, la qualité perd de son importance face au nombre. Qualité et nombre sont cependant insuffisants à expliquer, entre autres, les victoires foudroyantes allemandes de 1939 à 1941 ou le succès étonnant de l’opération Desert Storm en 1991. Dans un contexte d’affrontement dialectique, l’analyse historique montre que l’efficacité des forces résulte toujours d’un arbitrage entre la qualité de la coordination des moyens et la vitesse d’exécution. Quels enseignements peut-on en tirer actuellement pour nos forces ?

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L'objet de cet article est de réunir en une équation simple les facteurs de la puissance militaire à partir de l'observation des conflits du XXème siècle.

L'importance de la qualité au niveau tactique

La qualité mesure l'efficacité moyenne des cellules tactiques conçues comme des combinaisons d'hommes et d'équipements agissant dans des contextes particuliers. Ce trinôme signifie par exemple que des matériels aux performances intrinsèques importantes peuvent devenir parfaitement inutiles dans un combat réel. En 1917, les Français ont été effrayés en constatant que le fusil antichar de 20 mm que venaient de concevoir les Allemands pouvait percer tous les chars en dotation. En réalité cette arme miracle n'a permis de détruire que deux chars légers en deux ans car elle demandait de prendre une longue visée devant un char mobile à 100 m et son recul était si fort qu'elle pouvait casser l'épaule du tireur. Autrement dit, cette arme n'était pas adaptée aux hommes. Inversement, des soldats compétents et courageux peuvent servir des matériels obsolètes comme les équipages de chars M-13 italiens pendant la campagne d'Afrique du Nord (1940-1943)[1].

Mais surtout ces combinaisons sont opposées à des combinaisons adverses. Le corps de bataille chinois qui s'infiltre en Corée du Nord en octobre 1950 est composé uniquement de troupes d'infanterie mal équipées, sans armements lourds, sans moyens de transmissions et avec une logistique très légère. Les Américains, qui bénéficient de la suprématie aérienne et d'une puissance de feu terrestre vingt fois supérieure, sont certains de la victoire. En réalité, les Chinois bénéficient d'«avantages comparatifs» humains qui leur permettent de plus que compenser leur infériorité matérielle: mobilité tout terrain et notamment montagneux alors que les Américains restent liés aux routes, art du camouflage, meilleure aptitude au combat de nuit, rusticité et capacité de sacrifice très supérieure. La confrontation initiale est désastreuse pour les Américains.

S'il est facile de trouver des batailles où ce facteur qualitatif a été déterminant, cela est toutefois beaucoup plus difficile à l'échelon stratégique et même opératif (outre l'exemple chinois en Corée, la résistance finlandaise durant l'hiver 39-40 peut, dans une certaine mesure, être citée), ce qui signifie qu'à partir d'une certaine échelle, la qualité perd de son importance face au nombre.

La supériorité du nombre à partir d'un certain seuil

En 1916, dans son article Mathematics in warfare, le mathématicien britannique Frédérick Lanchester a montré que l'accroissement du rapport de forces permettait d'obtenir une efficacité plus que proportionnelle. La différence de qualité peut permettre de compenser le phénomène mais jusqu'à un certain seuil seulement. En 1944, 3 chars Tigre peuvent vaincre 10 chars Sherman mais cela est plus difficile à 30 contre 100 et devient pratiquement impossible à 300 contre 1000, ne serait-ce que parce que les Tigre ne peuvent être partout à la fois.

À une autre échelle, les trois corps d'armée professionnels britanniques sont largement les meilleures troupes du front occidental en août 1914. Cela leur permet de stopper la 1ère armée allemande le 23 août à Mons mais c'est pour eux le seul fait marquant de cette campagne où les Allemands ont engagé 31 corps. Notons que l'armée allemande elle-même a joué sur le facteur qualitatif en n'incorporant, jusqu'en 1912 inclus, que la moitié de son contingent. Ce faisant, en août 1914, elle s'est retrouvée en légère infériorité numérique sur le front Ouest et a fini par perdre sur la Marne alors qu'en produisant le même effort de mobilisation humaine que les Français, elle aurait très certainement emporté la victoire.

Ce phénomène explique qu'une innovation procurant une supériorité momentanée a de moins en moins d'influence au fur et à mesure que les guerres mondiales avancent et que les mobilisations des ressources produisent leurs effets. Le Fokker E1, premier avion de chasse à disposer d'une mitrailleuse pouvant tirer à travers l'hélice, a une importance capitale dans les premiers jours de la bataille de Verdun en 1916. En 1918, la sortie du Fokker D VII, avion révolutionnaire à structure métallique et doté de deux mitrailleuses n'a pas plus d'influence sur le cours des évènements que les multiples innovations techniques allemandes de 1944-1945 (fusées sol-sol, fusées sol-air, roquettes air-air, avions fusées, avions à réaction).

Le «rouleau compresseur» soviétique (qui s'accompagne sur la fin d'une parité qualitative) face aux Allemands sur le front de l'Est est l'exemple type de cette puissance du nombre.

Le système de commandement est le facteur clef

Mais ces deux facteurs qualité et nombre sont insuffisants à expliquer, entre autres, le déblocage spectaculaire des opérations en 1918, les victoires foudroyantes allemandes de 1939 à 1941, la résistance britannique pendant la bataille d'Angleterre, la stupeur provoquée par l'offensive chinoise en Corée en novembre 1950, l'écrasement de trois armées arabes en six jours par les Israéliens en 1967 ou le succès étonnant de l'opération Desert Storm en 1991. Dans pratiquement tous ces cas, la supériorité numérique n'a pas joué et les facteurs qualitatifs sont souvent partagés. À chaque fois en revanche, le vainqueur sait bien mieux employer ses forces que le vaincu. Or, dans un contexte d'affrontement dialectique, cet emploi des forces est toujours un arbitrage entre la qualité de la coordination des moyens et la vitesse d'exécution.

On peut ainsi avoir des armées qui agissent et réagissent très vite, généralement grâce à une décentralisation du commandement (zone 2), mais avec une grande déperdition des efforts et d'autres qui, au contraire, planifient très bien les opérations mais au prix de délais qui donnent systématiquement l'initiative à l'ennemi (zone 4). Les plus efficaces sont bien évidemment celles qui parviennent à concilier coordination des moyens et vitesse (zone 1).


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Encore une fois, comme la qualité et le nombre, ce facteur est relatif. En 1956, durant l'opération Kadesh au Sinaï, les forces israéliennes très mobiles et commandées par des chefs disposant d'une grande initiative (zone 2) ont vaincu les forces égyptiennes à la fois rigides et mal commandées (zone 3) mais au prix d'un grand désordre. Par la suite, les Israéliens ont réussi à mettre au point une doctrine partagée par tous, un réseau de communications permettant de faire circuler efficacement l'information pertinente et un style de commandement cohérent avec les deux éléments précédents (zone 1). Pendant ce temps, les Egyptiens ont augmenté qualitativement et quantitativement leurs forces grâce à l'aide soviétique mais leur système de commandement est resté aussi pauvre qu'avant. Le résultat de la confrontation en 1967 a été une victoire quasi parfaite des Israéliens en deux jours. Entre 1967 et 1973, les Egyptiens ont réalisé un effort considérable en matière de planification et conçu une stratégie de guerre limitée adaptée à leurs capacités. Ils se sont placés très haut dans la zone 4 approchant même la zone 1, tandis que le système de commandement israélien a eu tendance à se dégrader et glisser à nouveau vers la zone 2. Dans les premiers jours de la guerre du Kippour, les unités israéliennes ont tenté de juguler l'offensive égyptienne parfaitement planifiée par des contre-attaques improvisées. Ce fut un désastre qui imposa une réorganisation profonde du système de commandement israélien afin de le faire revenir en zone 1 et permettre une contre-offensive victorieuse.

Le système de commandement ne doit pas être confondu avec les technologies de l'information. Le général Moltke commandant en 1914 depuis son PC au Luxembourg à partir du réseau télégraphique ou le système de transmissions américain au Vietnam sont deux exemples où la technologie la plus avancée du temps non seulement n'a pas aidé le commandement mais l'a même plutôt entravé.

Dans tous les conflits du XXème siècle, les armées dont les structures de commandement étaient de type 2 ou 4 l'ont normalement emporté sur des armées de type 3 sauf si le rapport de forces était défavorable. Les armées de type 1 l'ont toujours emporté sur les autres types et ont toujours écrasé les type 3 même avec des rapports de force très défavorables.

L'équation de la puissance militaire

À partir de ce qui a été dit précédemment, on peut considérer une hiérarchie entre les trois facteurs considérés. Le commandement (C) est plus important que le nombre (N) qui lui-même est plus important que la qualité (Q) avec à chaque fois un accroissement d'efficacité plus que proportionnel. On peut donc empiriquement estimer qu'une équation simple décrivant la puissance militaire pourrait ressembler à cela:

 

 

PM = kQ x N2 x C3

 

 

Le paramètre k permettant d'indiquer l'effet de seuil du facteur qualitatif.

Ces trois facteurs sont liés entre eux comme les trois pôles d'un triangle et il y a toujours des arbitrages à faire entre eux (par exemple, la recherche de la qualité peut se faire au détriment du nombre ou le nombre peut dépasser la capacité de commandement).

La position de la France

Depuis la fin de la guerre froide, la France a adopté un modèle qualitatif par défaut puisque la professionnalisation n'est pas issue d'un besoin opérationnel mais du souhait d'abolir la conscription et ces troupes de métier ont hérité des équipements très modernes conçus pour affronter le Pacte de Varsovie. Il s'en est suivi une réduction considérable des effectifs et des dotations, donc du facteur N, compensée en partie par le facteur qualité[2]. Il s'ensuit une grande efficacité de l'action à une petite échelle mais une déperdition de puissance rapide au fur et à mesure que nos adversaires sont nombreux et bien organisés.

Dans les années 1990, le décrochage de l'industrie de défense russe, la plus susceptible de fournir des armements sophistiqués à nos adversaires potentiels et la décroissance généralisée des budgets militaires ont permis à notre puissance militaire de conserver malgré tout à peu près son rang. À partir des années 2000, la remontée des budgets de défense, hors Europe, le rééquipement de la plupart des nations et les évolutions démographiques peuvent faire craindre un décrochage.

Si on prend l'exemple de l'opération Mousquetaire en 1956 contre l'Egypte. Nous engagions à l'époque 30.000 hommes parmi les meilleurs, 200 avions et 22 navires de combat dont 2 porte-avions, soit sensiblement le contrat opérationnel actuel. Avec sensiblement autant de forces chez les Britanniques et les Israéliens, nous étions pratiquement à égalité avec une armée égyptienne bien équipée mais mal entraînée et ne sachant pas coordonner l'action de forces modernes (type 3). Le résultat a été une victoire écrasante pour les Alliés.

Si nous devions refaire cette opération aujourd'hui, il faudrait faire face à des forces environ quatre fois plus importantes en volume[3], de meilleure qualité et bien mieux commandées qu'en 1956 (type 4). Pour avoir une chance de l'emporter, il faudrait déployer au moins le triple des moyens humains et matériels de 1956 et les coordonner parfaitement.

En résumé, au regard de l'Histoire, la France ne peut maintenir son rang militaire qu'en faisant un effort sur les volumes humains et matériels, probablement en pratiquant d'autres arbitrages coûts-efficacité (appel aux réserves, juste-suffisance technologique) et en cultivant un système de commandement de très haut niveau par un entraînement poussé, la recherche permanente de méthodes innovantes et la capacité à neutraliser les structures de commandement adverses.




[1] Alfred Mahan «Il vaut mieux de bons marins sur de mauvais navires que de bons navires avec de mauvais équipages».

[2] En ce qui concerne les équipements, la faiblesse de la production ne permet pas de dépasser le seuil des séries de «jeunesse» et de la production artisanale, ce qui induit un important taux de défauts qui pénalise la disponibilité et donc encore le nombre.

[3] Armées égyptiennes 2006: 50 brigades de troupes de mêlée, 27 brigades d'artillerie, 3.900 chars de bataille dont 800 M1 Abrams, 80 HAC, 450 chasseurs et chasseur-bombardiers, 4 sous-marins Roméo, 10 frégates.

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