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Engagement opérationnel

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Les limites du principe de rationalisation appliqué à la Préparation Opérationnelle Décentralisée et à la liberté d’action du chef tactique

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Par le CES de Kermabon

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Cet article est un plaidoyer pour une réelle Préparation Opérationnelle Décentralisée (POD), à l’initiative des chefs tactiques, car seules la confiance et l’initiative dont ils disposeront permettront de surmonter les difficultés conjoncturelles liées à la diminution progressives de nos ressources financières et matérielles.1

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Rationalisation. La grande majorité des réformes actuelles se réclame de ce principe. Le monde de la défense et les Forces Terrestres (FT) n’y échappent pas. Les budgets diminuent, les missions demeurent. Le principe de rationalisation s’impose dès lors comme LA solution pour faire face à ces réalités et pour maintenir notre efficacité, notamment dans le domaine de la préparation opérationnelle. Dès lors, en raison de l’encadrement des activités par des normes, et à cause de l’apparente centralisation qui en découle, la question des limites de ce principe au regard des conséquences possibles sur la liberté d’action du chef tactique1, doit être posée. Rationalisation des activités de préparation opérationnelle et liberté d’action du chef tactique sont-elles compatibles ?

Cet article est un plaidoyer pour une réelle Préparation Opérationnelle Décentralisée (POD), à l’initiative des chefs tactiques, car seules la confiance et l’initiative dont ils disposeront permettront de surmonter les difficultés conjoncturelles liées à la diminution progressives de nos ressources financières et matérielles.1

Le principe de rationalisation : une nouvelle économie des moyens ?
A l’heure actuelle, rationalisation rime avec réorganisation et diminution. Comme la plupart des ministères, la défense et les FT doivent trouver un nouvel équilibre, difficile, pour préserver la qualité de leur entraînement, gage de leur réussite et de leur succès sur les théâtres d’opérations extérieures. L’heure est donc à la réorganisation pour se recentrer sur l’essentiel et accroitre notre efficacité (si tant est qu’elle puisse être finement évaluée d’un point de vue comptable). La mise en place des Bases de Défense s’inscrit dans cette logique : mutualiser les fonctions administratives pour permettre aux forces de se concentrer sur leur coeur de métier : c’est-à-dire la préparation opérationnelle. Plus qu’une volonté, ce principe de rationalisation apparaît donc comme une nécessité pour faire face à une situation conjoncturelle défavorable.

Dans cet esprit, la mise en place de normes s’impose comme un outil séduisant permettant à la fois de diriger et de contrôler avec précision la préparation opérationnelle des régiments des forces terrestres. En fixant des normes le commandement fixe un cap et une feuille de route détaillée. Ce qui lui permet d’exercer un suivi précis et continu de la préparation opérationnelle théorique des régiments et de justifier de l’emploi du premier euro. De plus, grâce à ces normes, des moyens financiers et matériels sont sanctuarisés afin de garantir un seuil de compétences aux unités des Forces Terrestres. En outre, ce phénomène de normalisation de la préparation opérationnelle possède une autre qualité majeure: il rassure ! En limitant considérablement les notions d’incertitude et de prise de risque, il est extrêmement rassurant car il donne l’illusion d’une connaissance et d’une maitrise importante. Le chef est serein car il sait tout.

Dans le même esprit, sous-jacent à ce phénomène de normalisation, la centralisation des activités apparait rapidement, à son tour, comme une nécessité pour coordonner les multiples activités de préparation opérationnelle des forces terrestres. Considérant la réduction des effectifs et la pression budgétaire, le temps et son organisation apparaissent comme les principales variables d’ajustement permettant d’accroitre notre efficacité. Ainsi, pour optimiser le temps de préparation opérationnelle des régiments et leur permettre de réaliser leur Parcours Normé2 (PN), les forces terrestres semblent condamnées à centraliser les activités à des niveaux toujours plus hauts. Bien qu’elle se justifie pleinement, cette nouvelle gestion du temps, particulièrement complexe et minutieuse, conduit à une remontée progressive des prérogatives de tout un chacun. L’évolution pernicieuse de SIPREFOR, d’un outil budgétaire vers un outil de programmation quasiment en temps réel, illustre cette évolution. Exacerbée par les moyens de communication moderne, la centralisation croissante des activités s’impose donc progressivement comme la solution permettant de continuer à conduire toutes nos activités.2

Ainsi, au nom d’une efficacité à renouveler et à justifier, le sacro-saint principe de rationalisation s’accompagne d’une nouvelle économie des moyens qui se traduit au niveau tactique par une tendance accrue à la normalisation et la centralisation des activités de préparation opérationnelle. Toutefois, cette évolution n’est pas sans risque pour la liberté d’action indispensable au chef militaire.

La liberté d’action du chef tactique: un principe majeur à préserver.
Un des principaux risques d’une normalisation excessive réside dans une réflexion appauvrie et convenue du chef militaire tactique, car la norme s’imposerait alors comme un frein à l’imagination et la capacité d’adaptation. Or, l’imagination et la capacité d’adaptation sont des qualités indispensables, dès le temps de paix et notamment lorsque les ressources sont comptées, pour valoriser l’entraînement et la préparation opérationnelle. Nos Centres d’Entraînement Spécialisés3 (CES) sont des outils remarquables, mais ils ne doivent pas constituer les seuls moyens de s’entraîner de manière réaliste. Le chef tactique doit pouvoir conduire l’essentiel de son activité de préparation opérationnelle dans son environnement immédiat : en garnison et en terrain libre. Il doit pour cela disposer du temps et de l’autonomie nécessaires pour mener sa réflexion, sans être canalisé et formaté par des normes excessives. Il doit pouvoir exercer sa réflexion pour concevoir des entraînements adaptés à ses hommes et leur engagement. C’est l’essence même de la Préparation Opérationnelle Décentralisé (POD).

De plus, un second risque inhérent à une normalisation excessive des activités résiderait dans une perte de l’esprit de décision du chef tactique. Comment attendre de celui-ci l’audace et l’esprit de décision nécessaires pour conquérir et conserver l’initiative sur le champ de bataille s’il n’a eu qu’à appliquer des normes à l’entraînement ? L’esprit d’initiative repose sur la liberté de réflexion et de décision du chef. C’est une tournure d’esprit qui se forge dès le temps paix. Il est donc nécessaire de préserver cette autonomie de décision du chef militaire tactique car c’est elle qui confère à la mission du chef tout son intérêt et au chef une part de son autorité. Le chef est avant tout l’homme qui décide, et non celui qui exécute.

En outre, garant de la vie de ses hommes en opérations, le chef tactique engage sa responsabilité dès leur préparation, à l’instruction et à l’entraînement. Ainsi, dès le temps de paix, l’autorité et la légitimité du chef sont en grande partie conditionnées par sa capacité à entraîner ses hommes et à prendre des décisions dans ce sens. Capacité personnelle reposant sur ses compétences et qualités individuelles, mais également capacité collective dépendante de la liberté d’action que lui autorisent ses chefs. Il existe donc un risque potentiel de déresponsabilisation progressive et inconsciente, voire, à termes, de désintérêt pour les commandements en corps de troupe si leur liberté d’action se trouve réduite à la mise en oeuvre de normes.

Enfin, de ces deux premiers risques pourrait en découler un troisième : une remise en cause de l’indispensable confiance entre les niveaux de commandement. Comment croire que l’érosion de la liberté d’action des chefs tactiques ne sera pas interprétée, à termes, comme un manque de confiance ? La confiance est pourtant un principe essentiel à notre institution militaire car elle conditionne sa cohérence (principe de subsidiarité) et sa cohésion (esprit de corps). La confiance est l’expression d’un respect mutuel qui démultiplie l’investissement personnel de chacun. Il n’y a pas de plus grande faute que de décevoir la confiance de son chef. La préservation de ce principe de confiance comme un élément structurant du dialogue de commandement est essentielle car la confiance demeure un gage majeur d’investissement et de responsabilisation des échelons subordonnés. Rare vestige contemporain des notions d’honneur et de fidélité, la confiance doit être préservée parce qu’avant la rationalisation des activités, la confiance accordée aux chefs tactique chef demeure le meilleur levier pour améliorer notre efficacité.

La Préparation Opérationnelle Décentralisée : un nouvel axe de concentration des efforts.
Dans l’ordre n°6 à l’armée de terre du 22 novembre 2013, le Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre (CEMAT) souligne toute l’importance de la POD 4. Il fixe très clairement la lettre. L’esprit qui guidera la mise en oeuvre de cette volonté sera déterminant car il conditionnera la mise en place des conditions nécessaires à sa pleine réalisation. Les phénomènes de normalisation et de centralisation se justifient. Ils sont mêmes nécessaires pour structurer notre préparation, faciliter nos entraînements et optimiser nos centres. Toutefois, ils doivent s’appliquer avec mesure pour préserver l’esprit d’initiative et la créativité indispensables au chef tactique pour concevoir et conduire la préparation opérationnelle de ses hommes. La POD est une doctrine remarquable parce qu’elle fixe des buts à atteindre et qu’elle repose, théoriquement, sur une logique d’initiative et d’autonomie5. Soyons vigilants pour accorder la confiance et le temps nécessaires aux chefs tactiques pour atteindre ces objectifs. Aux résultats !

1 Par chefs tactiques j’entends les chefs de corps et les commandants d’unité élémentaire.
2 Ensemble des activités d’entraînement qui doivent être réalisés par les unités pour être opérationnelles. Ces parcours sont adaptés à la spécificité des unités.
3 Principalement le CENTAC (manoeuvre), le CENZUB (combat en zone urbaine) et le GAM (combat en montagne).

4 T2 : « Développer la politique de préparation opérationnelle en acclimatant l’armée de terre à un retour vers la préparation opérationnelle en garnison par la mise en oeuvre d’une préparation décentralisée […]. »
5 Directive sur la préparation opérationnelle décentralisée, du 12 juillet 2012 (N° : 512071/CFT/DIV PO).
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