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Défense et management

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Les modèles économiques d’analyse stratégique appliqués à l’Armée française

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Par le Lieutenant-colonel PIERRICK MICHEL

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Le monde de l’entreprise a depuis longtemps emprunté au métier des armes ses outils d’analyse stratégique. À leur tour, les armées peuvent être étudiées, en tenant compte bien sûr de la spécificité militaire, sous l’angle d’une modèle économique original: «le modèle des cinq forces de Porter».

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La guerre qui se joue actuellement sur les marchés financiers ou entre les entreprises a elle aussi ses stratèges et ses planificateurs.

Comme un général et son état-major, le PDG[1] et ses collaborateurs tentent d’anticiper les mouvements de leurs concurrents, en analysent les forces et les faiblesses avant de porter leur effort là où ils sont le plus vulnérable, à coup d’innovations et d’action «marketing». Peinant à défendre sa spécificité et à justifier son format face à des menaces toujours plus diffuses, l’institution militaire s’adapte aux contraintes du moment, essentiellement budgétaires. Certains technocrates la considèrent de plus en plus, à tort, comme une entreprise comme les autres. Les signes sont là: règles des marchés publics, dépenses à bons comptes contre paiement sur facture, équivalents temps pleins, optimisation des coûts. Tout le vocabulaire qui était autrefois étranger à l’institution est devenu la norme.

Fort de ce constat, il peut être intéressant d’utiliser un outil d’analyse économique pour mieux comprendre l’environnement dans lequel s’inscrivent désormais nos armées. En outre, cela peut nous aider à mieux l’expliquer aux décideurs qui n’ont plus l’opportunité, dans leur grande majorité, de servir sous les drapeaux.

Le modèle des cinq forces de Porter permet d’analyser les facteurs influant sur la performance d’une entreprise. Il porte essentiellement sur son environnement. Pour être complète, son analyse doit donc être associée à une étude sur les sources internes de compétitivité.

Les forces armées soumises aux cinq forces de Porter

L’économiste Michaël Porter a élaboré son modèle éponyme en 1979. Il caractérise les facteurs influant sur la performance d'une entreprise par cinq forces:


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Le poids de ces cinq forces permet de déterminer la capacité des firmes en présence à dégager un profit. Pour adapter ce modèle au domaine militaire, il faut s'armer de quelques précautions. En effet, il n'est pas question de mesurer la rentabilité d'une politique de défense, ni de qualifier un ennemi potentiel de «concurrent», ce qui n'aurait pas de sens.

Consommateur de paix et de sécurité, le client est avant tout le peuple que l'armée doit défendre. Représenté par ses élus, au premier rang desquels se situe le chef des armées, son pouvoir de négociation est énorme puisqu'il est à la fois donneur d'ordres et investisseur. Politiques et contribuables, apparemment désintéressés par la chose militaire, demandent le meilleur service au prix le plus bas. Ils sont surtout de moins en moins enclins à payer le prix du sang! Il y a par conséquent contradiction entre les ambitions du pays et les moyens qui leur sont consacrés. Autant de réalités incontournables qui compliquent la tâche des forces armées et réduisent leur marge de manœuvre.

Au même moment, de nouveaux entrants potentiels doivent inciter à la vigilance. Les dépenses de défense continuent à progresser dans de nombreuses régions du globe. Certaines armées n'auront bientôt plus grand-chose à envier aux armées occidentales, qualitativement et quantitativement. De telles ressources militaires ont de quoi inquiéter dans un monde toujours aussi instable. Tout retard accumulé par la France, notamment au niveau technologique, sera difficile à rattraper dans la situation économique actuelle.

Le pouvoir de négociation des fournisseurs, industriels de l'armement, a sensiblement diminué ces dernières années. Les coûts d'acquisition et de possession des équipements militaires sont devenus exorbitants. Une seule solution, dans une entreprise comme dans les armées: faire jouer à fond la concurrence en multipliant les fournisseurs, quitte à acheter sur étagère à l'étranger des articles ne relevant pas de l'indépendance stratégique industrielle. Le temps des monopoles et des «vaches à lait [2]» est terminé.

Dans certains cas, l'institution est confrontée à des groupes paramilitaires ou à des stratégies de substitutionqui modifient la représentation classique du conflit armé. Ainsi, de puissantes sociétés militaires privées, dotées souvent des moyens extrêmement modernes, viennent opérer sur les mêmes théâtres, avec plus ou moins de succès. Quant à lui, l'ennemi terroriste ou insurgé, en excellant dans les techniques de guérilla, se joue des armées modernes en utilisant des méthodes contre lesquelles ces dernières sont parfois démunies. 

Enfin, s'il n'y a pas à proprement parler de concurrence entre les armées alliées, on peut néanmoins s'interroger sur leurs valeurs comparées et leur complémentarité au sein des coalitions. La France, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies a choisi de rester une puissance de premier plan, dotée d'une armée complète. Ses capacités sont donc souvent à rapprocher de celles des armées comparables, comme celles du Royaume-Uni. Or, les réductions appliquées chez l'une se retrouvent souvent chez l'autre. Le mimétisme a ses limites quand une capacité perdue l'est en général pour longtemps. Il faut donc bien réfléchir avant de reproduire chez soi ce qui semble une bonne idée ailleurs.

Le modèle de Porter se prête finalement assez bien à l'analyse de l'environnement des forces armées. Il reste néanmoins insuffisant, car il ne tient pas compte des données internes, objectives et subjectives.

Forces, faiblesses, opportunités et menaces pour les armées françaises

Ces quatre mots bien connus du vocabulaire militaire constituent également un outil d'analyse économique appelé SWOT (Strengths, Weaknesses, Opportunities, and Threats), utilisé notamment en marketing.

La cinquième force de Porter avait mis en évidence les forces tirées des capacités détenues.

Les forces: sans être exhaustif, on peut tout d'abord citer les capacités que la France est seule, ou pratiquement, à mettre en œuvre en Europe: une dissuasion nucléaire indépendante, un groupe aéronaval intégré dans une Marine océanique, une flotte de ravitailleurs en vol, des avions AWACS et des satellites de renseignement, entre autres. Les forces de souveraineté et pré-positionnées, adossées aux quatre coins du monde à leurs territoires, véritables BPC[3] insubmersibles, sont des atouts indéniables et inégalés en matière de connaissance et d'anticipation, de projection et d'action. De manière plus subjective, la force des armées françaises réside dans leur ressource humaine de qualité, bien formée, pouvant s'appuyer sur une sérieuse expérience collective sur tout type de conflit armé, de basse et de haute intensité, sur tous les continents.

Les faiblesses sont bien sûr liées aux contraintes budgétaires du moment, qui peuvent remettre en cause l'équilibre et la cohérence des forces précédemment citées. Ainsi, les économies nécessaires ont un impact sur l'entraînement opérationnel. Il devient plus hétérogène car le gros des moyens est consacré au conflit actuel, l'Afghanistan. Les qualifications sont difficiles à maintenir pour les métiers les plus pointus, comme le pilotage des aéronefs. Les arbitrages diminuent la taille des flottes, abaissant nos aptitudes à faire face aux menaces. Par exemple, la réduction du nombre de petites unités navales au profit des unités les plus grosses rend plus ardue la couverture des mers dans le cadre des missions de police et de contre-piraterie. L'armée de Terre, quant à elle, s'épuise à renouveler sans cesse une ressource humaine particulièrement versatile et difficile à fidéliser. La plus grande faiblesse est sans doute le lien entre l'armée et une Nation qui s'en désintéresse, mais qui en a une opinion favorable.

Les opportunités: Tout situation de crise, qu'elle découle de la guerre ou de la situation économique, est génératrice d'opportunités. Ainsi, les réformes, bien que douloureuses, sont l'occasion de réviser en profondeur l'organisation, d'optimiser les processus pour économiser afin de mieux réinvestir ensuite, dans le but ultime d'améliorer l'efficacité au combat. L'inconvénient est qu'une armée professionnelle a besoin d'un minimum de stabilité. Son calendrier de montée en puissance, tant sur le plan humain que matériel, est bien trop décalé par rapport à celui des réformes qui se succèdent à un rythme acharné.

Les menaces: à l'évidence, les menaces sont protéiformes. En premier lieu, il ne faut pas écarter l'éventualité d'une surprise stratégique, par essence dangereuse. Ensuite viennent toutes les menaces étrangères sur la sécurité et la paix, identifiées par le Livre blanc. Enfin, il y a les menaces intérieures portant sur la sécurité, mais aussi celles portant sur la cohérence de notre modèle d'armée professionnelle. Tout déséquilibre structurel pourrait l'empêcher de répondre à l'appel le moment venu.

Le SWOT, comme outil d'analyse stratégique, est plus conforme aux techniques d'état-major et moins déroutant pour le militaire. Il vient compléter utilement le modèle de Porter.

Conclusion: quel avantage compétitif pour l'armée française?

Pour une entreprise, le rapprochement des deux modèles d'analyse doit permettre d'identifier les facteurs clés de succès qui permettent de dégager un avantage concurrentiel. Dans l'exercice qui nous occupe, il s'agit donc de déterminer les éléments stratégiques qui font la force de l'armée française, et qu'il convient de maîtriser pour mieux défendre le pays et ses intérêts.

À mon sens, la préservation des qualités humaines, culturelles et physiques d'une armée qui a fait ses preuves est essentielle. Il faut aussi la préparer pour la menace future. Ensuite, les caractéristiques uniques de notre pays, fort de ses territoires d'outre-mer et de sa zone économique exclusive, sont un indéniable atout stratégique. Enfin, le maintien de capacités de combat propres, comme l'aéronautique navale ou la force de dissuasion, au demeurant fort coûteuses, sans doute au détriment d'autres plus classiques, permettra à notre pays et à nos alliés de faire face aux menaces les plus diverses. Il ne faut pas se voiler la face. Ce que la France abandonnera dans son arsenal, nos alliés n'auront pas non plus les moyens de l'acquérir, laissant l'Europe complètement dépendante des moyens américains, non garantis! Une entreprise n'abandonnerait jamais ce qui lui donne de la valeur face à ses concurrents!

Cette tentative d'utilisation d'outils empruntés à la stratégie économique a été avant tout didactique et mériterait d'être approfondie. Elle a permis de présenter plusieurs réalités sous un angle différent, de manière plus compréhensible pour l'observateur accoutumé aux marchés économiques. Mais sans doute est-ce là notre champ de bataille actuel!




[1] PDG: Président directeur général.

[2] Le terme de «vache à lait» est également utilisé en économie pour qualifier une source continuelle de revenus.

[3] BPC: Bâtiment de projection et de commandement.

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