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Défense et management

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Les outils d’aide au commandement dans l’évolution des P.C.

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Par le Lieutenant-colonel Claude FRANC

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De tous temps, l’équipement des états-majors en moyens de communications a bénéficié des derniers apports de la technique. Dès la Grande Guerre, ces modernisations successives vont avoir un impact direct, tant sur le volume des états-majors concernés que sur leurs règles de fonctionnement interne. Lors du Second conflit mondial, la généralisation des moyens radios en phonie aura même un impact direct sur la tactique.

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Alors que depuis maintenant plusieurs années, la numérisation des processus décisionnels est à l’ordre du jour au sein des centres opérations des forces, il n’est pas inintéressant de se pencher sur le passé pour examiner l’évolution des moyens techniques d’aide au commandement et estimer dans quelle mesure ils ont influé, ou non, sur la tactique et la détermination de leur intention par les chefs concernés. Après un bref rappel de l’époque impériale, moment marquée par une forte imprégnation militaire et une évocation de l’impact de la révolution industrielle sur l’armement des postes de commandement, l’accent sera porté sur l’évolution des moyens mis en œuvre par les PC tactiques au cours des deux guerres mondiales, puis lors des conflits liés à la période de décolonisation.

Sous l’Empire, le système des états-majors des échelons tactiques était encore très embryonnaire. L’Empereur disposait d’un état-major que l’on pourrait qualifier « de théâtre » au niveau de la Grande Armée, sous la direction de Berthier, major-général, mais qui, compte tenu de la personnalité de Napoléon ne constituait pas au sens strict du terme un système d’aide au commandement mais plutôt de transmission des ordres et de réception des comptes-rendus. En phase d’engagement majeur, cet état-major fonctionnait par un système d’aides de camp, montés, chargés de transmettre les ordres de l’Empereur à ses commandants de corps d’armée. Berthier envoyait systématiquement trois aides de camp différents porter le même ordre pour se parer des aléas du champ de bataille. Surtout, il avait adopté comme un principe simple auquel il ne pouvait être dérogé, que tout ordre de l’Empereur à un de ses subordonnés directs devait lui être transmis dans un délai maximal d’une demi-heure. Le fonctionnement de ce système d’aides de camp est admirablement décrit par le général Marbot, même s’il a tendance à enjoliver son rôle et les situations auxquelles il a été confronté. Ce mode de fonctionnement était d’autant plus performant que Berthier avait un art consommé pour exprimer de façon claire et synthétique les intentions exprimées par Napoléon, parfois de façon un peu confuse. L’absence du major-général à Waterloo a été fatale à l’Empereur, Grouchy n’ayant reçu de sa part qu’un vague ordre de poursuite de l’armée prussienne, sans conduite à tenir précise.
Lors des mouvements initiaux préalables à l’engagement et qui visaient à placer la Grande Armée dans un déploiement favorable pour la manœuvre envisagée ultérieurement, Berthier, dans un souci de discrétion, avait recours à un système de chiffrement, comme en témoigne cette correspondance de Soult à un de ses subordonnés : « L’instruction que je vous ai adressée par lettre de ce jour vous a fait connaître que l’intention de Sa Majesté était que je convinsse avec vous d’un chiffre au moyen duquel vous devez, à l’avenir, correspondre avec le major-général de l’armée (…) »[i].
Aux niveaux subordonnés, lorsque l’état-major de la Grande Armée n’était pas déployé sur le lieu de l’engagement (comme dans la première phase de la bataille de Friedland, ou la première journée d’Essling), les maréchaux commandant de corps utilisaient entre eux le même système, mais souvent pour transmettre des ordres à la voix. Le cas de celui de Lannes demandant à Bessières, de façon un tant soit peu méprisante voire insultante, de le soutenir « en s’engageant à fond avec sa cavalerie » est bien connu. En revanche, à partir du niveau de la division, les ordres de conduite étaient le plus souvent donnés à la voix.
Durant la période marquée par la révolution industrielle, l’innovation la plus importante résida dans l’introduction du télégraphe dans les communications militaires et, le premier message envoyé sur les ondes en 1855 par le commandant du corps expéditionnaire depuis la Crimée vers la France est demeuré célèbre dans sa concision : « Ici, tout va bien. Signé, Canrobert. »

Dans les années précédant la Grande Guerre, la téléphone connut une phase de généralisation, tant et si bien que le chef d’état-major allemand, le général von Schlieffen (celui même du Plan du même nom) répétait à l’envi : « Pour commander l’armée allemande en campagne, je n’ai besoin que d’une table, une chaise, une carte et un téléphone ». Le téléphone est utilisé sous sa forme fixe, dans les liaisons entre états-majors de niveau élevé (G.Q.G. et armées). Les communications téléphoniques des officiers du 3è bureau du G.Q.G. donnaient systématiquement lieu à une retranscription manuscrite, visée par le chef de bureau[ii]. Le téléphone était également utilisé sous une forme dite « de campagne », permettant ainsi des liaisons filaires point à point, ce qui nécessitait un enfouissement des fils à une grande profondeur. Les P.C. des formations d’artillerie privilégiaient cette forme de liaison avec les unités appuyées.
Dans les états-majors de niveau élevé, la télégraphie sans fil était utilisée et les messages échangés faisaient l’objet d’un chiffrement systématique, domaine dans lequel la France va rapidement obtenir une nette supériorité sur l’armée allemande et des résultats appréciables grâce à l’apport de remarquables cryptographes par la mobilisation de mathématiciens de haut niveau. Même si durant tout le conflit, la colombophilie va néanmoins perdurer, l’effort de modernisation de la télégraphie sans fil et de la radio ainsi que la généralisation de leur emploi est dû à l’action du colonel, puis général, Ferrié. Il est d’ailleurs peu connu, que si la Tour Eiffel n’a jamais été démontée sur le Champ de Mars, comme cela était initialement prévu, c’est uniquement parce que le même général Ferrié avait obtenu après l’armistice, que soit installée à son sommet, une station radio d’une très forte puissance, sa situation permettant les meilleurs rayonnements compte tenu de la hauteur du monument.
A la fin du conflit, les états-majors vont connaître une notable modernisation par la mise en place de téléscripteurs jusqu’à l’échelon des états majors de corps d’armée. Ce progrès est lié au fait que depuis l’adoption des règlements rédigés début 1916, c’est le corps d’armée qui devient l’échelon majeur de conduite de la manœuvre tactique. Ceci amènera une véritable révolution dans le fonctionnement de ces états-majors : dans sa Correspondance[iii], le général Guillaumat décrit, comment, début 1915, alors commandant de corps d’armée, il était amené à rédiger ses ordres, lui-même, de sa propre main, les ordres relatifs à l’engagement de son corps d’armée en Woëvre. En effet, la modernisation des moyens de communication des états-majors va aller de pair avec un accroissement significatif de leurs effectifs, ce qui permettra au chef de s’extraire ses tâches purement rédactionnelles, celles-ci se trouvant déléguées, comme au sein des états-majors de niveau élevé aux rédacteurs du 3è bureau.

Malheureusement, les progrès techniques de l’entre deux guerres n’ont guère bénéficié aux moyens de communication des états-majors, et, conformément à une doctrine d’emploi des grandes unités qui entérinait le « front continu » et la « bataille conduite », les états-majors des grandes unités tactiques de 1939 demeuraient tributaires de moyens radio fixes, fonctionnant prioritairement en graphie. L’image, un peu caricaturale, d’un officier français contraint de réveiller la « postière du coin » pour être en mesure de faire partir son message n’est pas entièrement imaginaire et a effectivement correspondu à la réalité au cours de certaines phases dynamiques de la bataille. Au sein de l’armée allemande, la Blitzkrieg  n’est pas issue du seul tandem « char-avion » ; comme on le répète trop souvent, mais du trinôme « char-avion, poste radio en phonie ». En outre, les grandes unités allemandes disposaient du système Enigma, conçu à l’origine pour la Marine, et qui consistait grosso modo, en un télétype avec chiffrement en ligne automatique. Cet apport dans les moyens de communication est le meilleur exemple qui puisse exister d’adaptation des modes d’action tactiques à la modernisation des moyens de communication. In fine, c’est dans ce différentiel de « tempo » de communication et donc de conception des ordres que réside une des raisons de la défaite de 1940 : les états-majors français du niveau des armées étant toujours décalés de 48 heures par rapport à la situation réelle, les ordres émis ne correspondaient évidemment plus à celle-ci, tandis que les grandes unités allemandes bénéficiaient de communications cryptées en quasi temps réel.
A partir de 1942, année qui verra la naissance de l’arme des Transmissions, le réarmement de l’armée française verra l’alignement des structures et dotations des états-majors de ses grandes unités sur ceux des Alliés.

A l’issue du conflit, le recours aux faisceaux hertziens permettra aux états-majors de fonctionner et de communiquer en s’affranchissant pratiquement des distances, ce qui a constitué une deuxième révolution de la fonction commandement au cours du XXè siècle. Celle-ci a évidemment le cas dans le cadre « Centre Europe » au profit des grandes unités françaises mises à disposition de l’OTAN au sein du groupe d’armées CENTAG, mais aussi, ce que l’on sait moins, dans le cadre des conflits que l’armée française eut à conduire dans le contexte de la colonisation. En Indochine par exemple, à partir de 1952, le Delta du Tonkin était quasiment maillé par des moyens hertziens (le nœud central se situait à Sept Pagodes, à égale distance entre Hanoï et Haiphong, au nord du Fleuve Rouge) ce qui permettait, à n’importe quel commandant de groupe mobile engagé dans le delta d’avoir, par intégration radio, la liaison avec d’autres groupes mobiles, les unités de secteur ou les moyens d’appui aérien. De même en Algérie, les unités engagées sur le Barrage à la frontière tunisienne bénéficiaient, jusqu’au niveau régimentaire, d’un raccordement à la dorsale hertzienne fixe sur laquelle ils pouvaient se greffer pour obtenir toutes les liaisons dont ils pouvaient avoir besoin. Le système d’infrastructure reposait sur un maillage hertzien articulé autour de cinq points hauts disposés en quinconce d’où divergeaient les faisceaux vers les PC de divisions et de secteurs voisins du barrage. Aux centraux téléphoniques juxtaposés aux terminaux de ces faisceaux venaient s’intégrer les systèmes particuliers aux secteurs ainsi que les liaisons filaires du barrage. La dorsale hertzienne du corps d’armée de Constantine assurait les liaisons avec les zones limitrophes, Batna, Constantine et Philippeville. Enfin à chaque centre hertzien se trouvait juxtaposé un véritable centre radio de recueil en modulation de fréquence, permettant de raccorder un correspondant nouveau s’implantant dans les environs. Le système filaire constituait l’ossature des transmissions et le moyen principal de liaison. Il est réalisé sur la ligne Morice de Bône à Négrine, sous forme de câble, enterré à partir de 1960 dans les zones les plus sensibles. Ce système filaire était parfaitement intégré au système hertzien d‘infrastructure de la zone grâce aux terminaux hertziens des PC des secteurs ou de sous secteurs voisins, tel que, du nord au sud, Bône, Lamy, Morsott, Tebessa, Bir el Ater, Négrine.
Aux plus bas échelons, depuis son AN/PRC 10, le chef d’un commando de chasse pouvait, grâce au système d’intégration, demander directement un appui aérien, une évacuation sanitaire ou des moyens de renfort. Le PC d’un groupement, aérotransportable, comprenait un poste QRTH pour assurer l’intégration aux liaisons hertziennes et filaires de la zone, un AN/GRC 9 et un AN/PRC 10 pour les liaisons « haut » et « bas ». S’agissant des PC, la première conséquence d’un tel système résidait dans un extraordinaire allègement des PC mobiles à tous les échelons. Il est vrai que cet allègement des PC n’avait été rendu possible que par la mise en place d’une infrastructure  fixe, support de l’ensemble, qui, elle, était coûteuse en personnels.
Le PC « Artois », conçu par le général Challe lors des grandes opérations de l’été 1959, fonctionnait de façon similaire. Ces systèmes de commandement associant, par intégration et descente de site, la composante fixe hertzienne aux moyens radios en phonie dont étaient dotés les PC du niveau tactique, permettaient à la fois une large délégation du commandement et une grande souplesse dans la conduite des opérations.

Plus tard, lors de la Guerre froide en Europe, le système sera sans cesse développé jusqu’à aboutir au système RITA qui permet un maillage complet de la zone d’action de la grande unité considérée, grâce au système des centres nodaux, véritables poumons du système. Et aujourd’hui, la généralisation des transmissions de données par fibre optique a abouti à la numérisation des PC, sans que les toutes les conséquences, notamment en termes d’adaptation de la manœuvre en soient encore tirées, à l’heure actuelle.



[i] Constantin Parvulesco, Histoire du renseignement militaire français », Paris, E.T.A.I., 2007.
[ii] Cette forme de discipline de fonctionnement du G.Q.G est particulièrement utile pour les historiens actuels, l’intégralité de ces retranscriptions des communications ayant été conservée et archivée.
[iii] Général Guillaumat, Correspondance, Paris, L’Harmattan, 2006.
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