Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Engagement opérationnel

Saut de ligne

Les principes de la guerre et la réponse opérationnelle de la brigade de sapeurs-pompiers de Paris

Image

Par le CBA LE CORRE Yann

Image

Institution militaire en charge de la défense de l’agglomérat ion parisienne, le régiment a su mettre en œuvre, dès la fin du XIXème siècle, sous l’effet du commandement militaire de l’époque, les tactiques les plus modernes appliquées dans l’armée française pour répondre avec efficacité aux risques. Le régiment a su en effet rapidement s’approprier les principes de la guerre enseignés dans les armées. Dans la lutte contre l’incendie puis plus tard dans la gestion des catastrophes urbaines, le régiment devenu bataillon puis brigade a su conserver ses principes directeurs.

Image
Image
« L’incendie d’une ville de dépendances contigües avec leurs combustibles est comme une invasion d’ennemis qu’il faut promptement combattre par le secours d’une armée toujours prête à lui opposer, c’est donc une bataille1». De fait et dès 1811, l’organisation du service d’incendie à Paris a été conçue en fonction d’un modèle de référence constitué par la guerre.

En deux cent ans d’histoire, la Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris 2 (BSPP) est ainsi devenue une composante essentielle de l’organisation sociale de la capitale. Pour cela, son activité appartient au même titre que la guerre pour Clausewitz « au domaine de la vie sociale 3» et offre l’opportunité d’être observée sous le prisme de la tactique.  
 
Loin d’être figée, la lutte contre l’incendie a accompagné les étapes du développement de la capitale. La réponse opérationnelle s’est dès lors adaptée en s’appuyant sur l’évolution de la doctrine et des moyens employés. Très tôt, la définition de règles directrices intangibles, fruits de l’expérience et de l’analyse, a semblé incontournable pour le commandement. Ces règles et leurs déclinaisons – doctrine et organisation- représentent encore le socle de la réponse opérationnelle.
 
Il s’agit dès lors de déterminer si ces règles, érigées en principes, sont identiques à ceux de la guerre défini par Foch. Mais il semble également important d’en mesurer la pertinence actuelle face à une évolution sans précédent des risques et des menaces.
 
Pour remplir sa mission et faire face à des évolutions sociétales aussi imprévisibles que brutales, le corps s’appuie depuis plus d’un siècle sur la mise en œuvre de préceptes similaires aux principes de la guerre. Cette application offre aux sapeurs-pompiers de Paris une grande souplesse, tout en facilitant la concentration des moyens et en permettant une attaque rapide des sinistres. Dans ces conditions, dans son domaine, la BSPP représente ainsi une force opérationnelle dédiée aux risques urbains et aux menaces modernes dont l’efficacité de l’emploi repose sur l’application de ces principes.    
 
 
 
Une organisation territoriale favorisant la répartition des moyens, la concentration des efforts et une grande liberté d’action.
 
Jusqu’au début du XIXème siècle, la méthode de lutte contre les incendies reposait sur le principe de « part du feu », tactique consistant en la destruction des constructions proches du sinistre afin de lutter contre les propagations et d’enrayer ainsi le développement du sinistre. Dès la création du bataillon de sapeurs-pompiers de Paris4, cette méthode est progressivement abandonnée au regard de son efficacité relative et du principe de conservation des biens.
4 Par décret impérial du 18 septembre 1811.  
5 Règlement provisoire du Régiment de Sapeurs-Pompiers de Paris de 1890, notions préliminaires et définitions p.267
6 Ensemble des tâches et des actes nécessaires à l’extinction d’un incendie sans une connaissance omnisciente de la situation.
7 Cf  note de bas de page n°4.
Le choix tactique face aux feux de contenants repose alors sur une attaque directe des flammes et du cœur du foyer. L’objectif est de contrer l’extension du sinistre. Dans le même temps face à des incendies de grande ampleur ayant déjà débordé le volume initial, une approche indirecte est adoptée - lutte contre les propagations en priorité -. La combinaison de ces choix conduit ainsi à attaquer les limites du foyer et non son cœur car les conditions de température et d’accessibilité rendent les lances inopérantes. Le corps privilégie donc la manœuvre et le contrôle des communications. L’objectif est de réaliser une attaque en souplesse du feu qui repose sur le triptyque classique : la fixation, le débordement et la couverture. Le contrôle de points-clefs du bâti constitue autant de tâches à réaliser afin de disposer de points d’attaque – emplacement du porte-lance - efficaces et sûres.
Cette nouvelle approche ainsi que l’introduction de la notion d’ « effet à obtenir5 » conduisent à la rédaction d’une marche générale des opérations (MGO)6 dont l’objectif traduit la nécessaire concentration des efforts afin de lutter contre les propagations et la sauvegarde des personnes. Simultanément, les opérations d’extinction sont désormais considérées comme un tout. Au sein d’une approche globale, la MGO conduit ainsi à la prise en compte de l’intervention en amont de l’établissement des premières lances : l’alarme, l’alerte, le déplacement sur les lieux de l’intervention, l’établissement du dispositif d’extinction, l’attaque du foyer et son extinction, le déblai et le dégarnissage et enfin la surveillance des lieux.  
Au niveau tactique, la création d’un module préconstitué et autonome de réponse face à l’incendie -le départ-normal7- en est la traduction. Evoluant au fil des périodes, le départ normal représente une adéquation entre la nature du sinistre et le volume de lances nécessaires pour son extinction. Sa composition doit offrir une liberté de manœuvre au premier commandant des opérations de secours tout en permettant l’adjonction de moyens supplémentaires dans la recherche de concentration des effets en un point. Ce concept repose également sur la recherche de prise d’initiative. A tous les niveaux tactiques, l’objectif est de saisir les opportunités et compenser les spécificités de chaque zone d’opération. La manœuvre tactique repose ainsi sur deux des principes de Foch - liberté d’action, concentration des efforts - adaptés à la spécificité de lutte contre le feu et ses caractéristiques.  
A l’échelle de la capitale, ces principes conduisent à la nécessité de pouvoir concentrer le plus rapidement les moyens d’extinction en un temps restreint. Le corps dispose ainsi d’une capacité de manœuvre et répond au principe de concentration des efforts qui complète sans le supplanter le principe de conservation vue précédemment. Il apparaît simultanément nécessaire de disposer d’une réserve tactique sur le reste du théâtre pour assurer une couverture opérationnelle et répondre à tout sinistre naissant. Le cadre espace-temps représente ainsi un des facteurs structurant de l’organisation du corps. On mesure là également la difficulté de concilier deux principes - concentration des efforts, liberté d’action – qui structurent la réponse opérationnelle.
En 1880, le colonel Paris, chef de corps du régiment, établit déjà le constat de l’insuffisance chronique de la couverture opérationnelle : «  la faiblesse du corps qui est le plus mal armé si le sinistre prend d’emblée des proportions importantes. S’il s’agissait d’un service de guerre, nous dirions que ce corps a des fusils et des tireurs incomparables qui lui assurent dans tout engagement d’avant-garde, une victoire rapide et complète ; mais il n’a qu’une artillerie et une cavalerie insuffisante, et dans une bataille rangée, il ne peut plus dès lors que sauvegarder, coûte que coûte, l’honneur du drapeau »8. Dès lors, en 1889, le colonel Ruyssen - sous contrainte d’une logique de moyens - compartimente l’agglomération en plusieurs zones à défendre. Divisant le théâtre d’opération du régiment en « 24 périmètres défensifs », cette organisation assure le respect des deux principes vus précédemment. L’opposition des deux premiers principes est alors partiellement dépassée par l’application de celui d’économie des forces.  
8 Colonel Paris, Le Feu à Paris et en Amérique p.63
L’organisation territoriale représentée par les centres de secours et leur armement - définie en fonction des spécificités géographiques et architecturales du secteur - offre une réponse face aux incendies. Elle assure simultanément la conservation de la couverture opérationnelle. Ce dispositif défensif – encore en place de nos jours – permet d’intervenir dans un délai réduit à toute demande et sur tout point du secteur défendu. Il répond en outre au nécessaire besoin de disposer d’une réserve d’engin-pompes, de moyens élévateurs aériens et de véhicules sanitaires pour assurer la couverture opérationnelle du corps.
Ainsi, se structurant face au risque incendie, le corps définit sa doctrine d’intervention autour de principes similaires à ceux énoncés par Foch dès la fin du XIXème siècle. Recherchant concentration des efforts et liberté d’action pour prendre l’initiative, les sapeurs-pompiers de Paris organisent la répartition des moyens sur l’ensemble du secteur de compétence au gré des spécificités urbaines. En respectant l’économie des forces tant au niveau tactique qu’opératif, ils s’intègrent dans un cadre espace-temps contraint leur conférant ainsi une grande capacité de projection.
 
Face aux nouvelles menaces, des principes toujours fondateurs.
 
Au-delà de leur aspect structurant sur l’organisation du corps - secteurs défensifs, départ normal, réseau d’alerte - l’application de ces principes constitue également le
fondement de la manœuvre face à l’incendie. Plus globalement, elle offre une réponse opérationnelle efficace face aux risques d’une métropole moderne. Liberté d’action, économie des forces et concentration des moyens représentent autant de principes généraux qui permettent de guider le chef dans sa réflexion. Ils offrent dans la lutte contre l’incendie la capacité de séparer l’essentiel du superflu. Ces principes discriminants permettent alors de dessiner le cœur de la manœuvre y compris dans les circonstances les plus particulières. Dès lors, les officiers du corps en charge de l’instruction enseignent très tôt la conception de la manœuvre comme « un juste équilibre de rationalisme et d’empirisme » reposant sur « l’habitude acquise d’appliquer des principes généraux et la faculté de trouver des solutions adaptées aux conditions existantes »9. Cette méthode de conception peut s’apparenter à celle de Foch : « Pour y pouvoir beaucoup, il faut savoir beaucoup (…) la réalité du champ de bataille est qu’on n’étudie pas ; on fait simplement ce que l’on peut pour appliquer ce que l’on sait, dès lors, pour y pouvoir un peu il faut savoir beaucoup et bien (…) pour appliquer des principes fixes d’une variable suivant les circonstances »10.
9 Capitaine le Doux Théorie Générale et pratique de l’extinction des incendies p.294
10 Foch Des principes de la guerre
11 Plan Rouge Alpha : intervenir sur 5 sites d’attentats simultanément dont un à caractère radioactif, bactériologique ou chimique.  
L’application de ces principes, adaptés aux circonstances par la réflexion, offre ainsi au corps la capacité de répondre efficacement aux risques modernes. Depuis sa création, il accompagne la croissance des activités humaines et le développement d’une agglomération parisienne en perpétuelle mutation. Adaptant son dispositif défensif en construisant de nouveaux centres de secours, il renforce sa capacité à monter en puissance – capacité de projection – sur opération.
Son secteur de compétence accueille en effet une grande convergence de risques (naturels, technologiques et sociétaux). Au-delà des incendies, les accidents technologiques se sont en effet accrus en proportion de la place prise par les progrès de l’industrie et des services. Le développement des réseaux de transport et les interconnexions toujours plus denses rendent les infrastructures modernes plus rapides mais également plus vulnérables. Ces éléments compliquent d’autant plus la préparation et la conduite des opérations et rendent indispensable l’évolution des procédures.
Le développement et la mise en œuvre du plan rouge interdépartemental traduisent cette complexité croissante et la réponse adaptative du corps en s’appuyant sur des principes précédemment cités. Construit pour répondre à un nombre important de victimes, ce plan (mis en œuvre par exemple dans le cas d’accidents ferroviaires importants, de grands incendies en immeuble d’habitation ou d’attentats) se caractérise par une concentration des moyens sur une seule et même intervention dans un cadre espace-temps limité. Conçu dans les années quatre-vingt face à des risques identifiés, ce plan a été remodelé à la faveur des évènements qui ont marqué la dernière décennie. Les attentats du 11 septembre 2001, tout comme ceux de Londres et Madrid ont conduit à son adaptation tout en respectant les principes11. Ces ajustements reposent sur une réponse opérationnelle  – concentration des moyens sur chaque site d’attentat – une couverture opérationnelle dégradée – économie des forces – tout en conservant un volume de moyens en réserve pour répondre à tout imprévu ou aggravation de situation – liberté d’action. Cette évolution
démontre la pertinence des principes de la guerre de Foch appliqués à la lutte contre l’incendie et plus globalement à l’ensemble du spectre des missions. Elle répond également à l’évolution des risques mais surtout à l’apparition de menaces nouvelles auxquelles  est confronté le corps.
Si les évènements de mai 1968 ont pu laisser présager le contexte d’intervention des sapeurs-pompiers dans les zones urbaines sensibles, les violences urbaines actuelles - dont la crise de l’hiver 2005 est emblématique – sont caractéristiques de ces menaces. Les hommes et les moyens sont désormais opposés dans certains secteurs à une délinquance urbaine dont le mode opératoire est proche de celui de l’embuscade. Ces violences à l’encontre des services de l’Etat tout comme les effets des attentats de New-York12, Londres ou Madrid sur les secours témoignent de cette nouvelle réalité.
12 343 pompiers de New-York ont disparu dans les attentats du 11 septembre 2001.
Face à ces menaces qui bouleversent le fonctionnement normal de la cité, la BSPP dégrade sa réponse opérationnelle afin de conserver sa liberté d’action tout en permettant de maintenir le rythme de sa manœuvre - la réponse aux demandes de secours -. L’enjeu est bien de briser la dynamique de l’adversaire afin de conserver l’initiative sur le terrain et de renforcer la résilience de la société civile. L’évacuation et la prise en charge de victimes d’un attentat chimique en plein cœur de la capitale représenteraient, par exemple, un signal fort démontrant la capacité de l’Etat à résister à la menace terroriste. Dans de telles circonstances, le bon fonctionnement des institutions pourrait être considéré comme l’état final recherché. La dégradation volontaire de la réponse opérationnelle, la prise d’initiative au plus bas échelon et l’interopérabilité entre les services sont autant de mesure prises pour conserver l’ascendant et reposent sur les principes énoncés précédemment.
Fondateur de l’organisation actuelle du corps, les principes de la guerre et leur application dans la lutte contre l’incendie demeurent pertinents dans l’évolution actuelle du secteur d’intervention, tant face aux risques traditionnels qu’aux nouvelles menaces. Ce sont face à ces dernières que liberté d’action, concentration des efforts et économies des moyens occupent une place essentielle. Ils constituent les fondements de l’adaptation des procédures et des concepts, applications directes de la doctrine.
 
      * *
 
L’application des principes de Foch prend donc une place primordiale dans le fonctionnement de la BSPP et s’inscrit aujourd’hui encore avec pertinence dans sa doctrine d’emploi. Principes fondateurs de l’organisation des secours et de la manœuvre tactique, leur respect confère aujourd’hui au corps une capacité de réponse efficace face aux nouveaux enjeux - croissance urbaine, médiatisation des interventions, raccourcissement du temps médiatique, menaces contemporaines -. La répartition des moyens, la capacité de projection et la liberté de répondre simultanément à plusieurs évènements participent à la réalisation de l’état final recherché. L’organisation militaire de la BSPP lui confère ses capacités d’adaptation
rapide et de planification des opérations en relation avec les services de la préfecture de police et d’autres ministères. En cela, la brigade concourt au maintien du fonctionnement normal des institutions et permet d’assurer une réponse globale permanente face aux risques et aux menaces. La diversité des menaces – cyber terrorisme, attentats multiples, menaces chimiques, violences urbaines – et des risques courants dans un environnement urbain en mutation rendent d’autant plus nécessaire cette coordination. Dans ces conditions et dans ce domaine, les principes de la guerre de Foch représentent les principes fondateurs de la réponse opérationnelle de la BSPP et lui assurent une capacité renouvelée face aux menaces. Ainsi, à l’image du rôle joué par le régiment durant les deux guerres mondiales, les sapeurs-pompiers semblent désormais intégrés au concept de sécurité d’une nation et contribuer par leur permanence à préserver la cohésion des populations.  
 
 1 Capitaine Le Doux, Théorie générale et pratique de l’extinction des incendies, p.294.
2 La BSPP assure la protection des personnes et des biens à Paris et dans les départements suivants : Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne.
3 Clausewitz, Vom Kriege, p 303.

Image
Image