Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
Histoire et Stratégies

Image
Saut de ligne

Les projets de Foch à l’est de l’Europe (1919-1924)

Image

Par Madame ISABELLE DAVION

Image

À quel titre Foch peut-il faire valoir ses vues sur l’Europe du centre-est après la première guerre mondiale ? Il est Commandant en chef des armées alliées en France depuis le 8 mai 1918, élevé à la dignité de Maréchal de France par décret du 6 août de la même année. Son titre officiel en 1919, «Président du comité militaire allié», désigne une fonction honorifique extrêmement importante mais, concrètement, ne lui confère aucun pouvoir politique ou militaire: il lui offre juste la possibilité de donner des avis techniques dont sa renommée font toute la valeur. Car il jouit d’un prestige incontesté et international, et la tournée qu’il effectue en 1923 à Varsovie et à Prague prouve le grand ascendant associé à l’image de la France qu’il véhicule à l’étranger.

Image
Image
 
Membre du Conseil supérieur de la guerre de 1920 à sa mort en 1929, Foch a de l'influence sur environ la moitié de l'appareil politico-militaire français. En effet, l'État-major des années vingt peut être grossièrement divisé en deux groupes rivaux: la «maison Foch» et la «maison Pétain[2]», laquelle a le vent en poupe jusqu'en 1929 par l'intermédiaire notamment du ministre de la Guerre Painlevé et des généraux Buat et Debeney. Malgré les réseaux d'influence mis en place par Weygand, «le fils spirituel de Foch
 
[3]», et de Lattre de Tassigny, la maison Foch est donc en retrait.
 
 
 
De 1919 à 1924, le Maréchal Foch n'a de cesse, alors que la France négocie ses premiers pactes politiques et militaires, de défendre ses projets stratégiques tenant en deux slogans: réseau d'alliances au revers de l'Allemagne, cordon sanitaire le long de la Russie bolchevique. L'un comme l'autre place au premier plan les Alliés de l'Est.
 
Durant les négociations des accords franco-polonais de février 1921, l'État polonais est demandeur: Pilsudski veut profiter de la victoire polonaise sur l'Armée Rouge pour signer une convention militaire avec la France. Il rejoint ainsi les préoccupations du commandement français qui a établi un plan de mobilisation provisoire, dit Plan P, en février-mars 1920, mis en application en juin 1921. Si l'essentiel des forces allemandes est tourné vers la Pologne et la Tchécoslovaquie, les troupes françaises prévoient d'agir dans deux directions: occuper le bassin de la Ruhr et la vallée du Main, et tenter de rallier au plus vite le front polono-tchèque, en séparant les États du nord de l'Allemagne de ceux du sud.
 
Le premier projet d'accord est remis en novembre 1920 par l'État-major polonais. L'armée polonaise a été placée sous le commandement suprême du Maréchal Foch par un accord passé le 14 juin 1919 entre le gouvernement polonais et les gouvernements alliés et associés, ce qui est une raison suffisante pour lui demander son opinion sur les négociations en cours. Mais on peut aussi supposer que demander l'avis du Maréchal sur la signature d'une convention militaire secrète avec la Pologne était une façon de le neutraliser, comme semble le prouver le fait qu'elle ait finalement été conclue dans son dos, après une intervention de Pilsudki auprès de Millerand pour en accélérer la signature.
 
Foch applique dans ses réflexions sur l'accord franco-polonais ce qu'il a enseigné: «Toute idée militaire, tout projet, tout plan, doit donc être accompagné de pensées de sûreté[4]». Informé de la préparation d'un accord entre la France et la Pologne, Foch n'en comprend pas l'urgence, suggérant que Varsovie organise d'abord sa sécurité en Europe centre-orientale avant de se lier à la France. Il exprime ses réticences dans une lettre du 4 janvier 1921[5]: ne serait-ce que pour une question de voies communication, la France ne peut jouer aucun rôle auprès de l'armée polonaise si celle-ci n'est pas en entente étroite avec la Tchécoslovaquie. Il ne s'agit pas de se soustraire à ses devoirs d'allié, mais de ne pas souscrire prématurément à des engagements inapplicables. Deux enjeux sont à prendre en compte: le rôle de la Pologne contre le bolchevisme à contenir et celui contre l'Allemagne à «tenir en respect»; ils exigent de la Pologne des frontières sûres, une ligne politique fixée, une armée pourvue en matériel[6]. En plus des conditions internes, il lui faut encore, pour une éventuelle collaboration avec la France en cas de guerre, «des relations concordantes avec la Roumanie et la Tchécoslovaquie (...) condition préalable de toute aide possible de la France
 
[7]». Pour Foch, la première nécessité de l'armée polonaise face à la Russie bolchevique est une entente militaire avec la Roumanie. Mais celle-ci n'a de valeur que couplée à un solide plan de défense des cols des Carpates, pour prévenir une avancée russe en Ruthénie, dont la défense revient à la Tchécoslovaquie. Au lieu de signer une convention militaire avec Varsovie, le gouvernement français doit donc pousser à une entente Pologne-Tchécoslovaquie-Roumanie, dans laquelle Prague promettrait aux Polonais son intervention militaire en raccord du front polono-roumain, ainsi que la production de son industrie et la garantie du transit sur son territoire.
 
Le 8 février 1921, un projet de convention militaire est soumis à Foch: l'article V prévoit la mobilisation automatique de la France et de la Pologne si l'Allemagne venait à mobiliser. Avant de réagir, Foch joue les incrédules et demande au Président du Conseil de confirmer que la France a bien l'intention d'établir «dès à présent[8]» un accord militaire avec ce partenaire. Le 10 février, le Quai d'Orsay lui demande d'élaborer un projet d'accord militaire. A contre cœur, le Maréchal travaille sur le texte proposé par l'État-major polonais en limitant sensiblement la nature de l'aide directe française. Une dernière fois, le 11 février, dans une lettre accompagnant son contre-projet, le maréchal expose au Président du Conseil Briand sa réticence dans toute cette affaire: comment s'engager à défendre la Pologne dans son état actuel[9]?
 
C'est par une lettre du Président du Conseil que le Maréchal Foch apprend que le traité politique vient d'être signé le 19 février[10]. L'accord stipule quatre principes: l'engagement à se concerter; le relèvement économique comme condition du bon rétablissement de l'ordre international; la «concertation des deux gouvernements en vue de la défense de leurs territoires et de la sauvegarde de leurs intérêts légitimes» dans le cas d'une attaque non provoquée; enfin, l'obligation de consultation avant de conclure de nouveaux accords politiques en Europe centrale et orientale. De son côté, la convention militaire prévoit une aide non définie et non automatique de la France en cas d'agression de la part de l'Allemagne ou de menace envers le traité de Versailles. On y met en place des rencontres périodiques d'États-majors, qui ont lieu dès 1922, pour élaborer une planification stratégique et opérationnelle commune. L'article 5 prévoit que la Pologne développe, avec l'aide de la France, son industrie de guerre «conformément à un plan spécial». Le traité politique et la convention militaire entrent formellement en vigueur le 6 février 1922, avec la signature de l'accord commercial.
 
Conformément à l'article 6 de la convention franco-polonaise, des entretiens d'État-major doivent avoir lieu, qui se déroulent à Paris en septembre-octobre 1922, puis à Varsovie et Cracovie en mai 1923. Le Maréchal Foch propose d'y travailler sur une offensive concentrique en direction de Berlin, dans laquelle la lutte conjointe des forces polonaises et tchèques leur permettrait de se concentrer sur le saillant de Moravska avant de se diriger vers la capitale. Ce plan à trois avec la France permettrait de frapper immédiatement l'Allemagne dans ce qu'elle a de plus essentiel: les villes comme Breslau, Dresde et Munich, mais surtout les régions industrielles comme la Ruhr depuis la France, la Saxe et la Silésie depuis la Pologne et la Tchécoslovaquie. Le Maréchal précise que les deux armées ne doivent pas essayer de couvrir l'intégralité de leur frontière commune mais plutôt de se concentrer sur la Silésie. La conférence franco-polonaise s'ouvre donc le 23 septembre 1922 sous la présidence du Maréchal Foch, en compagnie du général Sikorski, chef d'État-major général de l'armée polonaise, ainsi que des généraux Buat et Weygand[11]. Pour disposer Sikorski plus favorablement à ses projets, Foch insiste sur la double menace pesant sur les frontières polonaises, et donc sur le risque d'avoir à se battre sur deux fronts[12]. Une situation stratégique aussi délicate demande d'aller chercher Berlin par le chemin le plus court, argumente-t-il, la Pologne doit donc, face à l'ouest «tenir ses forces extrêmement unies à celles de la Tchécoslovaquie[13]».
 
Las, ces plans se heurtent à la vive hostilité que nourrissent Prague et Varsovie à l'égard l'une de l'autre, depuis que ces deux pays se sont déchirés pour l'attribution du riche district minier de Teschen, en Silésie[14]. Dès lors, le gouvernement tchèque ne montre aucun empressement à signer avec la Pologne présentant des frontières jugées indéfendables, un accord dirigé contre une Allemagne qui représente 55% des exportations tchécoslovaques. Et en Pologne, les fidèles du maréchal Pilsudski, nombreux au sein de l'État-major, sont autant de détracteurs de la collaboration avec les Tchécoslovaques.
 
Revenant à la charge, le Maréchal Foch fait une tournée chez les alliés de l'Est en mai 1923, durant laquelle il se rend à Varsovie puis à Prague. Les études militaires reprennent donc à Varsovie le 5 mai 1923. Cette fois-ci, le Maréchal est en présence du Général Sosnkowski, Ministre de la Guerre, ainsi que du Maréchal Pilsudski. Foch y répète que, si pour faire face à la Russie la Pologne doit se tourner vers la Roumanie, la menace allemande devrait la jeter dans les bras de la Tchécoslovaquie[15]. À Prague, le Maréchal s'entretient longuement avec le Président Masaryk et surtout avec Beneš, des relations triangulaires avec la Pologne et la France[16]. Il aborde ainsi la question d'un traité de coopération avec Varsovie, mais Beneš se dit empêché de le négocier par des considérations de politique intérieure, les nationaux-démocrates ayant fait de la question du rapprochement avec la Pologne une arme électorale[17].
 
Quand la France aborde la question d'un pacte franco-tchécoslovaque, il semble que les thèses de Foch aient fait leur chemin: au début de l'année 1924, les représentants de la France et de la Tchécoslovaquie commencent à envisager une action concertée entre la Petite Entente et la Pologne contre l'Allemagne[18]. Dans le procès-verbal signé des conversations à ce sujet, l'État-major tchécoslovaque se déclare «très préoccupé de la possibilité d'une attaque allemande sur le bassin de la Dombrowa, en Haute-Silésie, attaque qui menacerait à la fois la Tchécoslovaquie et la Pologne[19]» et se montre prêt à envisager dans ce cas un commandement unique sous les auspices français. Les milieux militaires se montrent donc convaincus de la nécessité de collaborer et Paris commence à envisager une conférence entre Français, Tchécoslovaques et Polonais[20]. Ainsi, si le traité défensif franco-tchécoslovaque de 1924 n'est qu'un texte inoffensif de portée très générale, les débats qu'il suscite dépassent le cadre des relations bilatérales pour embrasser toute la politique de sécurité française à l'Est de l'Allemagne.
 
Saisissant l'occasion de ces nouvelles négociations, Foch fait donc parvenir au Président du Conseil Poincaré ses propres suggestions concernant la manière de faire communiquer les États-majors français, polonais et tchécoslovaques, s'offrant d'intervenir lui-même auprès de Prague et Varsovie. L'on peut considérer ces propos comme son testament stratégique pour l'Europe de l'après-guerre: «Je crois devoir attirer spécialement l'attention sur l'intérêt que présentent les ententes à négocier dès maintenant entre la Pologne et la Tchécoslovaquie, en vue d'assurer la coopération militaire entre ces deux États face à l'Allemagne. La Pologne et la Tchécoslovaquie sont déjà liées vis-à-vis de la France par un accord: un front face à l'Allemagne se trouve ainsi établi. Mais, sur ce front, la soudure polono-tchécoslovaque n'est pas encore établie[21]».
 
Poincaré sait que le prestige de Foch est d'autant plus indispensable dans cette affaire, que c'est à lui que l'État-major polonais s'est adressé pour avoir un avis sur la situation militaire de l'Europe centre-orientale, ce dont il informe Maginot[22]. Mais alors que les deux hommes conviennent de lancer les conversations stratégiques trilatérales réclamées par Foch, la publication dans la presse allemande de prétendus arrangements militaires secrets franco-polono-tchèques dirigés contre l'Allemagne[23] y met une fin précoce et brutale. Foch tentera de poursuivre officieusement les rencontres, mais n'obtiendra pas la fameuse soudure réclamée entre les armées du cœur de l'Europe de l'Est
 
[1] Enseignante à l'institut d'Études Politiques, à l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr, chercheuse, membre de l'UMR IRICE (Identités, Relations Internationales et Civilisations de l'Europe).
 
[2] F. Guelton, «Les hautes instances de la Défense Nationale sous la Troisième République», Militaires en République, 1999, pp. 53-63.
 
 
 
[3] Ibid.
 
[4] F. Foch, Des principes de la guerre, 1926, p. 204.
 
[5] MAE [Ministère (français) des Affaires Étrangères], Pologne, vol. 130, f. 180 : note n°5/63 du 4 janvier 1921.
 
[6] SHAT(Service Historique de l'Armée de Terre), 7N3006, note de l'Etat-Major du maréchal du 24 mai 1920.
 
[7] MAE, Pologne, vol. 131, f. 76 : note du maréchal du 4 février 1921: «Affaires polonaises».
 
[8] SHAT, 4N93, pièce 2 : lettre du maréchal au Président du Conseil-Ministre des Affaires Etrangères, datée du 9 février 1921.
 
[9] SHAT, 4N93, pièce 5 : lettre du maréchal au Président du Conseil datée du 11 février 1921, pièce 5.
 
[10] SHAT, 4N93, pièce 10 : lettre n°77 du Président du Conseil au maréchal en date du 20 février 1921.
 
[11] SHAT, 7N2990, procès-verbal sommaire de la conférence tenue le 9 septembre 1922 à 10H30.
 
[12] SHAT, 4N93, résumé des entretiens du maréchal Foch, général Buat et vice-amiral Grasset avec le général Sikorski à Paris en septembre-octobre 1922, exemplaire N°1 du Maréchal, pièce 25.
 
[13] SHAT, 7N2990, «note faisant suite au résumé des entretiens de 1922 révisé à Varsovie et Cracovie en 1923».
 
[14] Le territoire de Teschen a finalement été largement attribué à la Tchécoslovaquie par les Alliés en juillet 1920. Lire I. Davion, Les relations polono-tchécoslovaques dans la politique de sécurité française entre les deux guerres, Thèse de doctorat, Paris IV-Sorbonne, 2004, 981 p.
 
[15] SHAT, 7N2990, «note faisant suite au résumé des entretiens de 1922 révisé à Varsovie et Cracovie en 1923».
 
[16] MAE, Pologne, vol. 134, f. 35: rapport n°180 de Couget à Poincaré le 17 mai 1923.
 
[17] MAE, Tchécoslovaquie, vol. 60, f. 15: note sur la visite du maréchal Foch.
 
[18] SHAT, 7N3446, procès-verbal de la conférence du 11 janvier 1924.
 
[19] MAE, P.A.. Millerand, f. 140 : note annexe relative aux suggestions faites par l'Etat-major général tchécoslovaque au sujet de l'intervention possible de la Tchécoslovaquie en cas de conflit.
 
[20] SHAT, 7N3446, procès-verbal de la conférence du 11 janvier 1924.
 
[21] Il rappelle que la principale voie ferrée reliant la Bohême à la Slovaquie n'est qu'à 20 km de la frontière allemande par la trouée de Glatz. SHAT, 4N93, réponse n°67/2 du maréchal au Président du Conseil, 29 janvier 1924.
 
[22] SHAT, 7N3446, lettre n°259 du président du Conseil le 14 février 1924.
 
[23] «La Tchécoslovaquie s'y engage, en cas de guerre germano-polonaise, à combattre aux côtés de la Pologne et à la défendre, et il n'y est même pas déclaré que cette obligation ne joue pas en cas d'une attaque de la Pologne contre l'Allemagne».MAE, Tchécoslovaquie, vol. 42, f. 71 : article publié le 19 mars 1924.
 
Image