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Sciences et technologies

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Les troupes aéroportées dans les conflits modernes

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Par DESTIA

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En mars 2003, les Etats-Unis d’Amérique projettent 1000 hommes dans le Nord de l’Irak au cours d’une opération aéroportée massive de la 173e Airborne Brigade, opération dont l’équivalent ne s’était pas produit depuis la deuxième guerre mondiale. Précédée de bombardements violents, cette action permet aux forces américaines de prendre pied dans une zone sensible du territoire Irakien, appartenant au Kurdistan. Cette offensive par les airs surprend l’ennemi mais aussi les fervents adeptes du seul choc de la manœuvre blindée et mécanisée. Elle est en effet motivée par la décision soudaine de la Turquie d’interdire le franchissement de sa frontière à la 4e division d’infanterie américaine, division qui est chargée d’assumer l’effort dans la partie Nord du théâtre d’opérations. Cet emploi de la mise à terre de forces conventionnelles par parachutage en zone de conflit, de surcroît en phase offensive, rappelle de façon inattendue mais réaliste la pertinence de l’emploi des troupes aéroportées dans la manœuvre aéroterrestre moderne, concept qui semblait pourtant devenu obsolète.

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En effet, depuis leur engagement massif durant la seconde guerre mondiale et les guerres de décolonisation françaises, les troupes aéroportées ont été employées bien plus souvent dans leur spécificité d'infanterie légère qu'en raison de leur mode de projection spécifique : la mise à terre par parachutage. Ce mode d'action n'a ainsi plus été utilisé que lors d'opérations très ponctuelles, lors d'interventions d'urgence au profit   de positions isolées au Vietnam pour le cas américain, ou lors d'évacuation de ressortissants en Afrique. Il n'est bien sûr pas tenu compte des parachutages de forces spéciales, ces actions ne pouvant être considérées comme des illustrations de l'emploi massif des troupes parachutistes. Le cas particulier de l'opération déclenchée à Birao en mars 2006 n'ayant vu que des chuteurs opérationnels être engagés par la voie des airs, il ne saurait non plus faire exemple.

En outre, les bouleversements structurels de l'outil de Défense français, suite à la parution du Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale, incitent à une réflexion approfondie sur la composition des forces armées. L'incertitude qui pèse sur la forme des conflits futurs les plus probables rend d'autant plus indispensable l'analyse de l'utilité de certaines composantes de cet outil de défense. Il semble donc intéressant de réfléchir à la pertinence de l'engagement des troupes aéroportées de masse dans ce nouvel environnement stratégique et d'en rappeler quelques critères déterminants.

L'instabilité croissante d'un monde en phase massive de réarmement, la défense d'intérêts vitaux répartis sur une vaste échelle font de l'opération aéroportée un outil exceptionnel qui garantit liberté d'action et défense de la souveraineté française au décideur politique.

Si l'opération aéroportée est soumise à de nombreux facteurs qui pèsent sur la décision de son déclenchement, la détention de cette capacité reste avant tout l'outil incontournable garantissant une totale liberté d'action au chef politique et militaire. Par ailleurs, dans un univers ultra médiatisé, le parachutage de masse sur un théâtre d'opérations doit être perçu comme une arme stratégique à fort impact politique.


Un mode d'action à haut risque...

Il est important de préciser ici que l'objet de cet article est bien celui de l'emploi des unités parachutistes conventionnelles dont l'engagement opérationnel se fait directement par largage, que le Lt-Col Miksche appelait dans un but de simplicité troupes aéroportées ou « paratroupes » mais dont il précisait :

A ne s'en tenir qu'au sens étymologique du terme, l'appellation « aéroportée » risque cependant de se prêter à quelque confusion. En effet, les troupes transportées par air, à travers l'Océan jusqu'au théâtre de la guerre seraient au sens littéral des troupes aéroportées. Elles ne le seraient pas cependant au sens dont nous l'entendons [...] à moins qu'elles ne soient jetées dans la bataille par la voie des airs. Il n'y a pas en vérité de simple mot pour exprimer convenablement ce concept plus précis et de toute façon le terme « aéroporté » est maintenant accepté par tous. (1)

Les contraintes techniques et tactiques qui pèsent sur la planification et la mise en œuvre d'une opération aéroportée sont connues et n'ont pas fondamentalement changé depuis plus de quarante ans malgré les apports des différentes évolutions technologiques. En effet, il s'agit de composer avec des facteurs immuables : capacité d'emport des aéronefs, caractéristiques des zones de mise à terre, délais de réarticulation des unités, météorologie, menaces sol-air etc. Dans le domaine de la troisième dimension les évolutions technologiques depuis cinq décennies ont eu des répercussions différentes. Elles sont parfois assez neutres : ainsi la capacité d'emport des aéronefs ne saurait être extensible à l'infini à moins de disposer de zones de saut gigantesques. Ces dernières seraient d'ailleurs totalement inutiles car il s'agit de conserver une certaine proximité aux troupes larguées afin de réduire au minimum le temps consacré au retour en ordre de combat. A l'inverse, la modernisation de l'outil de défense peut poser de véritables difficultés : par exemple, la précision des armes sol-air modernes et la vulgarisation des systèmes portatifs rendent la planification des OAP complexe et incontournables les opérations préliminaires de nettoyage de la menace anti-aérienne.
 
Les apports
technologiques peuvent a contrario susciter de réelles et nouvelles opportunités :

Le rayon d'action et le confort relatif des aéronefs tactiques modernes autorisent ainsi de plus profondes opérations et sur de plus vastes zones d'intervention. Le largage au GPS, et la fiabilité des parachutes modernes permettent désormais d'opérer dans des conditions météorologiques très dégradées. Mais ces modifications dues à la technologie, si elles doivent être prises en compte dans l'approche intellectuelle de toute opération de cette nature, n'en sont pas les seuls éléments déterminants.
 
Ainsi, la véritable contrainte moderne aux opérations aéroportées n'est pas technique mais politique. D'une part, ce type d'opérations reste fondé sur la manœuvre et l'audace. Elles ont donc été largement handicapées par les modifications profondes de la pensée militaire stratégique du dernier demi-siècle, modifications issues de la domination de la dissuasion nucléaire et déterminées par l'idolâtrie générale en faveur de la guerre de haute technologie. Le blindage l'emporte sur la souplesse, la masse est préférée à la réactivité et le missile à longue portée range la baïonnette au placard des objets désuets d'une guerre déclarée désormais « propre ». D'autre part, l'opération aéroportée est par essence liée à trois notions qui ont certes toujours pesé sur les décisions des états-majors mais qui ont aujourd'hui une dimension déterminante : l'enjeu, le risque et le coût. En effet, une opération aéroportée est par nature une opération « à risques », tant dans ses probabilités de réussite ou d'échec que dans les dangers qu'elle fait peser physiquement sur les hommes engagés par ce mode d'action. Plus que toute autre forme d'engagement, elle a donc un coût politique assuré. Ce coût, issu du risque encouru, doit donc être jugé « supportable » au regard de l'enjeu. Or la réticence des sociétés occidentales modernes à affronter aujourd'hui l'inconnu et le risque est devenue handicapante. Le processus décisionnel politique et militaire s'en trouve très largement influencé. Quel enjeu la société moderne peut-elle ainsi trouver suffisamment vital pour justifier la mise en péril d'unités de façon délibérée ?

Cet aspect est fondamental et fait de l'opération aéroportée de masse un concept extrêmement délicat à mettre en œuvre de nos jours. Toute décision d'engagement de soldats dans une opération reste du ressort exclusif de l'autorité politique. Dépositaire de la lourde responsabilité de la sauvegarde des intérêts de la Nation, c'est le pouvoir exécutif qui décide du déclenchement de la guerre ou à tout moins d'opérations militaires, et qui devra à terme en rendre compte au législatif puis au peuple par la suite. Le pouvoir politique est donc comptable du sang des soldats versé durant la mise en œuvre de ses propres décisions. S'il est donc aisé de comprendre le lourd fardeau que peut représenter une telle responsabilité, la supériorité des enjeux qui pèsent dans la balance au moment de la réflexion n'en exige pas moins un grand sang-froid du décideur face aux probabilités de succès et face à la mort des soldats qui l'exécutent. Ces derniers, faut-il d'ailleurs le rappeler, sont des « citoyens guerriers » ayant librement fait le choix d'assumer ce rôle de défenseur des intérêts supérieurs de la Nation, et à ce titre le politique, comme les autres citoyens, attendent d'eux une pleine et entière conscience des exigences et des devoirs qu'implique un tel engagement. Ainsi, tout comme il serait intolérable qu'un gouvernement s'engage frivolement dans un conflit, au mépris de la vie des hommes chargés de donner et recevoir la mort, il ne serait pas moins jugé irresponsable de s'y engager frileusement et de renoncer à une action « à risque », que la situation exige, sous le seul prétexte de ne pas assumer le coût politique qu'elle induirait. Le choix n'est pas aisé, force est de le reconnaître, mais cette responsabilité suprême n'est elle pas le prix à payer lorsque l'on est en charge de la destinée d'une Nation toute entière ? C'est donc dans cette relation intime au risque, à sa capacité à l'envisager avec sang-froid mais sans froideur et enfin à l'assumer pleinement que le facteur politique est fondamental dans l'appréciation du concept aéroporté aujourd'hui.

Cependant les coûts engendrés par cette capacité stratégique, celui probable d'une opération aéroportée massive, et celui réel nécessaire à son entretien, se révèlent bien faibles une fois confrontés aux atouts qu'elle procure.



...garant d'une liberté d'action permanente et totale...

La qualité première, fondamentale même, de l'opération aéroportée de masse est établie dès la seconde guerre mondiale et ne se dément pas aujourd'hui : c'est celle de la liberté d'action que confère la capacité de s'affranchir du dispositif adverse ou des contraintes géographiques. Période dramatique sur le plan humain s'il en existât, ce conflit n'en fut pas moins un laboratoire d'expérimentation de stratégies nouvelles, exploitant la multiplication des innovations techniques dans de nombreux domaines et qui s'appuie sur une intense réflexion doctrinale sans cesse renouvelée dans les deux camps. L'opération aéroportée n'échappe pas à cette ébullition stratégique, technologique et doctrinale, et offre aux théoriciens des opérations dans la profondeur une nouvelle arme « d'enveloppement » capable de provoquer la rupture stratégique, donnant ainsi naissance à une nouvelle forme de combat aéro-terrestre. Cette idée, qui n'était cependant pas neuve car elle avait jailli de l'esprit d'un visionnaire de l'arme aérienne dès 1918 (2), va autoriser des choix stratégiques des plus audacieux. Le concept d'arme aéroportée et les techniques qui rendent possible le largage de parachutistes de façon massive apportent aux opérations sur les arrières des possibilités tout à fait nouvelles et ajoutent au concept tant recherché de l'enveloppement tactique ou opératif une nouvelle dimension physique et intellectuelle, celle de « l'enveloppement vertical ». Cette action menée sur les arrières du dispositif ennemi, mettant à profit le débordement ou la percée de son organisation défensive est, de toutes les actions offensives, celle dont les effets sur le moral, la cohérence et les capacités de commandement sont les plus dévastateurs.Elle n'est certes pas la seule voie susceptible d'amener à la rupture stratégique :


Les modalités de la rupture sont diverses. Elle peut être obtenue par le choc, qui doit procurer la percée, par la manœuvre, qui enveloppe ou déborde, ou par le feu, qui écrase et qui use. On pourrait dire que la percée, l'enveloppement, le débordement, l'usure, recherchées aux niveaux tactique et aujourd'hui opératif, doivent aboutir à la rupture, phénomène stratégique (3).
 
Par ailleurs, les effets attendus de l'opération aéroportée sont plus ou moins durables et de plus ou moins grande ampleur selon qu'elle agit en complément d'une action principale sur le front du dispositif ennemi, ou qu'elle constitue l'opération majeure de l'offensive. Ce sera là aussi une des leçons du second conflit mondial. Mais, par nature, l'action d'enveloppement a la réputation d'offrir au chef une opportunité de victoire indéniable :
 
N'attaquez pas de front les positions que vous pouvez obtenir en les tournant (4).
 
L'enveloppement exige donc d'un côté la capacité physique à tourner les ailes du dispositif ennemi, si tant est qu'il fût statique et délimité à ses extrémités, ou la faculté d'exploiter dans la profondeur une brèche créée dans un front continu. Dans les deux cas de la percée exploitée ou du débordement, l'enveloppement exige la surprise et la vitesse mais aussi la capacité à infiltrer des troupes dans la zone d'effort choisie en relative discrétion. Ces conditions restaient excessivement difficiles à réunir et ces opérations complexes à mettre en œuvre dans un affrontement terrestre linéaire et conventionnel. Avec le développement du transport aérien lourd et l'apparition des techniques de largage de parachutistes en grande masse, ces conditions devinrent subitement plus aisées à rassembler et la descente en parachute concrétise dès lors dans certains esprits les rêves les plus anciens.
 
N'était-elle pas d'ailleurs la transposition de procédés napoléoniens : l'événement, créé par l'apparition sur les arrières de l'armée ennemie d'un corps d'intervention, menaçant sa ligne de communication, bousculant ses dernières réserves, faisant tonner le canon dans le dos des carrés... L'éternelle recherche du mouvement enveloppant recevait, grâce aux troupes aéroportées, une solution singulièrement facile. Désormais le corps d'intervention pouvait être porté d'emblée sur les arrières et dirigé avec précision sur le point d'application souhaité pour l'action de rupture (5).
 
Aujourd'hui encore, l'opération aéroportée garantit une liberté d'action quasi-totale au chef politique, en lui offrant une capacité à intervenir loin et vite, même dans des conditions d'engagement dégradées. Les perspectives que présente une telle capacité d'intervention dans la profondeur du dispositif ennemi sont complétées par la faculté de s'affranchir d'obstacles physiques majeurs : océans, reliefs. Sous réserve de concentrer une capacité de soutien aérien massive, logistique et tactique, dans les jours qui suivent l'engagement des troupes larguées, ou de les désengager rapidement en cas d'adversaire à sa juste portée, l'opération aéroportée autorise le politique à décider d'une intervention en quasiment n'importe quel point d'un théâtre d'opérations et plus largement du globe terrestre. En outre, quelles qu'aient pu être les révolutions technologiques de ces dernières années, ce mode d'engagement n'a toujours pas trouvé d'équivalent. Au risque d'être trivial, tant que la téléportation restera du domaine de la science-fiction, il n'existe aucun moyen à ce jour de mettre à terre une force d'intervention du niveau de la brigade, à des milliers de kilomètres de ses bases et sans disposer d'infrastructures au sol. Cette capacité est fondamentalement stratégique et les Nations, comme la France, qui la détiennent et la maîtrisent sont rares.
 
Toutefois, l'engagement très fréquent de parachutistes comme simples unités d'infanterie de choc, même lors de la seconde guerre mondiale, et la rareté de tels engagements de masse depuis trente ans est à l'origine d'une idée très largement répandue selon laquelle les troupes aéroportées n'ont finalement qu'une utilité opérationnelle très faible. Plus récemment s'est produite la mutation progressive des troupes aéroportées en une infanterie légère, qualifiée parfois « d'élite », employée en opération soit comme une troupe conventionnelle, soit comme une force d'intervention d'urgence, et conservant de façon exotique la capacité à s'engager par largage. Cette évolution semble inexorable à l'heure où tous les pays occidentaux (ou presque) réduisent sensiblement leurs budgets consacrés à la Défense. En effet, si le principe de stricte suffisance des outils militaires oblige à employer les unités parachutistes dans leur domaine générique (infanterie, arme blindée...), il est néanmoins fondamental de conserver une capacité   non négligeable d'unités dont l'essence reste l'engagement au combat par la voie des airs, tant cette capacité garantit aux décideurs politiques un outil stratégique d'intervention souple et permanent.
 


... qui témoigne de la résolution et de la puissance des Nations.
 
Après avoir rappelé quelques contraintes majeures, puis souligné le critère fondamental de liberté d'action que procure ce type d'opération, il s'agit enfin d'en analyser toute l'utilité. L'exercice est difficile. Les réflexions qui conduisent à l'élaboration de l'outil de défense sont complexes et ont inévitablement changé :

Il faut s'interroger sur les modèles de la force utile. Nous ne pouvons donc pas faire l'économie d'une interrogation vigoureuse sur les nouvelles conditions d'emploi de la force, sur la mutation de l'efficacité militaire et les nécessaires évolutions de cet outil (6).


Ces études sont avant tout contraintes par des notions de coût bien plus que des notions d'efficacité, comme en témoigne l'engouement moderne des différentes autorités politiques ou militaires pour le terme d'efficience. La différence est pourtant de taille : l'efficience compare les résultats obtenus aux coûts, alors que l'efficacité compare les résultats aux objectifs fixés. Selon le critère d'efficience, la composante aéroportée de notre outil de défense est donc largement sujette à caution car il n' y a pas eu d'offensive  aéroportée de masse depuis trente ans, alors que l'entraînement d'une force massive du niveau de la brigade présente un coût réel. En effet, hormis l'engagement en 2004 de 400 parachutistes du 8ème RPIMa dans le cadre d'une réserve stratégique de l'OTAN sur le Kosovo, seule la saisie d'une zone aéroportuaire en Centrafrique en 2006 peut s'illustrer dans la catégorie des opérations aéroportées, mais la faiblesse de l'effectif engagé la distingue des opérations de masse dont il est question. Pourtant, s'arrêter à cette seule notion de rendement serait de la plus grande irresponsabilité car il s'agit non pas de raisonner en termes de coûts mais en termes d'objectifs.

Malheureusement, les parachutistes ont souvent cristallisé les réflexions et les positions les plus contradictoires. La recherche permanente d'une efficience érigée en dogme, ou a contrario la défense de corporatismes particuliers ne contribuent d'ailleurs pas à la froideur des débats. Dans un réflexe identitaire douteux, certains auteurs érigent parfois les parachutistes au rang d'icônes intouchables. En d'autres occasions, devenus les victimes expiatoires de jalousies obscures, ils sont l'objet d'études injustement sévères. Les propos tranchés entendus par l'auteur dans certains couloirs parisiens tendraient à prouver que les choses n'ont guère évolué... Or, s'il est une composante aux capacités intrinsèquement stratégiques, c'est bien celle des troupes parachutistes, dont l'engagement est garant d'une véritable souplesse et dont la puissance des effets comme la résonance politique n'a pas d'égale.

La souplesse de l'arme aéroportée est fondamentale pour notre décideur politique. Ce dernier est ainsi en mesure de projeter une force d'un volume non négligeable, de l'ordre du groupement tactique interarmes, sur très court préavis au niveau stratégique. En outre, cette opération peut se réaliser dans des délais très brefs, quelles que soient les contraintes géographiques, de jour comme de nuit. Enfin elle est totalement réversible, ultime qualité mais non des moindres pour le politique, car elle peut être annulée jusqu'au dernier moment, le largage du premier parachutiste pour faire simple. C'est, au regard des délais et des capacités d'élongations, la meilleure garantie d'intervention pour une nation aux intérêts vitaux et à la population si largement étalés sur le globe (7). Quelle meilleure assurance la Nation peut-elle offrir à ses 1,5 millions d'expatriés (8) dont 32% sont installés en Afrique, en Asie/Océanie ou au Moyen Orient ? Ce choix de disposer d'une capacité à extraire nos ressortissants dans des délais contraints en quasiment tout point du globe, sur des théâtres d'intervention brutalement déstabilisés est, par essence, politique, car il ressort exclusivement de la responsabilité nationale. Il serait bien courageux (ou inconscient...) le pouvoir politique qui prendrait la décision de confier la sécurité de ses ressortissants aux forces armées d'un autre pays, sous prétexte que le coût en est devenu trop important. Il pourrait être rétorqué que ces époques de brutale implosion des pays d'accueil traditionnels des ressortissants français sont révolues et que les moyens de communication modernes permettraient aujourd'hui d'intimer le retour individuel de ces expatriés. C'est miser bien audacieusement sur les infrastructures de nombreux pays qui, souvent en léger déséquilibre depuis de longues années, peuvent s'effondrer du jour au lendemain. Le fossé grandissant entre les pays du Nord et du Sud, aggravé par la crise économique, n'a fait que cristalliser les tensions dans des zones de plus en plus vastes, rendant d'autant plus indispensable cette réactivité de la part de la Nation.

De surcroît, la force d'intervention aéroportée d'un pays reste, en elle-même, un levier extrêmement puissant d'influence internationale, pour deux raisons :
- d'une part, elle témoigne de la puissance propre d'un pays car peu de nations au monde peuvent encore aujourd'hui projeter par air plus d'un millier d'hommes, et la France en fait encore partie;
- d'autre part, elle démontre à l'adversaire la détermination de ce pays à agir pour faire valoir son bon droit quel qu'en soit le coût.

Elle s'inscrit en outre pleinement dans la définition moderne du continuum des opérations (9), et offre une capacité spécifique d'emploi de la force qui peut être un gage indispensable de réussite de la phase d'intervention. Celui qui s'en priverait aujourd'hui pour satisfaire à la tyrannie de l'urgence et de l'évènementiel, pourrait le regretter amèrement quelques années plus tard. Les Etats-Unis l'ont bien compris, et quelle ne fut pas leur chance (ou leur prudence), d'avoir conservé la capacité de projeter par parachutage une division aéroportée (Airborne), quand de nombreux stratèges voulaient la sacrifier sur l'autel du tout technologique au profit de l'aéromobilité (Airmobile) et de la puissance aérienne. Grâce à cette division, qui n'avait plus été engagée en masse depuis le conflit du Vietnam, les Etats-Unis ont pu ouvrir un deuxième front sur le théâtre irakien, en s'affranchissant du brutal refus des autorités turques de franchir leur frontière. La question de fond n'est donc pas tant de trancher entre capacité Airborne et capacité Airmobile et de choisir l'une au détriment de l'autre, mais bien d'en percevoir toute la complémentarité, malgré le coût d'un tel choix. En cela, cette capacité témoigne de la puissance d'un Etat.

Par ailleurs et cela relève du constat : combattre aujourd'hui c'est communiquer, et l'emploi de troupes parachutistes peut revêtir le rôle de geste politique à la résonance médiatique profonde. Aucune action conventionnelle sur le terrain n'a désormais de sens si elle n'est pas relayée par une campagne planifiée d'exploitation de ses effets sur le champ médiatique.
 
Toute opération, majeure ou mineure, est d'abord à concevoir comme une opération de communication (10).
 

La puissance en elle-même n'est rien si une communication efficace ne vient pas appuyer ses effets. Au contraire elle devient même facteur de l'échec stratégique quand l'adversaire l'exploite à son profit. La guerre au sein des populations, dans un environnement surmédiatisé, où toute information est relayée à l'autre extrémité de la planète en quelques minutes, impose cette nouvelle perception. Les plus extrêmes des défenseurs de ce nouvel aspect de la guerre prônent même une inversion des valeurs des deux champs d'action. Peu importe la qualité de l'action tactique tant que la résonance qu'on saura lui donner après est perçue positivement par les populations. L'exercice est périlleux... Sans s'engager dans de telles extrémités, il est aujourd'hui essentiel de bien appréhender l'importance des effets que va produire une action militaire, et donc d'en jouer d'emblée dans certains domaines. L'opération aéroportée de masse s'avère alors un outil d'expression politique particulièrement fort. Au travers de ce type de déploiement, toujours impressionnant pour le néophyte, et chargé de sens pour l'adversaire, c'est toute sa puissance et sa détermination qu'un Etat démontre à ceux qui les lui contesteraient. Au travers de cette démonstration de supériorité, l'opération aéroportée peut alors réaliser un effet politique avant même de réaliser un effet opératif ou tactique sur la zone d'intervention. Il s'agit évidemment de ne pas idéaliser ce concept, et de respecter deux principes fondamentaux rappelés précédemment : soit se désengager rapidement une fois l'effet brutal obtenu sur le terrain, soit renforcer la tête de pont ainsi conquise par une force puissante capable de tenir dans la durée et d'affronter une contre attaque massive. Là aussi, la résonance politique et médiatique de l'action serait dramatique si la force projetée se trouvait culbutée par la riposte adverse.


Malgré les contraintes techniques, les frilosités politiques et les limites d'emploi qu'elles comportent, les opérations aéroportées conservent une pertinence stratégique bien réelle. Procurant aux organes de décision militaires et politiques une liberté d'action quasi-permanente, cette capacité à s'engager dans la profondeur constitue une véritable garantie pour une Nation. Son coût est réel, en moyens aériens tactiques et en entraînement, mais il reste bien acceptable au regard des effets qu'une telle capacité peut produire sur le plan stratégique. Les opérations aéroportées semblent donc trouver toute leur place dans la guerre moderne en contribuant à faire respecter en tout lieu de son territoire la pleine et entière souveraineté d'un pays, tout en lui offrant l'outil souple et réversible nécessaire à la sauvegarde de ses intérêts vitaux. En outre, elles témoignent, de façon particulièrement démonstrative, de la puissance militaire et de la force morale d'un pays, par la maîtrise des moyens complexes qu'elles nécessitent et la compétence du personnel qui les met en œuvre. Enfin, face à un adversaire particulièrement prompt à s'adapter aux modes d'action souvent répétitifs des armées modernes, les troupes parachutistes contribuent à offrir aux états-majors l'opportunité de penser autrement les opérations actuelles et futures.


(1) Lt-Colonel F.O. Miksche, Paratroupes, Paris, Payot, 1946, p.12-13.

(2) C'est le Général William Mitchell qui imagina une opération massive de 12 000 parachutistes pour s'emparer de Metz en 1918.

(3) Hervé Coutau-Bégarie, Traité de Stratégie, Paris, Economica, 6e édition 2008, p.422.

(4) Commentaires de Napoléon Ier, Ibid, p.408.

(5) Chef de bataillon Rocolle, L'arme aéroportée, clé de la victoire ?, Paris, Lavauzelle, 1948, Tome II, p.76.

(6) 1 Général Vincent Desportes, La guerre probable, Paris, Economica, 2007 p.3.

(7) La France possède la 2e plus grande Zone Economique Exclusive au monde et se place au 6e rang du classement des puissances au regard de la superficie de leur ZEE, de leurs eaux territoriales, et de leur territoire terrestre.

(8) Chiffres du Ministère des Affaires Etrangères et Européennes au 1er janvier 2009.

(9) Il se découpe en trois phases : l'intervention, la stabilisation et la normalisation.

(10) Général Vincent Desportes, La guerre probable, Paris, Economica, 2007 p.5.


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