Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Valeurs de l'Armée de Terre

Image
Saut de ligne

Lettre à la famille du futur défunt

Image

Par le Commandant Fabien PERATA

Image

Dans un environnement cherchant à tout prix à minimiser les risques, une réflexion sur les pertes humaines au combat est primordiale. Le chef militaire doit être en mesure de trouver ses propres réponses pour convaincre ses interlocuteurs de la légitimité et de la justesse de l’action militaire malgré les risques de pertes qu’elle comporte. Il doit ainsi contribuer à faire accepter, lorsque rien n’a pu la faire éviter, ce qui est instinctivement rejeté: la perte d’une vie au combat. De retour d’Afghanistan, l’auteur propose quelques éléments de réflexion autour de cette problématique.

Image
Image

Cette lettre, j'espère ne jamais avoir à l'écrire. Mais je sens chez nos concitoyens tant de questions, d'ignorance, de doutes quant à la réalité de nos engagements, de nos dilemmes, de nos harcèlements moraux, que je ne peux m'empêcher de croire qu'il nous faut leur parler, leur expliquer plus que nous ne le faisons. La mort d'un soldat vient ici en appui, car en parallèle de détenir le pouvoir de provoquer le débat, elle joue un rôle central dans notre réflexion.

 

«Madame, Monsieur,

 

Alors qu'il me revient la responsabilité de vous l'annoncer, je veux vous dire à quel point sa mort, au service de la France, n'a pas été et ne sera pas vaine. Vous me demanderez pourquoi est-il mort. Vous me demanderez comment est-il mort.

Je ne vous apporterai que des réponses partielles, par essence insuffisantes, car on ne peut pas se résigner à perdre l'un des siens. Cette disparition dépasse l'entendement car «sacrifier sa vie pour son pays ou pour autrui est un choix aussi irrationnel que celui de donner la vie»[1].

Ces réponses, auxquelles il ne m'appartient pas pour certaines de répondre, je pense vous les devoir quand même. Car, même si je ne suis que le bras armé de notre volonté commune, incarnée par nos dirigeants politiques, nos institutions, je ne peux me résoudre à vous laisser dans le doute. À vous, mais aussi à tous nos concitoyens à qui nous devons des réponses. Non pas uniquement sur le «comment», sur l'aspect technique, mais aussi sur le «pourquoi». Et c'est pour moi se défausser que d'inverser les rôles. C'est de la poudre aux yeux de vous dire derrière quel rocher il est tombé. La transparence n'est pas là; elle n'est pas le supplétif anobli du voyeurisme, l'accroche aux images insignifiantes destinées à sceller le débat. La transparence, dans son expression la plus exigeante, se marie au courage et à la décence. Elle s'accommode mal, sur le long terme, des calculs politiques.

Je viens donc à vous, non pas pour vous dresser un tableau exhaustif, mais pour vous dire qu'au-delà de la réalité des combats, des risques que nous prenons et faisons prendre, il y a des contraintes ‒ fortes ‒ des interrogations, des questions laissées sans réponse. Mais que finalement, quels que soient nos remous intérieurs, nos doutes ou nos états d'âme, nous devons remplir la mission. Et nous le faisons, comme celui que vous connaissez pour l'avoir chéri, avec cœur et raison.

 

 

Notre premier devoir: préserver la vie ...

 

Dans ce cadre, soyez assurés que le chef militaire a pleinement conscience de son devoir de tout mettre en œuvre pour que la vie soit préservée.

Ce devoir recouvre deux aspects. Le premier est moral. Il s'exprime vis-à-vis de nos hommes, de leurs familles et de nos concitoyens. Ce n'est qu'une fois pétris de la certitude que nous avons préparé notre mission au maximum de nos compétences que nous pouvons, en conscience, accepter d'exposer nos vies. Le second est pratique, plus cynique. Il s'adresse à nos chefs, au gouvernement. Car, dans un environnement budgétaire où le nombre d'hommes mis sur le terrain est calculé au plus juste, nous devons aussi les considérer comme une ressource première rare.

 

 

... dans un monde où elle est sacralisée

 

Ce devoir est d'autant plus prégnant que notre action s'inscrit au sein d'une opinion publique hyper-sensible. Dans cet environnement versatile, une perte peut vite signifier l'échec d'une politique. Combinée à un moment critique de politique intérieure, elle peut pousser certains à remettre en cause la finalité de notre action.

Comme en une sorte de parade, nous avons cru, ou voulu croire, au concept de la guerre «zéro mort». La haute technologie, tout en nous permettant de mener une guerre «propre», aurait pu alléger l'exposition des soldats sur le champ de bataille. Or, le tout technologique a aussi montré ses limites, et il nous faut définitivement mettre des hommes à terre pour efficacement contrôler un terrain. Car nos adversaires d'aujourd'hui se fondent dans la population, camouflent leurs équipements en ville, se protègent de nos tirs, aussi précis soient-ils, derrière notre évaluation du risque des dommages collatéraux. Alors, n'en déplaise aux affichages et prévisions budgétaires, on ne fait pas plier un adversaire furtif à 3.000 mètres du sol. De même, notre action ne peut pas s'accommoder de la culture de l'instantanéité. Elle a besoin de temps, car les missions qui nous sont aujourd'hui confiées ne se prêtent pas à un règlement éclair. On ne s'assure pas de la reconstruction et de la stabilité d'un État en six mois. Il nous faut être sur le terrain et accepter d'y encaisser les coups, pour longtemps.

 

 

Nous sommes à la recherche d'un équilibre, ...

 

Pour nous en protéger, nous nous dotons d'armures de plus en plus lourdes et coûteuses. Si lourdes que ce pose finalement la question de la manœuvre face à un adversaire si léger, dans un milieu si cassant. Ce désir de protection trace-t-il la bonne voie, n'est-il pas notre handicap majeur? À l'inverse, accepterions-nous qu'un soldat soit blessé alors qu'il ne porte pas d'équipements de protection pour être plus rapide? Sommes-nous prêts à concéder du feu à la manœuvre? Il s'agit de compromis et le curseur, entre protection, feu et mobilité, ne peut glisser d'un côté trop sensiblement. Ces interrogations sont bien éloignées de vos préoccupations, mais je veux vous les livrer car elles vous disent comment nous combattons.

Nous pouvons aussi nous interroger sur notre refus de combattre d'égal à égal. Si ce phénomène n'est pas récent dans l'histoire, il mérite d'être observé. L'allongement de la portée de nos armes, la minimisation de l'exposition physique de nos soldats nous amènent à livrer une sorte de combat par procuration. N'est-ce pas là établir une hiérarchie dans la valeur humaine? Et, finalement, cette réticence à s'engager sur le même terrain que notre adversaire n'est-elle pas de nature à lui interdire toute reconnaissance de notre supériorité, et donc toute acceptation de sa défaite? Il n'est pas, dans ce domaine, de formule mathématique miracle. C'est au jour le jour, au gré des conditions toujours changeantes, que nous devons trouver le meilleur équilibre.

 

 

... mais est-ce suffisant pour gagner face à celui qui nous connaît si bien?

 

Parfois, cette recherche d'équilibre ne suffit pas à nous prémunir des coups de notre adversaire. Car notre adversaire tire sa force de ce qui fait nos faiblesses. Il sait notre société sensible et cherche à la mobiliser, par tous les moyens. Il sait le prix que l'on donne à une vie et sait combien nous coûte la guerre. Ces deux éléments combinés lui confèrent de fait un incontestable ascendant moral. Il sait que nous ne pourrons supporter une guerre ni trop longue, ni trop meurtrière.

 

 

Donner du sens pour aider à accepter l'inacceptable

 

Je me demande comment vous dire que la cause défendue n'est pas vaine. S'il peut vous arriver d'en douter, si les raisons de notre engagement sur cette terre lointaine vous paraissent floues, nous avons probablement failli. Avons-nous manqué de pédagogie pour les expliciter, pour les faire accepter? Ont-elles seulement été validées par une représentation populaire? Quoiqu'il en soit, leur remise en cause en est d'autant plus facile, et la légitimité de notre action s'en trouve affaiblie. C'est un écart auquel nous devons prendre garde, car la légitimité des acteurs que nous sommes ne tarderait pas à s'en trouver amoindrie. Or ce serait un sérieux péril pour le lien qui nous unit à la Nation.

 

Je n'ai pas de réponse toute faite à offrir à toutes nos interrogations. Nous nous trouvons à la croisée des chemins, entre nos sentiments, nos obligations, les aspects moraux, pragmatiques, tactiques, structurels de notre action. C'est dans la combinaison et, souvent, la confrontation de ces dimensions que s'inscrit notre réflexion. Alors je continue de m'interroger. M'interroger sur le prix de la vie et son inflation, sa relativité, sur nos tiraillements entre protection et exposition, sur l'affirmation de nos objectifs et de nos intérêts. Je m'interroge car je sais que c'est en cherchant des réponses que nous nous rendons un peu plus aptes à faire face à l'inacceptable. Je m'interroge car je sais que nous portons un message audible par nos concitoyens et qui peut trouver sa place, à défaut de le susciter, dans le débat public».  

 

[1] H. de Saint Marc, «Les champs de braise»

Image
Image