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Relations internationales

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Liban: la guerre par procuration

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Par le Capitaine Clément NOËL

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Multiconfessionnel par sa réalité et par son système politique, le Liban connaît aujourd'hui une situation sécuritaire extrêmement précaire. Dans un Proche-Orient qui a plus que jamais besoin d’États stables, il est historiquement un territoire sur lequel se déroule la guerre des autres. La France, aux côtés d’autres États, entend contribuer à cette stabilité.

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Avant-propos
Sœur N.[i] fondatrice d'un orphelinat d'une centaine d'enfants dans une bourgade libanaise, se rend occasionnellement avec quelques-uns d'entre eux près de Beyrouth où son œuvre possède un appartement. Elle n'utilise plus pour ce trajet le grand bus de la maison, trop voyant, mais plusieurs voitures privées conduites par des amis. À peine arrivée à destination, elle décidera de regagner sa maison sans passer par l'itinéraire touristique qui aurait distrait les enfants. Elle souhaite en effet éviter toute mauvaise rencontre sur les check-points sauvages armés par les vassaux de DAESH[ii]. Ces derniers ont tué le matin-même deux lieutenants de l'armée libanaise à Tripoli, ville qu'ils ont déclarée intégrée à l'«État islamique». Voilà à quoi peut ressembler aujourd'hui un week-end au Liban.

Rappels historiques

Le tracé des frontières actuelles du Liban date du mandat français que reçut la France pour administrer ce territoire après la Première Guerre mondiale. Le Général Gouraud, haut-commissaire, proclama solennellement la naissance du Grand Liban le 1er septembre 1920[iii]. Les opinions divergeaient entre chrétiens, adversaires d'un Liban province d'une grande Syrie, et musulmans, partisans d'un tel rattachement. L'indépendance souveraine du Liban fut entérinée par le Pacte national de 1943 en vertu duquel les chrétiens renonçaient à la protection occidentale et les musulmans à la Grande Syrie. Le même pacte institutionnalisa le partage des pouvoirs entre les trois principales religions du pays: le poste de président de la République doit être tenu par un chrétien maronite, celui de Premier ministre par un musulman sunnite et celui de président de la Chambre des députés par un musulman chiite.
Épisode douloureux, la guerre de 1975-1990 peut être considérée autant comme une guerre civile entre communautés religieuses libanaises que comme une cristallisation sur le territoire libanais des tensions régionales, une «guerre des autres au Liban».
Des milices palestiniennes chassées de Jordanie par l'opération «Septembre Noir» de 1970 s'étaient établies au Liban qu'elles utilisaient comme base arrière de leurs offensives contre Israël. Les tensions entre communautés face à cet état de fait virèrent aux affrontements armés entre pro et anti-Palestiniens. C'est à l'appel des chrétiens que la Force arabe de dissuasion (FAD), mandatée par la Ligue arabe mais à dominante syrienne, entra au Liban en octobre 1976. Le clivage ancien quant à une Grande Syrie renaissait, opposant des mouvements libanais religieux liés aux puissances régionales: Amal[iv] chiite pro-syrien, puis le Hezbollah[v] pro-iranien lié à la Syrie, Forces libanaises trouvant des appuis en Occident, Armée du Liban Sud chrétienne équipée par Israël... Les chrétiens eux-mêmes s'entredéchirèrent à la fin des années 1980. Ces conflits intra-communautaires n'épargnèrent pas non plus le Amal et le Hezbollah.
L'opération «Paix en Galilée» de 1982 vit entrer physiquement un autre acteur régional au Liban: Israël, qui laissa délibérément la milice chrétienne d'Elie Hobeika aller perdre son âme à Sabra et Chatila.
Les clivages entre communautés au Liban ne sont donc pas à résumer entre chrétiens, musulmans, pro et anti... Le Liban reconnaît officiellement dix-sept communautés religieuses, elles-mêmes plurielles. On peut rappeler en outre que le parti Baath, socialiste et panarabiste, fut créé par Michel Aflak, un chrétien libanais.

Les effets de la guerre en Syrie

À plusieurs titres, le Liban est touché par la guerre qui dure en Syrie depuis plus de deux ans.
Il l'est directement par les excroissances sur son territoire des groupes islamistes sunnites s'opposant par les armes au régime syrien, qu'il s'agisse de DAESH ou du Front al-Nosra[vi] et par l'engagement du Hezbollah libanais dans la guerre syrienne aux côtés des troupes de Bachar al Assad. Cette participation a, au Liban, ses adversaires et ses partisans dont l'appartenance confessionnelle a évolué depuis la guerre civile. De nombreux chrétiens, redoutant leur marginalisation politique et une radicalisation militante de l'islam sunnite au Liban, ont en effet opté pour un rapprochement avec le Hezbollah. C'est le cas du Général Michel Aoun, qui avait pourtant lancé en 1989 une guerre de libération contre la Syrie. Sa défaite lui avait valu un long exil en France.
Le Liban est également la destination d'un exil massif de réfugiés syriens: près d'un million et demi dont la moitié d'enfants. Rapporté à une population libanaise estimée à cinq millions[vii], cet afflux représente pour le Liban une charge importante. Outre son coût financier exorbitant, il met en cause la capacité d'accueil du Liban, dont la limite est désormais atteinte. Ressource comptée au Proche-Orient, l'eau est, à ce titre, un exemple parlant: Beyrouth renoue aujourd'hui avec les coupures d'eau des années de l'après-guerre civile de 1975-1990.

La position délicate de l'armée libanaise[viii]
Dans cette instabilité latente, l'armée libanaise a déjà payé le prix du sang contre le Front al-Nosra. Ce mouvement terroriste a capturé durant l'été 2014 une trentaine de soldats et policiers libanais à Arsal, près de la frontière syrienne, exécutant certains d'entre eux.
L'armée libanaise se pose comme garante de l'unité nationale, notamment par la profonde réforme menée après la guerre pour évoluer vers une armée multiconfessionnelle intégrant d'anciens membres des différentes milices. Ces dernières avaient en effet été désarmées en vertu des accords de Taëf, à l'exception du Hezbollah qui bénéficiait de son statut de mouvement de résistance face à Israël.
Cette reconstruction de l'armée libanaise après-guerre est toutefois limitée par son incapacité à contrôler l'ensemble du territoire libanais, par la puissance ou l'instabilité de ses voisins et par l'obsolescence de ses équipements.

Les puissances régionales dans leur rôle

Parfois incriminée pour son attitude ambiguë envers les groupes islamistes sunnites, l'Arabie saoudite exerce son rôle de puissance régionale. Elle avait œuvré conjointement avec la Syrie pour la conclusion de la guerre civile par le truchement des accords de Taëf de 1989. Ceux-ci, outre la consécration de la tutelle syrienne, avaient notamment renforcé les pouvoirs du Premier ministre, sunnite selon la Constitution. Elle apporte aujourd'hui une aide matérielle au Liban en finançant un contrat d'armement de trois milliards de dollars d'armement français. Ce contrat vise à donner à l'armée libanaise les moyens de remplir sa mission de maintien de la sécurité interne et de la stabilité. Outre l'aide matérielle, il a pour effet de conforter l'influence sunnite des années Hariri père[ix] qu'elle utilise en particulier pour contrecarrer les ambitions présidentielles du Général Aoun, pourtant confortablement positionné au Parlement.
La participation du Hezbollah à la guerre en Syrie précédemment évoquée alimente le discours sur l'existence d'un arc chiite[x]. Sans se prononcer sur la nature exacte de cet arc ni sur l'existence ou la portée d'une menace iranienne, la proximité politico-religieuse du Hezbollah et de l'Iran est un fait. Celle-ci se traduit matériellement par un approvisionnement régulier en armement de plus en plus moderne. En outre, l'Iran a annoncé récemment qu'il souhaitait fournir des équipements militaires à l'armée libanaise[xi].
Ces projets de transactions se déroulent sous l'œil vigilant d'Israël face à sa frontière nord et au risque de voir ces matériels détournés.
Pour sa part, la Turquie souhaite toujours voir la fin du régime des Assad autant qu'elle veut éviter l'émergence d'une puissance kurde, d'où un certain attentisme exploité par les groupes terroristes.

Coopération franco-libanaise

Protectrice historique des chrétiens du Liban depuis Saint-Louis, la France est déjà intervenue plusieurs fois militairement à leur profit. Napoléon III envoya ainsi en 1860 un corps expéditionnaire afin de porter secours aux chrétiens du mont Liban persécutés par les Druzes.
Demeurant attentive au sort d'une communauté particulièrement vulnérable en Orient, elle agit aujourd'hui moins directement en cherchant à préserver la stabilité du Liban dans son ensemble. C'est l'objet du contrat d'armement tripartite précédemment évoqué. Celui-ci consiste en l'acquisition par l'armée libanaise de matériels militaires français dont la liste, encore en cours de négociations, comporterait notamment des équipements radar, des VAB modernisés, des VBL équipés de missiles sol-air Mistral, des hélicoptères Gazelle et des patrouilleurs maritimes.
Outre ses retombées industrielles, un tel contrat s'inscrit dans une composante primordiale de la diplomatie française: la coopération de sécurité et de défense. Il reviendra en effet aux militaires français de contribuer à la mise en œuvre de ce contrat en formant les militaires libanais sur ces matériels ou en encadrant ces formations.
Le Moyen-Orient dans ses frontières actuelles, héritées de l'ordre franco-britannique post-ottoman, est aujourd'hui confronté à une dynamique islamiste sunnite qui souhaite l'abolition de ces mêmes frontières par le califat. Le Liban, parmi d'autres États autrefois modèles de stabilité comme la Jordanie, peut être le prochain pays de la région à connaître un conflit ouvert sous l'effet de cette pression.
À ceux qui considèrent que l'État islamique a déjà amorcé son déclin[xii], on peut rétorquer que c'est un bon début mais qu'il faut finir la mission.
Saint-cyrien de la promotion «Général Vanbremeersch», le Capitaine Clément NOËL a servi au 1er régiment étranger de cavalerie. Il suit actuellement une scolarité en arabe littéral à l'Institut national des langues et civilisations orientales au titre de l'École de guerre



[i] L'initiale a été changée, les noms de localités restent volontairement imprécis. L'anecdote date d'octobre 2014.
[ii] Ad-Dawl al Islamyya fi-l 'Iraq u fi Sharq, État islamique en Irak et au Levant.
[iii] «Histoire du Liban des origines au XXème siècle», sous la direction de Boutros Dib, Éd. Philippe Rey, 2006.
[iv]Amal: espoir, en langue arabe.
[v] Hizb Allah, parti de Dieu, en langue arabe.
[vi] Jabhat an-Nuṣrah li-Ahl ash-Shām, Front pour la victoire du peuple du Levant, affilié à Al Qaïda
[vii] Cette estimation atteint 5,8 millions selon les sources. Le seul recensement officiel au Liban, sur des bases confessionnelles, date de 1932, sous le protectorat français.
[viii] Pour approfondir: Cahiers du RETEX, «Reconstruire une armée nationale, l'exemple du Liban depuis 1958», CDEF, février 2013
[ix] Rafic Hariri, plusieurs fois Premier ministre libanais de 1992 à 2004, assassiné en février 2005. Son fils Saad a pris à sa mort la tête du camp sunnite.
[x]              L'expression «arc chiite» fut prononcée le roi Abdallah II de Jordanie dans une interview au Washington Post en 2004, source http://www.diploweb.com/forum/islam07092.htm
[xi] Libération, «L'Iran armera (aussi) l'armée libanaise», 30 septembre 2014
[xii] Alexandre Adler, Le Point, 17 novembre 2011: «L'État islamique sème la terreur pour faire illusion»
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