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Histoire et Stratégies

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Ludendorff, premier quartier maître général, ou Clausewitz trahi par les siens

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Par le Lieutenant-colonel CLAUDE FRANC

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Pour Clausewitz, la seule raison d’être de la guerre et son seul but relèvent du domaine politique. Jusqu’en 1916, la doctrine prussienne, puis allemande, sera totalement imprégnée de la pensée clausewitzienne. Tout change avec l’accession du tandem Hindenburg – Ludendorff au commandement suprême : si le pouvoir civil et le commandement militaire sont alors égaux en droit, rapidement Ludendorff, agacé par les vues différentes du pouvoir civil, va, avec l’assentiment du Kaiser, s’approprier les prérogatives du pouvoir civil et placer celui-ci en situation de subordination au GQG. Cette dérive conduit à des prises de décisions indiscutées et néfastes pour l’Allemagne. Paradoxalement, en France, à la même époque, le pouvoir civil réaffirme sa primauté sur le haut commandement, en plein accord avec les thèses clauzwitziennes.

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Pour Clausewitz, la guerre n’a pas de valeur en soi, elle n’est que l’expression d’une volonté politique. Sa seule raison d’être et son seul but relèvent du domaine politique. C’est ce qu’il exprime lorsqu’il écrit: «la guerre peut avoir sa propre grammaire, certainement pas sa propre logique». À ce titre, le commandementmilitaire est toujours subordonné au pouvoir politique, qui exerce un contrôle direct sur son action. Dans cette logique, il ne pourrait exister de justification à un commandement qui s’érigerait en pouvoir distinct du pouvoir politique légitime.

A contrario, Jomini justifie la guerre comme une valeur en elle-même. Son succès justifie que tout lui soit subordonné, fût-ce le pouvoir politique. Alors que, pour Clausewitz, la guerre constitue toujours un moyen et jamais une fin, pour Jomini la guerre peut constituer une fin en soi.

La tradition militaire prussienne est imprégnée de la pensée clausewitzienne, ne serait-ce que parce que, très lié à Scharnhorst et surtout à Gneisenau, Clausewitz a activement participé au relèvement militaire de la Prusse après Iéna avant de commander, après le retour à la paix en 1815, la Kriegsakademie durant quinze ans, période durant laquelle il mûrira son œuvre. Moltke, qui commandera l’armée prussienne de Sadowa et de Sedan, sera un de ses disciples les plus fidèles. L’armée impériale allemande sera l’héritière directe de cette école de pensée prussienne puisque, si les différents États formant le Reich conservent leur armée propre, son ossature en terme de commandement, sera composée de Stabler formés à Potsdam, qu’ils soient Saxons, Bavarois, Hanovriens ou Badois.

Cette tradition militaire issue de Clausewitz ne survivra pas aux épreuves de la guerre: en se faisant l’apologiste de la guerre totale, Ludendorff, nommé à l’été 1916 premier quartier maître général, poste créé à son intention qui en fait l’ad latus d’Hindenburg, chef d’état-major nominal de l’armée allemande, se détourne d’emblée du principe de l’outil militaire au service et aux ordres du pouvoir politique. Avec l’accord plus ou moins tacite du Kaiser, il accapare en quelques mois tous les pouvoirs et transforme l’état-major général en centre dictatorial de la conduite de la guerre dans tous les domaines, au détriment du pouvoir politique exercé par le chancelier.

Lorsque le tandem Hindenburg – Ludendorff accède au commandement suprême à l’été 1916, le pouvoir civil et le commandement militaire sont égaux en droit, juxtaposés et non pas subordonnés l’un à l’autre. C’est ainsi que le chef d’état-major général de l’armée traite d’égal à égal avec le chancelier d’Empire et communique directement avec le gouvernement par l’intermédiaire d’agents accrédités. Ces attributions sont d’emblée confiées au premier quartier maître général, Ludendorff. La clé du fonctionnement d’un tel système réside dans la volonté impériale, moteur commun des deux pouvoirs. Or Guillaume II se montrera très en dessous de cette tâche de souveraine coordination. Incapable de dominer l’exceptionnelle personnalité de Ludendorff, il laissera la direction suprême, regroupée à Pless, envahir peu à peu tous les domaines réservés à l’action gouvernementale pour finir, en juillet 1917, par lui sacrifier le chancelier Bethmann-Hollweg, officialisant quasiment la dictature du commandement militaire. Ce coup d’éclat déplace officiellement le centre de gravité du pouvoir de la chancellerie d’Empire vers la direction suprême. Cyniquement, Ludendorff reconnaît cette faiblesse du pouvoir impérial:

«Je ressentis vivement l’absence d’un pouvoir impérial vraiment fort (…) Le gouvernement avait salué notre arrivée au commandement suprême. Nous allions à lui en toute confiance. Mais bientôt, deux mondes d’idées commençaient à se heurter, représentés par les vues du gouvernement et par les nôtres. Cette opposition a été pour nous une grosse déception, et, en même temps, une source de grosses difficultés»

[1].

C’est ainsi que, sortant de ses attributions strictement opérationnelles pour pallier les effets catastrophiques du blocus auquel le Reich est soumis avec une rigueur croissante, Ludendorff impose une économie de guerre fondée sur une planification rigoureuse de la production au bénéfice exclusif de l’effort de guerre, prenant sciemment l’option de ne plus subvenir aux besoins essentiels de la population, ce qui porte en germe tous les ferments des troubles intérieurs que l’on peut imaginer…et qui ne manqueront pas de se produire. Ludendorff s’occupe même de la réglementation de l’emploi de la main d’œuvre féminine dans l’industrie. Peu à peu, son emprise touche tous les rouages administratifs de l’État.

Sur le plan politique, même si l’épisode du «wagon plombé» relève plus de la légende que de la stricte réalité historique, il ne fait aucun doute que c’est Ludendorff qui est à l’origine de l’idée du transit en Allemagne de Lénine depuis la Suisse pour aller noyauter la révolution russe. Cette décision sera également lourde de conséquences au moment du développement du mouvement révolutionnaire allemand de novembre 1918, noyauté à son tour par le mouvement bolchevique Spartakus de Karl Liebknecht.Cette décision aurait dû au moins faire l’objet d’un avis gouvernemental et d’une vision à long terme.

Mais l’intrusion la plus caractéristique du commandement dans la sphère politique correspond à la décision – funeste – de la guerre sous-marine à outrance. Constatant la diminution drastique du potentiel de l’armée allemande à l’ouest au terme de l’offensive alliée de la Somme, Ludendorff adopte pour 1917 une position d’attente stratégique sur le front ouest marquée par le repli sur la «ligne Hindenburg», et une posture offensive sur mer visant à couper les communications maritimes de la Grande Bretagne par le recours à la guerre sous-marine à outrance. Redoutant à juste titre les conséquences sur le plan diplomatique d’une telle décision comme l’entrée en guerre certaine des Etats-Unis, première puissance économique mondiale, aux côtés de l’Entente, la Wilhelmstrasse y était opposée. Passant outre l’avis diplomatique, Ludendorff arrache la décision au Kaiser en utilisant l’argument fallacieux mis en avant par l’amiral von Tirpitz selon lequel les effets bénéfiques du recours à la guerre sous-marine à outrance produiraient leurs effets, à savoir la mise hors de cause de la Grande-Bretagne qui dépendait de ses approvisionnements par mer, avant que les effectifs instruits américains acheminés en Europe ne puissent renverser le rapport de forces sur le théâtre occidental au profit des Alliés. C’est ici surtout que l’abdication du chancelier Michaels face aux intrusions du commandement dans sa sphère de responsabilité se révèlera, à terme, dramatique pour son pays.

Marchant toujours sur les brisées du ministère des Affaires étrangères, c’est Ludendorff qui dirigera, du côté allemand, les négociations du traité de Brest-Litowsk. À ce titre, c’est lui qui instaurera le quasi protectorat allemand sur l’Ukraine, l’indépendance finlandaise et la mainmise – temporaire – allemande sur les pays baltes, de manière à transformer la mer Baltique en mer germanique.

A contrario, dans l’exercice de son commandement des armées allemandes, Ludendorff demeure un pur opérationnel et n’intègre pas d’impératifs politiques dans ses raisonnements. Ainsi, au printemps 1918, lorsque pour la première fois depuis l’été 1914 l’armée allemande, qui avait recouvré sa liberté d’action par la disparition du front russe, est en mesure de reprendre l’offensive à l’échelle du théâtre occidental, la planification des offensives se déroule sans prendre en considération aucun objectif du niveau politico-militaire. En toute logique, ce sont les instances gouvernementales qui auraient dû préparer des conditions de paix dans l’hypothèse où l’offensive projetée se serait avérée réussie. Dès lors que les attributions régaliennes de ces instances gouvernementales avaient été accaparées par le haut-commandement en la personne du premier quartier maître général, c’est lui qui aurait dû les concevoir et les soumettre au Kaiser. Rien de tel n’a jamais connu le moindre début de planification. C’est ici que l’on observe les limites du système de Ludendorff.



En parallèle à cette quasi dictature du commandement qui prend le pas en Allemagne sur le pouvoir civil, en France c’est tout le contraire que l’on observe. Si l’armée française connaît sa première grave crise de commandement fin 1916, au moment de la relève du général Joffre, c’est parce que le gouvernement Briand tient à préserver sa liberté d’action et ses prérogatives. Il est en effet reproché au généralissime français – dont les attributions avaient été élargies à la fin de l’année précédente du seul front Nord Est français à l’ensemble des théâtres d’opérations – de ne pas vouloir se plier au contrôle gouvernemental ou de ne s’y soumettre que contraint et forcé, et de s’être peu à peu accaparé les responsabilités administratives du ministre de la Guerre, qu’il cumulait de facto avec ses prérogatives de commandement opérationnel. La situation politico-militaire en France est donc aux antipodes de ce qui se passe en Allemagne. Elle correspond beaucoup mieux aux canons définis par Clausewitz un siècle auparavant. Mais il faut également considérer que la nature politique du régime parlementaire français n’a que peu de points communs avec celle du régime allemand, dans lequel le chancelier n’est responsable que devant le Kaiser et non devant le Reichstag.

C’est le paradoxe de cette guerre de constater que l’armée qui se voulait la plus imbue de la tradition clausewitzienne s’en est radicalement éloignée, alors que l’armée française, sur le fond, en a beaucoup plus respecté ses principes de conception de la guerre. Belle revanche de l’histoire.

[1] Ludendorff. Mémoires. Payot Tome 1.
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