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Engagement opérationnel

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Lutte C-IED Au-delà de la spécialité, quelle influence réelle?

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Par le CBA JURAS Stéphane

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Si l’on s’en tenait à une analyse superficielle, on pourrait voir dans l’évolution du C-IED l’illustration parfaite de l’effet balancier connu par une spécialité passée de l’ombre à la lumière en raison d’une nécessité opérationnelle impérieuse et s’apprêtant à repasser au second plan. Pourtant, la lutte C-IED recèle des subtilités opérationnelles et doctrinales qui la rendent particulièrement digne d’intérêt. Emblématique d’une prise de conscience de l’armée française, elle représente la conjonction d’enseignements majeurs en un concept qui transcende la simple spécialité et incarne le renouveau d’un état d’esprit général tourné vers le combat.

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La lutte contre les engins explosifs improvisés (Improvised Explosive Devices - IED), ou « lutte C-IED » est un concept sormais familier pour une grande majori de militaires français, plus particulièrement ceux engagés en Afghanistan au cours des dernières années. La problématique des  IED n’a pourtant éabordée pendant longtemps que sous un angle très technique, restant confie dans un domaine de

scialité pointu et réservé aux seuls EOD1. Sa démocratisation a é imposée par labsoluecessité daffronter une menace IED omniprésente en Kapisa et Surobi, menace ne laissant aucune place à limprovisation et n’épargnant personne.  Au moment où les troupes combattantes françaises sont retirées dAfghanistan, il paraît légitime  de  s’interroger  sur  la  rennité  elle  de  ce  concept  notamment  lié  à

lengagement afghan.

 

Si lon s’en tenait à une analyse superficielle, on pourrait voir dans cette évolution lillustration parfaite de leffet balancier connu par une scialité passée de lombre à la lumière en raison d’une nécessité opérationnelle impérieuse et s’apptant à repasse a secon plan Pourtant la   lutte   C-IE recèle   de subtilités opérationnelles et doctrinales qui la rendent particulièrement digne dintérêt. Emblématique d’une prise de conscience de lare française, elle représente la conjonction denseignements majeurs en un concept qui transcende la simple scialité et incarne le renouveau d’un état desprit général tourné vers le combat.

 

 

 

La création dune doctrine ex nihilo

 

En apparence, la lutte C-IED semble avoir été  velope uniquement dans le sillage de lengagement afghan. Elle pond à une menace scifique et sa portée paraît  en  conséquence bien  limitée  maintenant  que  les  troupes  combattantes françaises ont quitté le tâtre. Pourtant, une analyse plus fine permet de considérer ce concept comme un cas particulier doctrinal riche denseignements.

 

La  première  particulari du  C-IEest  quipart  d’une  base  doctrinale  vierge. Dautres concepts sont certes transfigurés par le théâtre afghan et évoluent rapidement, mais en s’appuyant sur des fondements solidesjà éprouvés dans d’autres conflits. Dans le cadre du C-IED, toute la difficulté consiste à créer une doctrine ex nihilo et assez rapidement pour armer nos soldats contre une menace qui ne laisse aucune place à limprovisation. De manière générale, le veloppement d’une doctrine représente un investissement notoire nécessitant une prise de recul importante. Avant lacision d’engager nos troupes en Surobi puis Kapisa, la marche est donc dans un premier temps prudente car les forces françaises ne sont  pas  alors  exposées  directement  à  unmenace  IED  dgrande  ampleur. Pourtant, la France est engagée en Afghanistan depuis 2001 et a dores-et- subi des attaques par IED depuis 2005. Elle nest donc pas tout à fait étrangère à la menace. De plus, la bascule deffort des techniques IED insurgées d’Irak en Afghanistan est indiscutable à partir de 2006 et nos alliés sont gulièrement et

 

1 Explosive Ordnance Disposal terme employé pour désigner les spécialistes du génie les plus qualifiés dans le

cadre de la neutralisation dengins explosifs.


durement toucs dans des zones d’action proches des nôtres. De 80 incidents IED en 2005, on passe à 2500 en 2007. Rien nindique donc à l’époque que la menace ne pourrait pas s’étendre à court terme  aux zones d’action françaises. La France marque son intérêt en prenant la décision de mandater le centre interarmées de concepts, de doctrines et d’exrimentations (CICDE) pour étudier le sujet s 2005. Mais c’est bien en 2008 avec lengagement en Kapisa et Surobi que la lutte C-IED va s’imposer comme incontournable dans la réflexion opérationnelle et connaître un essor de grande envergure, notamment au sein de larmée de Terre : « Larmée de terre est en première ligne. Ce sont ses hommes qui doivent, avec des moyens contraints et une marge de manœuvre limitée, recouvrer leur liberté daction. Au prix dune revue de détails sans concession, larmée de terre prend en compte et corrige

ses  points  faibles  »2.  Pendant  quatre  ans  sans  interruption,  l’effort  est  alors

remarquable pour enseigner les prérequis indispensables sur le plan tactique et faire évoluer la doctrine vers la lutte contre les réseaux en la complétant par la Fouille Orationnelle (FO), le tachement dOuverture dItiraire Piégé (DOIP) ainsi que les Weapon Intelligence Teams (WIT).

 

On assiste donc en première approche auveloppement, certes accéléré, d’une doctrine nationale compte pondant directement à une menace avée. Mais derrière ce processus apparemment simple se pose la problématique du tempo doctrinal. Tout d’abord, laccélération notoire connue par le C-IED s 2008 peut faire  penser  à  tort  à  une  série  d’exrimentations  doctrinales  alisées  dans lurgence afin de pallier les lacunes de nos forces. Cest vite oublier que lensemble des concepts dévelops alors (FO, DOIP ou WIT) sont issus de doctrines anglo- saxonnes éprouvées et adaptées au plus vite à nos moyens. L’absence de recul à léchelle nationale a donc é fortement atne par les anes d’exrience engrangées par nos alliés. En revanche, lavant-2008 aurait sans doute pu être mis plus à profit pour accélérer le processus doctrinal lié au C-IED. Un concept interarmées en 20063 et une doctrine interarmées en 20074 posent certes des bases

générales indispensables. Mais c’est peuttre dans cette riode antérieure à la confrontation directe avec la menace qu’un temps précieux aurait pu être gagné en passant au banc d’essai des doctrines alliées nos propres modes d’action. Il nest évidemment pas question ici de juger a posteriori mais de constater que la grande difficulté consiste à déterminer le deg durgence du besoin et lévaluation du moment critique où la proaction devient action.

 

Mais face à une menace aussi évolutive que lutilisation d’IED, le défi ne se borne pas à produire une doctrine rapidement. En matière de coordination des efforts, « la tâche est ardue en raison du nombre et de la diversi des intervenants [et] la mise en place dune structure permanente semble inéluctable pour dynamiser cette capacité. »5 Cest chose faite en 2010 avec la création du centre C-IED à lécole du

génie puis, en 2011, du Pôle Interarmées MUNEX (PIAM). Pourtant, s’adapter de manière permanente demeure bien plus complexe. En Afghanistan, la décision est prise de s’appuyer massivement sur le retour d’exrience (RETEX) sous toutes ses

 

 

2 C.D.E.F./D.R.E.X., La Lutte contre les engins explosifs improvisés, Les cahier du R.E.T.E.X., Paris, Juin 2010, p 11.

3 CIA 3.15 du 16/05/2010.

4 DIA 3.15 du 27/08/2007.

5 GIRAUD (lieutenant-colonel), « La doctrine de lutte contre les E.E.I. : un corpus doctrinal en perpétuelle évolution », Revue Doctrine, n°17, Juillet 2009, p 20.


formes. Cet effort louable et indispensable qui vient en complément de la doctrine comporte pourtant un danger s’il n’existe pas un échelon de synthèse extrêmement réactif. En effet, le RETEX dépend en grande partie du lieu et des conditions d’engagement ainsi que du type dunités d’origine. S’il représente une vérité, il n’est malheureusement pas exhaustif et ne peut échapper à une certaine partialité incompatible avec la hauteur de vuecessairement repsentée par la doctrine.

 

Le cas du C-IED nous prouve donc qu’une accélération efficace du processus doctrinal est envisageable à condition d’être accompagnée d’un échelon de syntse RETEX assez puissant pour faire évoluer la doctrine en permanence. Chacun est libre de penser que cette véritable fusion entre doctrine et RETEX n’aboutirait qu’à une confusion des genres et que doctrine et court terme ne font pas bon ménage. Mais lIED en Afghanistan nous a appris dans la douleur que, face à certaines menaces, les capacités d’adaptation sont parfois insuffisantes et quil est de notre devoir de fournir un guide précis et actuali aux unités engagées sur un théâtre. Dans ce cas, c’est bien à nous determiner le tempo doctrinal pour rester proactif face à «linsurgé innovant ». La tâche est immense et lexrience interalliée joue à coup sûr un rôle primordial dans ce processus. Mais c’est bien la place que nous donnerons au RETEX qui représente le plus grand défi dans un futur proche. Si un cas semblable à la création du concept de C-IED se représentait à lavenir, ce dernier serait alors une base de réflexion solide pour terminer la meilleure voie vers une doctrine pleinement utile à nos forces en temps contraint.

 

 

 

Au cœur dune véritable mutation de nos armées

 

Si la lutte C-IED a rapidement occupé une place primordiale au sein des réflexions opérationnelles en tant que scialité inrente à lAfghanistan, duire son influence au seul conflit qui la vue (re)naître paraît bien ducteur. Loin d’un simple effet de mode scifique à un tâtre en particulier, le C-IED recèle des enseignements qui passent de loin le champ tactique de la vallée de Kapisa. Dans le sillage de lengagement afghan qui a vu apparaître le terme « guerre » pour caractériser son action, il représente parfaitement la mutation de létat d’esprit ral dune armée française qui affronte les réalités du combat sous un jour nouveau.

 

En Irak jusqu’à récemment, en Afghanistan et partout où nos troupes peuvent être engagées au sol face à un ennemi asytrique, les « insurgés » possèdent divers modes d’action pour interférer dans nos opérations. Pourtant, lutilisation des IED demeure le symbole le plus marquant de cette lutte du faible au fort et de cette

« guerre » permanente menée contre nos forces. Ces attaques violentes et leur cortège de morts et de blessures souvent extrêmement graves ont un impact psychologique énorme, aussi bien sur lopinion publique et politique que sur les soldats confrontés à cette menace au quotidien. Dans ces conditions, pas question de changer de posture avant d’avoir éradiqué le danger. La menace latente des IED et leur efficacité constante n’ont que faire du continuum des opérations. En Afghanistan, le nombre d’attaques par IED double chaque année et plus de la moitié des pertes de la coalition en résulte à ce jour. Le sentiment dêtre en guerre, peu compatible avec stabilisation et normalisation, ne peut donc jamais vraiment disparaître. Ainsi, la lutte C-IED représente-t-elle un fil conducteur « guerrier » dans toutes les phases d’engagement. Même si l’ennemi semble s’affaiblir et la manœuvre


globale suivre son cours, le combattant n’a que difficilement limpression de quitter la phase initiale dintervention propre à tout conflit. La conservation dune attitude résolument offensive complétée par un niveau de protection toujours plus important en est la principale conséquence et rompt nettement avec nos modes d’action antérieurs à lAfghanistan. Cette omniprésence de la menace aura donc entraîné une modification de létat d’esprit de nos forces qui va marquer durablement larmée française et le regard extérieur de nos concitoyens.

 

La permanence du danger a donc rempla lincertitude connue par la France sur d’autres théâtres, également dangereux à leur manière. Au lieu de faire face à des situations précaires et pouvantgénérer à tout moment, lAfghanistan offre la certitude dune menace constante. Toute mission, même la plus infime, doit être considérée comme une mission de combat potentielle et donc être pparée dans le tail. Rien à voir avec un esprit belliciste et agressif car le but réel est d’être prêt d’emblée à toute éventuali et non dengager à tout prix le combat. La lutte C-IED est parfaitement symbolique de cet état desprit. Cest même un des leitmotiv de la formation dans ce domaine. Et c’est notamment à travers elle que le soldat français ajoute une nouvelle corde à son arc. Loué depuis toujours pour ses capacités d’adaptation hors-norme, il doit sormais faire preuve d’une rigueur exemplaire. Le temps dune certaine légèreté est volu. Rien n’est à présent laissé au hasard. Dans ce cadre, la menace IED est le rappel ultime, le risque qui ne peut jamais être élu. Même une simple liaison, sur un terrain propice, peut tourner au drame. La lutte C- IED devient la ligne de vie de tout soldat, le garde-fou face à une usure inéluctable qui pourrait nous pousser à minimiser sciemment certains risques. Se pparer au combat n’est plus une exception, c’est sormais devenu la norme du militaire français engagé en oration, combattant ou non. Et le C-IED aura activement participé à imposer cette culture.

 

Si le concept de C-IED a activement conduit à recentrer le soldat français sur le fait guerrier, il a enfin  participé à le faire évoluer dans son rapport à la norme et aux procédures tactiques. Toujours enclin à privigier limprovisation géniale, le chef tactique français n’a jamais é réputé pour être très procédurier. La lutte C-IED a donc  pu  être  considérée  dans  un  premier  temps  comme  rebutante  de  par  ses aspects normatifs et ses « check-lists » exhaustives ritées de la culture anglo- saxonne. Pourtant, considérer le C-IED comme un simple ensemble de normes à appliquer en cas de menace est évidemment ducteur. Au contraire, la réactivité est indispensable pour pvoir le prochain coup de lennemi et anticiper ses actions, mais sans jamais s’affranchir des fondamentaux. Cette approche intellectuelle exige une étude méthodique de chaque cas tout en laissant la primauté à lintelligence de situation. On ne s’étonne alors pas que les soldats français aient excellé dans le domaine et aient pu exprimer pleinement leur adaptabilité tout en se laissant impgner par la très efficace culture de thode prôe par le C-IED. Bonifiée par cette exrience, une génération entière aura ainsi pu étoffer son approche du combat à travers le prisme de la lutte C-IED.

 

 

 

 

 

 

Loin du statut de simple spécialité technique dont on pourrait l’affubler au premier abord, la lutte C-IED représente au contraire une riche source d’enseignements. Apparue  dans  lhorizon  doctrinal  et  orationnel  français  dans  le  sillage  de


lengagement afghan, elle ne saurait s’éteindre avec le retrait de nos troupes. Pas seulement parce que la menace IED devrait resurgir à court terme en tant qu’arme de prédilection du faible au fort. Mais surtout parce que ce concept a participé à faire évoluer le combat interarmes en proposant une véritable codification du bon sens tactique.

 

La France avait dé été engagée sur des orations très dures avant lAfghanistan, qui avaient forcé à se poser des questions fort similaires. anmoins la grande différence réside dans le fait que les réponses judicieuses mais ponctuelles apportées à l’époque n’avaient jamais modif en profondeur notre approche du tier de soldat. En outre, le C-IED n’est bien évidemment pas l’unique source d’évolution de nos armées et dautres spécialités ont eu une influence consirable sur notre conception du combat en Afghanistan. Mais il est indéniable quil a joué le

rôle de catalyseur dans de nombreux domaines et a participé à institutionnaliser cette véritable mutation.

 

Nos engagements cents en Lybie, lors de la bataille dAbidjan ou en ce moment au Mali montrent que la activité reste une de nos principales forces et que la France est prête demblée à conduire de véritables actions de guerre dans des environnements exigeants. Esrons que les autres enseignements opérationnels et doctrinaux légs par le C-IED survivront également et que le soldat français cessera d’opposer ‘doctrine’ à adaptationet thode’ à intuition’,  pour enfin les conjuguer. Cest sans doute sur ce point crucial que l’on jugera à lavenir de la elle influence du C-IED sur la pensée militaire nationale. Cette dernière citation datant du conflit en Algérie laisse à penser que certaines habitudes sont bien ancrées et que le défi est de taille : « Pour les unités sur le terrain, cétait le recours à la méthode de la

«découverte» avec son lot dimprovisation. Chaque situation générait sa solution, confiée à un détachement mis sur pied sur le tas, bien souvent dans lurgence, à partir de moyens pas forcément adaptés à la mission généralement unités dinfanterie ou dautres armes reconverties à linfanterie. Ce mode daction «à la merd, typiquement gaulois, sur cision de conduite laissée (…) à la responsabilité de léchelon au contact (…) permit de faire du bilan, mais (…) livrait dangereusement les exécutants aux risques inrents au «bricolag, et aux limites dun équipement inadapté. Et cela ne garantissait pas, parce que non méthodique,

une exploitation compte de lavantage obtenu »6.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6 SCHOULTZ Michel, "La Section "grottes" de la 75e compagnie du génie aéroporté", Amicale des anciens du

17e RGP, 75e compagnie du génie roporté. A.F.N. 1956-1961, Montauban, 2010, p25.


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