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Histoire et Stratégies

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Maurice de Saxe

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Par Monsieur Thierry Widemann

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Fils naturel de l'Électeur Frédéric-Auguste, futur roi de Pologne, Maurice de Saxe servit successivement le prince Eugène, puis Pierre le Grand, avant de passer au service de la France en 1720. Artisan des grandes victoires du règne de Louis XV pendant la guerre de Succession d'Autriche (Prague en 1741 et surtout Fontenoy en 1745), il contribua ainsi à la paix d'Aix-la-Chapelle. Titulaire du titre de Maréchal général que seuls Turenne et Villars avaient porté avant lui, il s’éteignit en 1750 au château de Chambord, une des récompenses offertes par le roi pour sa victoire de Fontenoy. Le Maréchal de Saxe est l’auteur d’un unique ouvrage, intitulé «Mes Rêveries», rapidement rédigé en 1732, puis repris en 1740. Il n’a été publié que six ans après sa mort. Les réflexions contenues dans le livre viennent des leçons tirées de son expérience de la guerre, mais également de ses conversations avec le Chevalier de Folard, le grand théoricien militaire du début du XVIIIème siècle. Celui-ci lui a notamment fait découvrir Polybe, auteur grec contemporain de la troisième guerre punique, qui a précisément étudié, dans son «Histoire», les vertus tactiques et stratégiques de la légion romaine.

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La réflexion de Maurice de Saxe, comme celle de l'ensemble des théoriciens militaires du XVIIIème siècle, s'inscrit dans une réaction à un phénomène de blocage tactique, caractéristique des guerres de la première moitié du siècle, où les armées, disposées en ordre mince afin d'exploiter la puissance de feu des armes individuelles, s'étirent parfois sur plusieurs kilomètres. Ces lignes fragiles peinent à se mouvoir devant le risque de perdre leur cohésion. Les généraux privilégient alors les positions défensives et nombre de batailles consistent en une fusillade réciproque, meurtrière à la longue, dont le vainqueur (celui qui demeure sur le champ de bataille) sort parfois aussi épuisé que le vaincu. Dès lors, rares sont les engagements décisifs, c'est-à-dire ceux dont les conséquences sont de nature politique.

 

La préoccupation de Maurice de Saxe est de trouver les conditions permettant de lever, du moins en partie, les effets de ce blocage. Il est donc nécessaire de restaurer la mobilité, dans les registres tactiques et opératifs, en augmentant d'abord la rapidité de déplacement des armées, ce qui l'amène à condamner la pratique alors systématique de la guerre de siège où s'enlisent les opérations. Il se méfie des batailles, hasardeuses et coûteuses en hommes. On cite souvent sa formule selon laquelle un habile général pourrait les éviter toute sa vie. En oubliant la suite du propos: «Je ne prétends point dire, pour cela, que lorsqu'on trouve l'occasion d'écraser l'ennemi, qu'on ne l'attaque». Car il est effectivement des situations où la bataille représente la meilleure solution. Pragmatique, sa pensée évite tout dogmatisme. Mais si la bataille a lieu, il faut éviter qu'elle ne se réduise à une «tirerie» selon son expression. Il s'agit moins pour lui de bouleverser les ordres de bataille en vigueur que de réaliser quelques modifications permettant d'optimiser les dispositifs existants. Pour laisser aux lignes une capacité offensive, il opte non pour un ordre profond (le système radical en colonnes d'attaque que préconise Folard) mais pour un compromis où les lignes dotées d'une certaine épaisseur (sur huit rangs) conservent une aptitude au choc.

 

Reste le problème essentiel: la possibilité de réaliser des engagements décisifs. Concrètement, il est lié à la question de la poursuite, c'est-à-dire à l'exploitation d'une bataille victorieuse par le harcèlement continu de l'armée en repli. Là, le comte de Saxe demeure prisonnier des contraintes spécifiques de la guerre au XVIIIème siècle. Un exemple caractéristique est donné par la bataille de Fontenoy. Cette victoire n'a été suivie d'aucune poursuite. Maurice de Saxe, malgré la pression d'une partie de son entourage, s'y est fermement opposé. Les Anglais et les Hanovriens s'étaient en effet, après leur repli, reformés en bon ordre et la cavalerie était disposée pour couvrir la retraite. Maurice connaît bien les risques d'une poursuite qui échoue et qui pourrait ternir le prestige de la victoire sur le champ de bataille. C'est pour cette raison (associée aux contraintes logistiques) que les généraux de l'époque hésitent à se lancer dans ce type de manœuvre. Or, c'est le contraire que préconise Saxe dans ses écrits théoriques: «Quand on fait tant que de donner une bataille, il faut savoir profiter de la victoire, et surtout ne point se contenter d'avoir gagné un champ de bataille, comme c'est la louable coutume». L'ennemi, «il faut le pousser et le poursuivre à toute outrance» précise-t-il, car «dix mille hommes, détachés, vont détruire une armée de cent mille qui fuit». Mais cette poursuite décrite dans les Rêveries, Saxe, dans toute sa carrière, ne l'a jamais réalisée. Ces contradictions sont révélatrices: elles témoignent d'une autonomie du discours stratégique par rapport à la réalité de la guerre. Et cette autonomie, caractéristique de la pensée militaire des Lumières, est la condition nécessaire à toute théorisation.

 

En fait, si le nom du Maréchal de Saxe est toujours associé à la victoire de Fontenoy, ses principales innovations se situent dans le domaine des opérations. À l'instar des penseurs de son temps, il fonde une partie de son raisonnement sur la référence antique, en l'occurrence sur le modèle de la légion romaine. Il propose d'ailleurs de rétablir le mot. Chaque légion serait composée de quatre régiments d'infanterie comprenant des éléments de cavalerie et d'artillerie. Sa légion comporte également des ponts volants lui permettant de disposer d'une liberté propre de mouvement. Il s'agit bien là d'une entité autonome interarmes qui articule infanterie, cavalerie, artillerie et génie, préfigurant l'invention de la division. Dans la pratique, Maurice de Saxe n'a mis en œuvre que des divisions provisoires. Il faut attendre 1760 pour que les divisions soient instituées d'un point de vue doctrinal sous la plume du Maréchal de Broglie.

 

Mais le comte de Saxe n'en a pas moins poussé jusqu'au bout ses intuitions concernant le primat des opérations. Il a, chaque fois que le contexte le permettait, systématiquement privilégié les actions de «petite guerre», mettant en œuvre des tactiques de harcèlement et d'embuscades, à l'aide d'unités légères d'infanterie et de cavalerie, spécialement formées pour cet emploi. L'objectif était de créer un climat d'insécurité et de menace sur le ravitaillement ennemi pour le forcer à se retirer. L'efficacité de cette stratégie a été manifeste dans les campagnes de Flandre en 1744 et de Brabant en 1746.

 

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En ce sens, on pourrait considérer Maurice de Saxe comme un des précurseurs de l'art opératif dans la mesure où la technique des opérations qu'il met en œuvre n'est plus réductible aux mouvements préparant l'action sur le champ de bataille (les opérations au service de la tactique), mais devient un ensemble de manœuvres servant directement l'objectif stratégique, en contournant l'exigence de la bataille rangée classique. Cela rejoint, mutatis mutandis, une des définitions de l'art opératif formulée par les stratégistes soviétiques de l'entre-deux guerre.

 

 

 

 

 

 

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