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Valeurs de l'Armée de Terre

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Militaires : un communautarisme positif

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Par le Lieutenant-colonel François-Régis JAMINET

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Par opposition à un individualisme exacerbé et à un communautarisme hermétique et de repli identitaire, tous deux générateurs de dissensions potentielles, l’auteur défend l’idée d’un communautarisme propice à l’épanouissement du lien social. Il s’inspire de l’exemple de la communauté militaire et de sa spécificité pour nourrir sa réflexion. «La multiplication de l’âme individuelle par l’âme de tous» Jean Jaurès, (définition de la patrie)

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Poussée des phénomènes communautaristes, constitution de réseaux de désobéissance, mal-être professionnel aux conséquences individuelles parfois dramatiques, assistanat subi ou recherché, les manifestations du délitement du lien social se multiplient dans l’ensemble des sphères de notre communauté nationale.

 

Face à cette situation, la capacité du politique à encadrer les mutations collectives semble s’essouffler. Jusqu’à présent, la voie de la régulation législative ou réglementaire a été privilégiée. Mais force est de constater que les lois, comme les textes «mémoriels» ou la mise en œuvre de dispositifs de rattrapage scolaire ciblés, pour en rester à quelques cas emblématiques, ne parviennent que très imparfaitement à répondre au malaise profond de notre société.

Partant, c’est la légitimité même de nos institutions à donner du sens qui est aujourd’hui remise en cause, parfois par ceux-là mêmes qui devraient l’incarner. Qu’il s’agisse d’élus refusant d’appliquer la loi au nom d’une «résistance citoyenne», de personnes de l’Éducation nationale choisissant de ne pas mettre en œuvre les directives ministérielles ou de faucheurs délinquants devenus des icônes intouchables, les exemples de schizophrénie sociétale foisonnent.

Vu de France, dans un pays où l’État a précédé la Nation, se satisfaire de cette confusion ambiante est potentiellement mortifère. C’est notre «vouloir vivre ensemble» qui est en voie de dilution sous les coups conjugués d’un individualisme triomphant et d’un communautarisme naissant.

 

Loin de vouloir jouer le rôle d’une garde prétorienne d’un sentiment national à la dérive, l’institution militaire s’est adaptée à la société qu’elle défend et dont elle tire sa légitimité. Mais, dans le même temps, les forces armées ont su garder une vision propre de l’individu et de la vie en collectivité. Cette vision constante est fondée sur la spécificité militaire. Ce qui distingue le métier militaire de tout autre, c’est son rapport à la mort.

Le soldat, dans sa finalité première et paroxystique, est un être à qui la nation délègue le droit de mettre fin à la vie de ceux qu’elle lui désigne comme ses adversaires.

Ce droit exorbitant est assorti de devoirs qui le sont tout autant. Le soldat accepte en effet de mettre en danger sa propre vie. C’est fondamentalement cette proximité avec la mort violente qui demeure l’horizon indépassable du métier de soldat. Celui-ci est profondément structurant et conditionne tout un système de valeurs propres qui pourraient se synthétiser dans la notion de «frère d’armes». Ce concept n’est pas une vulgaire image d’Épinal, pas plus qu’un instrument de communication ou une technique de marketing, tant il est vrai que face à la mort nul ne peut tricher, et que devant l’adversaire personne ne doit se dédire. C’est une réalité, vivante et complexe, qui mérite que l’on s’attarde quelques instants sur son contenu.

 

Ainsi, à la question que se posent les décideurs «quel citoyen voulons-nous pour quel type de communauté nationale?», les armées apportent une réponse singulière à bien des égards. Il faut aujourd’hui oser écrire qu’il existe un véritable communautarisme militaire. Conception selon laquelle l’organisation de la société en communautés prime sur l’exigence d’assimilation des individus, le communautarisme est le plus souvent connoté de manière négative. A contrario des idées reçues, il apparaît que le communautarisme militaire est à considérer de manière positive, tant du point de vue de l’individu que de celui de la Nation.

 

C’est tout d’abord une forme de relations humaines qui libère l’individu des dérèglements majeurs de l’individualisme contemporain par un juste équilibre entre responsabilité individuelle et contrôle hiérarchique.

La comparaison avec le monde de l’entreprise est particulièrement significative de ce point de vue. Favorisé par une vision anglo-saxonne du management, l’individualisme s’est développé dans l’entreprise. L’affaiblissement de la notion traditionnelle de hiérarchie en a été la conséquence directe et immédiate. Ainsi, les modes d’organisation verticaux ont peu à peu cédé la place à des structures de type matriciel ou en réseau. L’intention était louable. Il s’agissait, à la fois, de mieux répondre au besoin d’autonomie de l’individu-salarié, et de pouvoir embrasser des problématiques complexes grâce à la diversité des approches et des expertises. La conjugaison de la libération des énergies et de la performance de l’organisation était vue comme la panacée.

 

Mais, parallèlement, en se faisant plus diffuse, la hiérarchie s’est dessaisie d’une de ses tâches essentielles, qui est le devoir de décider et d’en assumer les conséquences.

La sémantique en témoigne. Il n’y a désormais que rarement des chefs ou des décideurs. En revanche, les pilotes, les managers ou les coordonnateurs, termes plus neutres, prolifèrent. Ce poids de la décision, cette responsabilité lourde de l’échec – ou du succès – pèse alors sur des personnes qui ne sont ni formées, ni employées, ni rémunérées pour cela, créant ainsi un sentiment d’inaptitude générateur de stress. Le technicien, ou l’expert au sens de Michel Crozier, est alors dépassé par l’inadéquation entre sa capacité intrinsèque et ce qui est attendu de lui par l’organisation. L’individu est bien seul à l’heure des bilans.

 

En décalage avec cette vision, le monde militaire a gardé une approche plus traditionnelle de l’organisation, sans pour autant dénier à l’individu le droit d’être un acteur de la décision. Les chefs sont identifiés et sont censés rendre des comptes pour leurs décisions, dont certaines ont comme sanction la mise en jeu de la vie de leurs subordonnés. Le décideur se trouve en première ligne à l’heure des choix qu’il est le seul, in fine, à faire. Les notions de leadership et de charisme demeurent intimement liées à celle de chef militaire. Pour autant, le subordonné n’est pas un simple exécutant interchangeable. Une unité militaire, du groupe de combat à l’état-major de haut niveau, fonctionne sur un modèle où les périmètres de pouvoir sont identifiés de manière visible par le jeu des insignes de grade, évidence qu’il convient néanmoins de rappeler. En outre, la compétence technique est reconnue et valorisée, non pas tant pour elle-même que parce qu’elle concourt à la prise de décision du chef par la présentation de différents paramètres. Ainsi, un subordonné sera jugé sur son aptitude à assumer son niveau de responsabilité, pas sur sa capacité à porter le fardeau d’une décision qu’il n’a pas prise.

 

Cette situation d’harmonie prend tout son sens au combat, où le succès de l’entité engagée repose sur l’équilibre généré par l’efficacité de chacune de ses composantes et des effets qu’elles produisent sur l’adversaire. Que l’une d’entre elles vienne à défaillir et c’est un déséquilibre qui se crée. Les efforts des éléments résiduels tendront alors à recréer un nouvel équilibre sans lequel le succès n’est pas envisageable. Le ciment de ce qui pourrait sembler être une construction théorique aux prétentions idéalistes réside dans ce fluide impalpable de la fraternité d’armes, qui unit les uns aux autres et transcende la chaîne hiérarchique.

 

En considérant maintenant l’impact du communautarisme militaire sur la cohésion nationale, force est de constater qu’il est beaucoup plus fédérateur et inclusif que centrifuge et exclusif. En effet, il propose de dépasser les deux principales tendances communautaristes, que constituent les réflexes ethniques et les déterminismes sociaux, par une véritable identité de synthèse.

 

Cette approche par le haut s’applique tout d’abord aux référentiels ethniques hérités ou cultivés, parfois forts, de ceux qui choisissent de nous rejoindre. L’adhésion aux valeurs essentielles de la République se transmet d’abord par l’entraînement quotidien au service du pays. Les symboles patriotiques et l’appropriation des valeurs de la République fondent naturellement le parcours de formation initiale du soldat. Cette adhésion s’accroît ensuite dans le cadre des opérations extérieures. En effet, projetés à l’étranger dans le cadre d’une force qui a notamment pour caractéristique d’être placée sous la bannière tricolore, les soldats s’identifient encore plus à ce drapeau et à ses symboliques par le biais du regard des autres contingents et des populations autochtones. C’est alors, pour nombre d’entre eux, l’expérience d’une nouvelle altérité. C’est une prise de conscience que ce qui rapproche l’individu de la communauté nationale est plus fort que ce qui l’en différencie.

 

La «différence» est une notion qui est aujourd’hui au cœur du phénomène identitaire. Dans ce domaine, les armées ont, là aussi, une vision originale. Notre société affiche aujourd’hui du respect pour l’homme à l’aune de sa singularité par rapport à ce qui est ressenti comme la norme générale.

Or, respecter la différence ouvre la voie à la contingence : je respecte l’autre en fonction de mon jugement, qui peut être altéré ou influencé. Ainsi, la différence prend le pas sur le respect et devient une valeur en soi. Cette conception se démarque nettement de la notion traditionnelle de respect d’inspiration chrétienne et de sa dérivée kantienne, qui veut que l’on respecte l’homme dans son humanité, c'est-à-dire pour ce qu’il est et non pour ce qu’il paraît. Au sein de l’institution militaire, le frère d’armes est un «code génétique» commun plus fort que telle ou telle caractéristique extérieure. Il s’agit ici de suggérer que le cadre de la spécificité militaire favorise une forme de respect plus authentique, gage de pérennité du lien social. Ceci explique en grande partie que, dans un pays où l’ascenseur social semble paralysé par la force d’héritages socioculturels que le système scolaire a plutôt tendance à accentuer qu’à lisser, les forces armées pérennisent le modèle du mérite républicain. Ainsi, aujourd’hui, la moitié des officiers de carrière sont issus du corps des sous-officiers, et la moitié des sous-officiers proviennent des hommes du rang. Dans ce défi de la mobilité sociale ascendante qui est posé à la Nation, l’institution militaire fait preuve d’une belle exemplarité.

 

S’il ne saurait être question de transformer notre société en une parodie d’institution militaire, force est au moins de reconnaître que cette approche de la communauté et de l’individu, toute singulière qu’elle puisse être, n’en constitue pas moins une piste de réflexion recevable. Plus de deux ans après la sortie du Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale, les travaux sur la création d’une forme de service civique semblent au point mort. Nul doute que l’impact financier d’un tel dispositif a de quoi rafraîchir les ardeurs en la matière. Mais, à l’heure où l’on s’interroge sur la destinée de nos systèmes de retraite par répartition, il faut se souvenir que l’investissement rentable par excellence est celui fait sur l’humain. La maxime de Jean Bodin n’a pas pris une ride : «Il n’est de richesses que d’hommes».


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