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Engagement opérationnel

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Mission : capturer

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Par le CNE Laurent de LINGUA de SAINT BLANQUAT

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En se plongeant, au niveau tactique, dans la doctrine des forces terrestres de l’Armée française on peut être surpris pas la faible importance que revêt la notion de capture de l’ennemi. Le mot « capturer » ne figure que deux fois dans le document de doctrine de contre rébellion de l’Armée de terre. Le mot est aussi assez absent de la prolifique littérature militaire abordant la thématique de contre rébellion. A l’inverse, la presse se fait régulièrement l’écho de « chasses à l’homme », plus ou moins fantasmées, conduites par certains de nos alliés et qui suscitent le débat. La neutralisation de Ben Laden a provoqué de nombreuses réactions comme celle du philosophe Grégoire Chamayou qui dénonce de telles opérations. Il ne saurait s’agir pour nous de confondre une stratégie de chasse à l’homme, le « kill or capture » , et la capture évaluée, décidée et organisée d’un ennemi désigné. C’est-à-dire une opération militaire visant à faire prisonnier un membre important d’une organisation contre laquelle nous luttons.

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Si en 1947 le chef Viêt Minh Ho Chi Minh échappe de peu aux soldats français engagés dans l'opération Léa visant en partie à le faire prisonnier, les exemples historiques de capture de chefs ennemis sont bien connus. Toujours à un niveau stratégique, on peut évoquer les capture de Saddam Hussein qui après avoir échappé aux forces américaines finit par être découvert le 13 décembre 2003 à Tikrīt et celles des criminels de guerre en Ex-Yougoslavie qui ont fait l'objet d'opération de recherches couronnées de succès. Ces captures ont une portée symbolique importante répondant à un objectif politique et stratégique, raison pour laquelle elles sont principalement conduites par les forces spéciales. En se plongeant, au niveau tactique, dans la doctrine des forces terrestres de l'Armée française on peut être surpris pas la faible importance que revêt la notion de capture de l'ennemi. Le mot « capturer » ne figure que deux fois dans le document de doctrine de contre rébellion1 de l'Armée de terre. Le mot est aussi assez absent de la prolifique littérature militaire abordant la thématique de la contre rébellion. A l'inverse, la presse se fait régulièrement l'écho de « chasses à l'homme », plus ou moins fantasmées, conduites par certains de nos alliés et qui suscitent le débat. La neutralisation de Ben Laden a provoqué de nombreuses réactions comme celle du philosophe Grégoire Chamayou2 qui dénonce de telles opérations. Il ne saurait s'agir pour nous de confondre une stratégie de chasse à l'homme, le « kill or capture »3, et la capture évaluée, décidée et organisée d'un ennemi désigné. C'est-àdire une opération militaire visant à faire prisonnier un membre important d'une organisation contre laquelle nous luttons.

La mission « capturer » au niveau de la brigade, du groupement interarmes ou du sous groupement, qui n'existe donc pas à ce jour dans le corpus doctrinal français, mérite sans doute une réflexion que cet article propose simplement d'initier. Réussir à saisir, sans le tuer, un chef ou un spécialiste ennemi pour le soustraire à son unité ou à son réseau dans le but de l'empêcher de nuire est une solution tactique qui présente de nombreux avantages et qui ne s'improvise pas. Cela est d'autant plus vrai dans les conflits actuels qui se déroulent au sein de la population.

La capture d'un ennemi n'est pas sans poser de problèmes de différents ordres. Pourtant, les raisons de recourir à ce procédé existent. Actuellement pratiquée en opération, la définition de la mission capturer mérite donc d'être précisée et ses acteurs définis.

 

Capturer l'ennemi : un sujet sensible et complexe.

Il y a un paradoxe pour la France à vouloir mener en Afghanistan une guerre propre, respectueuse du droit international et économe en vies humaines d'une part et, d'autre part, à minimiser l'importance de la capture de prisonniers tant dans le corpus doctrinal que dans la communication des forces armées. La première des raisons est sans doute liée au secret bien nécessaire des opérations en cours. La seconde est sans doute qu'il s'agit là d'un sujet sensible. Faire des prisonniers de manière ciblée pose ainsi des problèmes.

Le cadre légal est contraignant. Sans restreindre la liberté d'action - l'armée française applique naturellement les textes juridiques - elle prive la force de l'accès aux capturés lorsqu'il ne bénéficie pas du statut de prisonnier de guerre. Dans le cas du conflit afghan qui se déroule dans un pays souverain, les forces de la coalition ont l'obligation légale de remettre leur prisonnier aux autorités afghanes souveraines qui sont l'organisme gouvernemental civil qualifié au regard de la loi. C'est la raison pour laquelle l'Armée française ne fait pas de prisonnier en Afghanistan, ou plus précisément, ne les conserve pas au-delà d'un brève période de détention extrajudiciaire4. Les contraintes sont aussi d'ordre technique : il est complexe pour des forces conventionnelles, à partir de renseignements exploités, de planifier une opération de capture et de la conduire. La qualité du renseignement recueilli en amont doit être de très grande qualité. La capture demande un effet de surprise et un rapport de force momentané et localisé très favorable pour surprendre l'homme recherché dans son repaire ou au cours de l'un de ses déplacements. En cas d'action impromptue entre en compte le facteur chance ainsi que la capacité de la force à réagir vite pour saisir l'opportunité qui risque de ne pas se représenter.

D'un point de vue médiatique enfin, les images des mauvais traitements infligés aux prisonniers irakiens d'Abu Ghraïb ont marqué à juste titre les consciences occidentales. Il en découle probablement aujourd'hui une appréhension, difficile à estimer précisément, pour les armées occidentales à faire des prisonniers. Cette tendance est accentuée par l'interdiction faite par le Droit International de filmer ou de photographier des prisonniers. L'absence d'image après le déferlement de la polémique ne doit pas conduire à nier, au moins au sein des armées un état de fait.

Le contexte évoqué, quelques pistes peuvent être envisagées pour mieux cerner les bénéfices que l'on peut tirer de la mission « capturer ».

 

Capturer est souvent préférable à neutraliser.

Dans un conflit où le contrôle de la population est primordial le chef tactique est souvent amener à la considérer comme le centre de gravité. La capture des chefs locaux se dissimulant permet de soustraire la population à l'influence que la force souhaite contrecarrer. Les opérations cinétiques de destruction du potentiel ennemi y contribuent, la capture de figures locales aussi. Capturer un chef, c'est d'abord priver une troupe de l'autorité souvent charismatique dont elle relève. Durant la guerre d'Algérie, « l'arrestation du chef de la zone autonome d'Alger, Yacef Saadi le 24 septembre 1957, et la mort, quelque jours plus tard, de son adjoint, Ali la Pointe, marque la fin de la bataille d'Alger »5. Dans le cas où la troupe de rebelles est plutôt contrainte, la capture peut délier des combattants de leur allégeance forcée.

Elle peut enfin priver un réseau de poseur de pièges de son expert le plus chevronné. La capture d'un chef ou d'un expert a aussi un effet moral considérable. Un chef tué est remplacé, la capture désorganise d'avantage un réseau. Elle démontre que la force a la capacité de frapper précisément là où elle le souhaite. Cela reste vrai lorsqu'il s'agit d'une simple saisie d'opportunité, ce que l'ennemi ne pourra savoir. Cela pourra être exploité par les unités en charge de l'action indirecte: la force pourra diffuser l'information que l'opération avait pour objectif la saisie d'un leader. Un ennemi capturé acceptant de parler s'avère être une riche source de renseignement. Cette hypothèse ne saurait motiver sa capture car prévoir qu'il coopérera ne pourrait être anticipé, à moins de connaitre parfaitement son profil psychologique. Néanmoins, une manipulation permet d'obtenir ou de recouper des informations importantes mais souvent considérées comme anodines par celui qui les livre. Le ressort de l'égo est à cet égard le plus pertinent. Un chef ennemi aura souvent à coeur de démontrer son importance réelle ou fantasmée et pourra détailler d'avantage son rôle dans la structure qu'un simple combattant. Mais surtout, à moyen et long termes, les chefs ennemis capturés offrent de nombreuses opportunités démultipliant le bénéfice d'une simple capture. La première est sans doute de les « retourner » lorsque cela est possible, avec du temps. Par ailleurs, lorsqu'il n'est pas utile de tuer, la capture ciblée présente un avantage éthique : elle permet la neutralisation de l'ennemi comme peut le prévoir l'esprit de la mission tout en réduisant le niveau de violence. La suppression de certains leaders tribaux locaux, même fortement liés à l'insurrection ennemie, n'est pas nécessairement la meilleure stratégie dans la perspective de reconstruction des structures locales de gouvernance6.

 

Doctrine et acteurs.

La capture d'un ennemi par un échelon tactique, brigade ou régiment, s'inscrit dans le processus de « ciblage » qui est une sous branche du « targeting ». Ainsi : « Le ciblage repose sur la recherche d'un effet et non sur la simple accumulation de destructions. [...] Détruire, capturer, neutraliser, dégrader, tromper, exploiter, convaincre, obtenir le soutien, influencer sont les principaux types d'effet que l'on peut rechercher »7. La doctrine de lutte contre les « improvised explosive device » (IED) aborde aussi la nécessité de capturer les membres des réseaux maitrisant cette technologie. Le concept interarmées de fouille opérationnelle précise : « Au-delà des armes et des ressources de l'adversaire, la fouille opérationnelle permet de démanteler les réseaux et de capturer des personnes recherchées »8. Si la capture n'est pas systématiquement une composante de la lutte contre les IED, la fouille opérationnelle constitue une capacité tactique dont les procédés sont proches de ceux de la mission capturer : bouclage d'une zone, ratissage, investigation des lieux et contrôle des identités.

Action s'inscrivant dans un cadre global de contrôle du milieu la mission capturer (CPT) peut être ainsi définie : « action qui consiste pour une unité, agissant sur renseignement ou saisissant une opportunité, à neutraliser sans tuer, en faisant prisonnier un ennemi identifié».

Dans sa mise en oeuvre, le processus de capture demande une bonne coordination entre les capteurs de renseignement, les unités devant remplir la mission et le commandement. L'exemple de la Task force La Fayette, engagée en Afghanistan, met en relief l'importance d'une cellule de son centre des opérations en charge de cette coordination (entre autres missions) : la « fusion cell ». Son processus de targeting repose sur un cycle de deux semaines permettant de conduire une étude des cibles à la fois exhaustive et réactive en concertation avec tous les acteurs, nationaux et alliées. Elle tient à jour la « Joint priority effective list » (JPEL). En dehors des opérations planifiées, capturer des membres de cette liste doit demeurer un « en mesure de » permanent afin d'envisager par avance toute saisie d'opportunité. Cette structure a ainsi permis la capture de 6 insurgés de la JPEL de la Task Force La Fayette III. Les missions de capture sont principalement menées par les forces spéciales qui y sont préparées. Leur action ne doit pas se faire dans le même lieu ou le même temps que les forces conventionnelles. Les missions de capture peuvent aussi être conduites par des troupes conventionnelles. Cela dépend du renseignement, du terrain et de la situation, de l'articulation et de la composition de la force. Cela nécessite de décrire les missions particulières des capteurs renseignement pour cet objectif. Par exemple, une capture de jour en milieu semi permissif est plus complexe pour les forces spéciale (plus légères et au volume plus faible) que pour les forces conventionnelles. Le choix de l'unité chargée de la capture dépendra aussi de la nature de l'ennemi à capturer, de son importance, du dispositif qui le protège, du mode d'action retenu. La capture de niveau tactique par des unités conventionnelles ne saurait être considérée comme une vulgaire chasse à l'homme. Le chef tactique tirera profit de pouvoir réglementairement confier cette mission à ses subordonnés. Procédé du fort au faible dans un contexte de contre-rébellion, c'est une mission encadrée légalement dont les bénéfices sont démontrés. Elle présente des risques inhérents à toute opération militaire. La juste définition de la cible par le commandement, conseillé par la chaine renseignement de la force, est le point-clef qui permet de compenser les inconvénients (temporaire et forte concentration de moyens) par un indéniable et double avantage : acquisition de renseignement et ascendant moral.

1 Doctrine de contre rébellion, Centre de doctrine et d'emploi des forces (CDEF), Paris, Janvier 2009. La

première occurrence s'applique aux hommes (p.38), la deuxième aux ressources de l'ennemi (p. 41).

2 Cf. « La chasse à l'homme, une nouvelle doctrine de guerre » par Grégoire Chamayou, Libération, 3 mai 2011.

3 George A. Crawford propose de “placer la chasse à l'homme au fondement de la stratégie états-unienne”. Par

 

chasse à l'homme il entend la neutralisation ou la capture. Cf. Manhunting: Counter-Network Organization for

Irregular Warfare, Joint Special Operations University Report, 2009. Cité par Grégoire Chamayou, cf. infra.

4 Cf. Cahier de la réflexion doctrinale « Des personnes capturées en opération » par le lieutenant-colonel Jérôme

Cario, Centre de doctrine et d'emploi des forces (CDEF).

5 Principes de contre-insurrection, Hervé de Courrèges, Emmanuel Germain, Nicolas Le Nen, Economica, Paris,

2010, p.93.

6 Entretien avec le colonel de Medlege, chef d'état-major de la Task Force La Fayette III, septembre 2011.

7PIA-03.261 Doctrine interarmées de fouille opérationnelle. Approuvé le 12 février 2011 sous le n°152

DEF/CICDE/NP, p.11.

8 PIA-03.161 Concept interarmées : La fouille opérationnelle. En attendant sa révision ce document reprend le

texte intégral de l'ancienne PIA-03.161 diffusée par le CICDE sous le même titre sous le N°

165/DEF/CICDE/NP du 24 juin 2008.


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