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Engagement opérationnel

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ONUCI: les casques bleus sont-ils devenus un mal nécessaire?

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Par le chef de bataillon Cédric DUVERGER

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Les forces œuvrant dans le cadre des missions de maintien de la paix sous mandat de l’ONU rencontrent de grandes difficultés à planifier et à conduire efficacement des opérations d’envergure. La composante militaire constituée de contingents très hétérogènes n’agit plus de façon autonome et souffre de ne pas avoir d’objectif propre clairement assigné.

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Les casques bleus n’ont jamais été autant déployés de par le monde. La barre symbolique des 100.000 soldats de la paix déployés[1] vient d’être dépassée pour la première fois au mois de février 2010. Pourtant, paradoxalement, ces casques bleus combattent et s’interposent de moins en moins. Sur les 15 opérations de maintien de la paix en cours[2], la plupart sont en effet considérées comme ayant atteint leur phase de «stabilisation». Quelle est donc la mission de ces soldats sans adversaires? Dans une dynamique de paix, ces guerriers ne deviennent-ils pas un poids plus qu’un levier? Les casques bleus ne sont-ils pas finalement devenus de simples faire-valoir politiques déconnectés des réalités du terrain?

L’opération des nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) illustre parfaitement les limites et les difficultés de ce type d’engagement.

 

Un déploiement important mais déconnecté des besoins opérationnels

 

L’ONU ne perd aucune occasion pour communiquer sur le nombre de casques bleus déployés dans les missions de maintien de la paix. Cette approche quantitative, vestige d’un passé où l’on mesurait la valeur d’une armée à son volume, entretient habilement une double illusion de transparence et de lisibilité, deux valeurs chères aux Nations-Unies. Le nombre de soldats devient ainsi un véritable étalon et permet, de façon objective et consensuelle, d’apprécier la situation sécuritaire d’un pays ou de mesurer l’efficacité d’une force. Pourtant, ces chiffres n’ont en réalité que peu de pertinence.

Ainsi, le format de la composante militaire de l’ONUCI répond davantage à la volonté de marquer les efforts financiers et politiques consentis par les principaux pays donateurs de l’ONU qu’à répondre à un réel besoin opérationnel. Corollaire de cette inadéquation structurelle, acceptée et assumée par New York[3], le mandat de l’ONUCI repose sur une obligation de moyens et non sur une obligation de résultat. Cela constitue de facto un véritable aveu de faiblesse et contribue à miner le rôle dissuasif de la force.

Plus grave encore, la cohérence et la crédibilité du dispositif militaire peuvent être directement menacées. Les contingents sont en effet parfois utilisés comme de simples pions sur l’échiquier politique. Ainsi, la décision du conseil de sécurité de retirer un bataillon d’infanterie bangladeshi de Yamoussoukro au mois de juin 2009 ne traduisait aucunement le signe d’une amélioration sécuritaire ou politique. Il s’agissait au contraire de donner un avertissement aux autorités ivoiriennes afin de les inciter à accélérer le processus électoral.

 

Un état-major militaire inhibé et sous tutelle

 

Peu consulté pour déterminer le type, le volume, et les capacités des troupes qui pourraient être utilement déployées, le général commandant la Force ne possède par ailleurs qu’une liberté d’action très limitée dans la conception et la planification des opérations.

La composante militaire demeure en effet très largement inféodée aux décisions de l’état-major civil. Ainsi, le leadership des fonctionnaires internationaux est véritablement prégnant pour chacune des lignes d’opérations de l’ONUCI, qu’elles soient à dominante sociale, financière, humanitaire ou encore sécuritaire. Ainsi, toutes les actions de la force doivent être conçues pour s’inscrire et s’intégrer dans une dynamique civile contraignante et peu maîtrisée.

 

Par ailleurs, le département des opérations de maintien de la paix (DOMP) supervise et valide depuis New York la planification et la conduite des opérations. Cet échelon stratégique de contrôle, désincarné et distant, engendre souvent d’importantes frustrations au sein de l’état-major de théâtre. Ainsi, l’impression de condescendance et de manque de confiance de la part de New York qui transparaît dans les échanges quotidiens tend à déresponsabiliser les officiers d’état-major et à parasiter les échanges d’informations au sein de l’opération.

Enfin, la planification des opérations majeures est naturellement dimensionnée par les budgets alloués à la mission. Or la double chaîne hiérarchique, organique et opérationnelle, ne se coordonne absolument pas. Ainsi, le bureau Finances du DOMP ne communique qu’avec la division soutien de l’ONUCI. Ce manque de symbiose et cette organisation du travail cloisonnée dégradent fortement la capacité de planification de la force. Les ressources financières, pourtant globalement satisfaisantes, sont par ailleurs peu optimisées.

 

Des opérations peu ambitieuses mais pourtant complexes à conduire


 

La dimension multiculturelle de la force, si riche soit-elle, induit de nombreuses contraintes techniques et entrave fortement le rythme et la conduite des opérations. Par exemple, la compatibilité des moyens de transmissions des différents contingents, pierre angulaire de toute action coordonnée, n’est toujours pas assurée[4]. De plus, la grande hétérogénéité des contingents sur le plan technique et tactique impose de privilégier des actions simples, courtes et décentralisées. Le choix des modes d’action envisageables et l’efficacité globale des opérations s’en trouvent donc limités.

Le chef des opérations n’a par ailleurs pas autorité sur l’ensemble de ses moyens. Ainsi, le détachement d’hélicoptères militaires est placé sous les ordres d’un civil, responsable de l’ensemble des opérations aériennes pour l’ONUCI. Les unités et moyens du génie sont, quant à eux, placés sous les ordres d’un autre civil qui commande la division soutien. Le centre opérationnel[5], lui-même, est sous la tutelle du chef de cabinet civil du représentant spécial du secrétaire général. D’un point de vue strictement opérationnel, cet organigramme constitue donc une véritable aberration. Il répond exclusivement à des logiques financières et administratives et constitue une vulnérabilité critique. Le général est ainsi tenu de négocier au quotidien et de composer avec des managers civils souvent peu familiarisés avec les opérations militaires.

Enfin, certains pays contributeurs ont une vision biaisée de la logique de volontariat sur laquelle reposent les missions de maintien de la paix. Ainsi, bien que théoriquement placés sous le commandement direct du général commandant la force, les chefs des contingents nationaux n’hésitent pas à revendiquer une certaine indépendance d’esprit, voire un droit de veto concernant les missions jugées à risque. Pour autant, si ces contributions nationales sont volontaires, elles ne sont pourtant pas bénévoles.[6]

Cette remise en cause implicite du pouvoir supranational de l’ONUCI fragilise considérablement les coalitions et pourrait devenir son plus grave écueil.

 

Ainsi à l’instar de l’ONUCI, les forces œuvrant dans les missions de maintien de la paix rencontrent de grandes difficultés à planifier et à conduire efficacement des opérations d’envergure. La composante militaire n’agit plus de façon autonome et souffre de ne pas avoir d’objectif propre, clairement assigné.

Contrairement aux structures de l’OTAN, où l’état-major militaire intègre des composantes civiles, c’est ici un état-major civil qui, dans le cadre général de son mandat, intègre une dimension militaire dans chacun des volets politique, social et sécuritaire. Cette mise en œuvre par l’ONU du concept d’approche globale est donc bien peu satisfaisante d’un point de vue militaire et peu efficace sur le terrain.

Cette coupure grandissante entre l’échelon stratégique et l’échelon de théâtre, le leadership croissant des civils dans les affaires militaires ainsi que les contraintes intrinsèques des coalitions ne préfigurent-ils pourtant pas une nouvelle façon de concevoir et de faire la paix?

 



[1] Les effectifs dédiés aux opérations de maintien de la paix ont atteint à cette date un niveau inégalé, avec 12.933 policiers, 2.348 observateurs et 85.265 militaires déployés.

[2] Ce nombre est resté globalement stable depuis 20 ans. Il correspond notamment à la ressource disponible en fonctionnaires internationaux pour armer les états-majors civils.

[3] Siège de l’ONU, abritant notamment le Conseil de sécurité des Nations Unies et le département des opérations de maintien de la paix (DOMP). Les mandats de ces opérations sont notamment consultables sur internet.

[4] Cette faille capacitaire a pourtant été soulevée dès le début de la mission en 2004.

[5] Joint Operation Center (JOC).

[6] En 2009, l’ONU remboursait aux pays contributeurs 1.028 $ par mois et par casque bleu. À titre indicatif, la solde moyenne d’un militaire pakistanais s’élève approximativement à 75$ par mois.

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