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Valeurs de l'Armée de Terre

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Où l’on reparle des héros…

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Par le Chef d'escadron (TA) François-Régis LÉGRIER

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«Rendez-nous nos héros», tel est le titre d’un article de Samuel Duval paru dans le journal Le Monde du 11 mars 2010. «Que sont les héros devenus?», s’interroge la revue Inflexions dans son numéro du mois de janvier 2011, numéro suivi d’une journée d’études aux Invalides le 27 avril dernier. Puis, dans le Nouvel Observateur du 26 mai 2011, perdues dans les affres de l’affaire DSK, on tombe sur les photos de nos 58 soldats morts en Afghanistan. On aurait pu rêver meilleure compagnie, mais enfin ils sont là, sortis de l’oubli par Jean-Paul Mari.

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Un constat s’impose: depuis l’embuscade d’Uzbeen en Afghanistan le 18 août 2008 ‒ embuscade dans laquelle périrent 10 soldats français ‒, la mort au combat ne confère plus le statut de héros mais celui de victime, et c’est bien cette confusion qui semble poser problème.

Un héros, qu’est-ce que c’est? Et surtout, à quoi ça sert? Si l’on s’en réfère à l’étymologie grecque, un héros est un demi-dieu, né d’un père mortel et d’une déesse ou l’inverse. Il est célèbre pour sa bravoure mais aussi pour ses discours.

Qui dit héros dit modèle à imiter, dit multiplicateur d’énergies, dit capacité à se battre, à vaincre la peur, à s’imposer… En rendant un culte au héros, on favorise ainsi la cohésion de la cité.

Qui dit victime dit mise en cause, dit culpabilité et judiciarisation à outrance, dit aussi atrophie des énergies, des volontés et des intelligences, dit enfin méfiance et incapacité à se battre. Pour faire court, endosser sans broncher le statut de victime pour nos soldats morts en opérations, c’est prendre le risque à terme, de ne plus trouver quiconque pour exercer correctement ce métier qui ne rapporte même plus une parcelle de gloire… C’est donc fragiliser la cité!

 

Alors essayons de creuser un peu plus cette question en partant du principe que l’adage «Tel père tel fils» vaut également pour les sociétés.

Une société guerrière sécrète des héros essentiellement guerriers. Les exemples abondent: Achille, héros légendaire de la guerre de Troie plusieurs siècles avant Jésus-Christ; Cûchulainn, héros mythique de l’Irlande du début de l’ère chrétienne qui, à la veille d’une bataille dont il sait qu’elle sera la dernière, dit à sa mère éplorée: «depuis le premier jour que j’ai porté les armes, jamais encore je n’ai refusé le combat. Voudrais-tu donc que je commence? Ma gloire et mon renom me sont plus que ma vie»; Roland le preux chevalier et sa célèbre épée Durandal… Les héros guerriers mettent leur gloire et celle de leur pays au-dessus de tout.

Une société chrétienne engendre des héros chrétiens que l’on appelle des saints. Les saints poussent, à un degré surhumain, c’est à dire surnaturel, la perfection et l’accomplissement de certaines vertus – ils mettent la gloire, non la leur mais celle de Dieu, et l’amour du prochain au-dessus de tout: les martyrs des premiers siècles en sont un exemple éloquent; ils deviennent des modèles à imiter et favorisent ainsi l’expansion du christianisme. Plus près de nous, un Maximilien Kolbe, se substituant à un père de famille condamné à mort dans un camp de concentration nazi, illustre cet amour poussé jusqu’au sacrifice…

Une société laïque favorise l’éclosion des héros en tout genre (hommes politiques, hommes de lettres, professeurs, etc.) ayant, d’une manière ou d’une autre, rendu des services signalés à leur pays et contribué à sa renommée; en France, ils sont au Panthéon: c’est là que se côtoient Mirabeau, Victor Hugo, Paul Langevin, Louis Braille et bien d’autres encore.

Une société hédoniste sécrète donc de façon assez naturelle des héros festifs: joueurs de foot, acteurs de cinéma, etc... Leur gloire personnelle peut éventuellement retomber sur leur pays, mais ce qui les caractérise est sans doute la fugacité. Comme des étoiles filantes, ils brillent avant de céder la place et de disparaître dans l’indifférence lorsqu’ils ne sont pas voués aux gémonies par ceux qui les encensaient la veille. On parlera d’Achille jusqu’à la consommation des siècles; il n’est pas sûr que nos héros festifs puissent prétendre à un pareil sort.

 

Jusque-là, il n’y a rien à redire sauf que, lorsqu’une société hédoniste comme la nôtre se mêle de faire la guerre, cela ne va pas sans créer un hiatus, voire un malaise. Le retour au réel que constitue la participation à des conflits armés doit nous amener à une prise de conscience et à des remises en cause douloureuses sur les fondements de notre société.

 

Quels sont les ressorts des sociétés guerrières et religieuses comme l’étaient les sociétés antiques ou médiévales?

·         L’honneur, la gloire et la liberté valent plus que la vie terrestre et valent donc d’être défendus par les armes.

·         Le bien commun de la société peut exiger de façon parfaitement légitime le sacrifice de certains de ses enfants.

·         Enfin, après la vie terrestre, il y a la vie éternelle et, dans ces conditions, la mort n’est qu’une étape ‒ certes difficile ‒ à laquelle il faut se préparer, et cette préparation passe par l’acceptation et non le déni de cette réalité. Le héros est celui qui brave la mort et acquiert ainsi l’immortalité… Cela suppose un haut degré de vertu, notamment le courage; donc une éducation et une ascèse.

Quels sont les ressorts d’une société hédoniste et sécularisée?

·         La mort et la souffrance sont le mal absolu et, par voie de conséquence, le bien-être est la valeur suprême.

·         L’individu, c’est à dire le Moi, vaut plus que la société, laquelle n’a de sens que si elle sert les intérêts particuliers.

·         Enfin, le fait religieux est strictement confiné à la sphère privée et c’est donc le relativisme qui s’impose comme norme sociale, supprimant par la même toute espérance collective d’ordre surnaturel et engendrant un nihilisme grandissant.

 

Le modèle festif permet d’évacuer le tragique de nos existences (cf l’homo festivus de Philippe Muray). Il est sans doute confortable et sympathique à court terme, mais il ne permet certainement pas de comprendre le réel et de donner du sens à nos vies et à nos morts…

Il ne s’agit pas de prôner ici un retour à la société antique ou à celle du moyen-âge, mais de dire qu’il y a une certaine urgence à rétablir une échelle de valeurs qui a été celle de l’humanité pendant des siècles et qui est encore celle de nombreux pays. Le service de la cité dans sa forme la plus exigeante, qui est celle du métier des armes, mérite ‒ non pas une émotion compassionnelle, ostentatoire et fugitive – mais une véritable reconnaissance empreinte de dignité et de respect. Autrement dit, doivent accéder ou ré-accéder au statut de héros, c’est à dire à l’immortalité, ceux qui, bravant la mort, ont fait honneur à leur pays; ceux qui, par leur attitude extraordinaire, ont porté à un degré supérieur l’exercice de certaines vertus afin qu’il puisse servir d’exemple. Prêcher sur l’utilité des héros est sans doute une chose bonne et nécessaire, mais pas suffisante: nous avons besoin de héros charnels; ils existent… Du Premier maître Loïc Lepage mort en opérations le 4 mars 2006, au 1ère classe Cyrille Louaisil mort le 18 mai 2011, ils sont 58 à avoir été en Afghanistan jusqu’au bout de leur engagement et à nous donner, en toute simplicité et discrétion, une leçon de courage.

 

Abandonner le modèle festif source de nihilisme, restaurer une communauté de valeurs entre les décideurs politiques, la société et son armée, sont les conditions nécessaires pour redonner tout son sens à la mort au combat et à l’action militaire, donc au véritable héroïsme. Comme le dit Henri Hude, directeur du cours d’éthique à Saint-Cyr: «Sans un minimum d’élévation morale partagée, tout héros mort pour la patrie ressemble à un idiot qui se serait fait escroquer». En effet, l’esprit de sacrifice au service de l’hédonisme est une formule qui a peu de chances de durer!

 

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