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Histoire et Stratégies

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Paul-Gédéon Joly de Maizeroy (1719-1780)

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Par monsieur Thierry WIDEMANN

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Entré dans l’armée à l’âge de quinze ans, Joly de Maizeroy participa aux campagnes de Bohème et de Flandre sous le maréchal de Saxe. Il se distingua au siège de Namur, aux batailles de Raucoux et de Lawfeld. C’est avec le grade de lieutenant-colonel qu’il servit, à partir 1756, pendant la guerre de Sept Ans. Durant sa carrière militaire, il avait accumulé de nombreuses notes sur l’art de la guerre qu’il mit en ordre sitôt la paix conclue. Ses premiers ouvrages (dont des Essais Militaires, publiés en 1763, et un Cours de tactique théorique, pratique et historique en 1766), fondés sur une haute connaissance de l’histoire ancienne et de l’art de la guerre dans l’Antiquité rencontrèrent un succès qui lui ouvrit, en 1776, les portes de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Il a entretenu une correspondance avec les principaux spécialistes de l’art militaire de son temps, au premier rang desquels le roi de Prusse, Frédéric II, qui prit un de ses neveux à son service.

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Moins célèbre que celle de Guibert, la contribution de Maizeroy à l’histoire de la pensée stratégique n’en est pas moins considérable. Il est d’abord le premier à avoir introduit le terme de «stratégie» dans la pensée militaire, précisément dans ses commentaires des Institutions militaires de l’empereur Léon le Philosophe, ouvrage paru en 1771. On parlait alors, pour qualifier les hautes parties de la guerre, c’est-à dire l’art du général, de «tactique des armées» ou de «grande tactique». Le recours au terme de stratégie ne relève pas d’une question de vocabulaire puisqu’il ne recouvre pas pour Maizeroy le champ de la grande tactique. La stratégie se distingue de la grande tactique en ce qu’elle relève de l’art du général et de l’homme d’État. La dimension politique de l’art de la guerre est constamment rappelée, notamment quand il souligne que «la science de la guerre est une partie de celle du gouvernement, qu’elle en est même la clef».

Définie comme la traduction militaire d’un objectif politique, la stratégie prend ici son sens contemporain. D’autre part, ce qui selon lui distingue la tactique de la stratégie, c’est d’abord une différence de méthodes de pensée. La tactique, «science de mesure et de proportions», correspond à un domaine entièrement rationalisable qui peut être théorisé à partir du modèle de la géométrie. La stratégie, art de combiner «les temps, les lieux, les moyens», appartient à la dialectique, notion qui apparaît elle aussi pour la première fois dans le vocabulaire de l’art de la guerre.

En fait, ce concept n’avait pas le même sens qu’aujourd’hui où il évoque, dans le discours stratégique, un processus de réaction au contact de l’action de l’adversaire. Maizeroy l’emploie dans l’acception platonicienne où la dialectique a pour effet de remonter de propositions en propositions jusqu’aux premiers principes et constitue, dit-il, «la faculté la plus sublime de l’esprit, du raisonnement». Cela dit, l’apparition du concept de dialectique n’en est pas moins déterminante dans la mesure où elle témoigne d’une volonté d’affranchir la pensée stratégique de la référence géométrique, omniprésente au siècle des Lumières. L’esprit de géométrie est considéré à l’époque comme un modèle d’analyse applicable à toute discipline et à toute problématique. Le fait de considérer que seule la tactique puisse s’en inspirer, mais que la stratégie relève d’un autre registre de rationalité qui intègre «presque toutes les connaissances humaines», écrit Maizeroy, représente un moment essentiel dans l’élaboration de la pensée stratégique occidentale.

 

Il est important de noter ici qu’il existe historiquement deux conceptions du rapport entre tactique et stratégie. Une conception «verticale», qui est celle de Maizeroy et des Lumières en général, où ces deux registres se distinguent par une différence de méthode de pensée, et une conception «horizontale», géographique, où la distinction s’opère sur le terrain, selon que l’on est ou non au contact de l’adversaire. Cette dernière définition n’apparaît qu’à l’extrême fin du XVIIIème siècle dans le Système de guerre moderne de Dietrich von Bülow daté de 1799. Pour Bülow, la tactique est la manœuvre sur le champ de bataille, la stratégie, l’ensemble des manœuvres permettant d’amener dans les meilleures conditions les troupes sur le lieu de l’affrontement. Cette acception est celle du XIXème siècle que l’on trouve sous la plume de Jomini et de Clausewitz. Pour Maizeroy, si les manœuvres en amont du champ de bataille relèvent bien de la stratégie, les ordres de bataille en dépendent aussi dans la mesure où la disposition d’une armée entière sur un champ de bataille fait appel à un raisonnement d’un autre niveau de réflexion que le déplacement d’un simple bataillon qui relève lui de la tactique dite élémentaire.

 

En ce qui concerne ces différents registres de l’art de la guerre, Maizeroy insiste particulièrement sur leur articulation. Il utilise abondamment le terme de «combiner» en le renforçant par d’autres formulations dont la métaphore est mécanique, notamment dans les Essais militaires où il précise que les parties de l’art de la guerre «sont toutes dépendantes, comme les ressorts d’une montre, dont le moindre concourt à la justesse de son mouvement; ainsi comme dans un ouvrage de mécanique on doit travailler avec soin à la moindre de ses parties».

 

On doit également à Maizeroy d’autres intuitions, dont on ne peut considérer qu’il en soit l’inventeur, mais qui trouvent sous sa plume des formulations inédites, notamment en ce qui concerne un des principes fondamentaux de la guerre, aujourd’hui appelé liberté d’action. Parmi les maximes fondamentales de la dialectique, dit-il en effet, il s’agit de «se ménager une liberté générale de mouvement, soit pour les desseins prévus, ou ceux que les circonstances peuvent faire naître […] d’être toujours le maître de combattre en choisissant son temps et son terrain…». Il a également perçu le mécanisme de la manœuvre sur lignes intérieures, mise en œuvre par Napoléon et formalisée par Jomini: «Les principes de la dialectique, écrit Maizeroy, font donc que dans les dispositions défensives, on ait moins de chemin à faire pour secourir, que l’ennemi pour attaquer, et dans l’offensive, vice versa». Manœuvre que Jomini décrira ainsi: «Deux lignes intérieures ou centrales seront préférables à deux lignes extérieures, puisque l’armée qui aura la ligne intérieure pourra faire coopérer chacune de ses fractions à un plan combiné entre elles...».

 

Malgré ces intuitions novatrices, Maizeroy est vite tombé dans l’oubli. Il a pâti de l’ombre de Guibert, considéré comme «le stratège des Lumières», terme récurrent dans l’historiographie pour le définir. Le style de Guibert est plus percutant que celui de Maizeroy, et le Discours préliminaire, la composante politique des théories de Guibert, a fortement contribué à sa notoriété.

Maizeroy, rarement cité, n’a été véritablement réhabilité que par Jean-Paul Charnay, dans son Essai général de stratégie (1973) puis par le général Poirier, (Les Voix de la stratégie en 1985) qui en parle en ces termes: «C’est à Joly de Maizeroy et à sa Théorie de la guerre que l’on doit le texte le plus éclairant sur le travail mental de l’homme de guerre».


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