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Histoire et Stratégies

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Physionomie du Corps expéditionnaire français en Italie

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Par le Lieutenant-colonel CLAUDE FRANC[1]

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Il y a maintenant deux ou trois ans, à l’occasion de la sortie sur les écrans du film «Indigènes», un formidable battage médiatique a donné une image tronquée et un peu caricaturale de ce qu’était réellement l’Armée d’Afrique lors de la Libération. Si on veut en avoir une perception plus conforme à la réalité, il est édifiant de se pencher sur la campagne d’Italie où elle a joué un rôle majeur dans la victoire alliée. En effet, sur le théâtre italien, la France n’a engagé que l’«Armée d’Afrique» élargie aux vieilles formations F.F.L., alors que la campagne de France, conduite de main de maître par de Lattre, a été marquée par l’amalgame des FFI qui, au cours de la campagne, a notablement changé la nature de l’armée[2].

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« Et c'est ainsi, qu'en présence de circonstances qui avaient commencé à fausser le jeu normal de l'exercice du commandement et des responsabilités, il eut à faire en sorte que l'armée d'Afrique toute entière, enthousiaste et rassérénée, se retournât contre l'ennemi qu'elle seule, dans les premiers temps, pouvait contenir en Tunisie. Plus tard, investi de la confiance du Gouvernement provisoire d'Alger que présidaient alors conjointement les Généraux de Gaulle et Giraud, il eut à commander les opérations françaises de l'Italie. Et s'il est vrai, comme on a bien voulu le reconnaître, que cette campagne marqua la résurrection de l'armée française dans l'ordre de bataille de nos alliés, avec un rôle nettement prépondérant lors de l'offensive sur Rome, il faut savoir que le mérite en revient à ce magistral outil de guerre qu'était cette armée d'Afrique, de transition, que le général Weygand avait retrempée après l'armistice, dans une intention qu'il n'avait cachée à personne». Extrait du discours de réception à l'Académie française du Maréchal JUIN, 1952.
 
Disparate et hétérogène, le C.E.F. est composé de cadres d'active provenant de l'armée de transition d'Afrique du Nord, d'évadés de France, de Français d'Afrique du Nord mobilisés[3], de Nord-Africains, engagés pour beaucoup avant 1939 et de Français Libres. C'est grâce à l'incomparable art du commandement de son chef, le Général Juin, et de ses divisionnaires qu'il a acquis très rapidement une très grande cohésion et une redoutable valeur opérationnelle.
 
Le Général Juin est le chef unanimement reconnu. Connaissant parfaitement tous les rouages et la psychologie de l'Armée d'Afrique au sein de laquelle il a passé l'essentiel de sa carrière, il forge inlassablement et progressivement, l'esprit de corps de son armée, par un commandement ferme et bienveillant, son optimisme, sa franchise et son courage. Entouré d'une estime générale, il sait aussi bien parler aux chefs qu'à la troupe, aux généraux comme au plus modeste des tirailleurs ou des goumiers. Tacticien hors pair, il sera très vite reconnu en ce domaine par les chefs alliés qui sauront rapidement prendre ses avis en considération et les suivre.
 
Il est puissamment aidé dans sa tâche par un état-major soudé sous le commandement éclairé et méthodique du Général Carpentier et par des commandants de division exceptionnels qui conserveront tous leurs commandements respectifs durant toute la campagne[4].
 
À la 2ème D.I.M., le Général Dody, solide chasseur alpin d'un calme imperturbable, parfait organisateur et ayant le goût de la réflexion et de la méditation. Foncièrement discipliné, il applique le vieux principe «prévoir loin et commander court», ce qui suscite parfois quelques réticences de la part de son état-major et des agacements passagers de ses colonels[5]. Mais dans le climat de confiance qu'il sait entretenir, il sait tout obtenir de ses troupes.
 
À la 3ème D.I.A., le Général de Montsabert est une figure de l'armée d'Afrique d'avant-guerre. Petit, le poil blanc et le teint coloré, c'est un optimiste, confiant dans sa «baraka». Il conduit sa bataille de l'avant avec une audace et une volonté communicatives.
 
À la 4ème D.M.M., le Général Sevez, étonnant de calme, de pondération et de sûreté de jugement. Savoyard et montagnard expérimenté il est unanimement respecté de ses hommes dont il connaît les possibilités.
 
Aux Tabors, le Général Guillaume, vieux camarade de Juin qui sous une apparence un peu frustre cache une finesse d'esprit peu commune. Petit et râblé, l'œil vif, il donne une impression d'énergie et de résistance à toute épreuve. S'exprimant parfaitement en berbère et en arabe, il jouit d'une aura exceptionnelle parmi ses goumiers.
 
À la 1ère D.F.L., le Général Brosset, Saint-Maixentais, ancien méhariste qui a rallié le Général de Gaulle dès le 27 juin 1940 et qui n'a cessé de se battre depuis cette date. Colonial, sportif infatigable, d'une culture très étendue, il a une personnalité accusée et un sens du terrain inné.
 
Au niveau des exécutants, les cadres d'active de l'Armée d'Afrique n'ont aspiré, durant la période de l'armistice, qu'à reprendre le combat que la majorité d'entre eux, demeurés en Afrique du Nord en 1940 n'ont pas connu sur le sol métropolitain. C'est le cœur déchiré qu'ils ont obéi aux ordres de résistance au débarquement américain. Ils ont accueilli avec joie et soulagement le «cessez le feu» et, déliés de leur serment de fidélité au Maréchal Pétain par l'Amiral Darlan, ils ont réussi à contenir les forces de l'Axe en Tunisie durant l'hiver 1942. Pour tous, c'est un privilège que d'être désignés pour le C.E.F.
 
Les Français d'Afrique du Nord n'ont pas échappé au désordre des esprits après la débâcle de 1940. Peu et mal renseignés, soumis à une propagande officielle tenace et partisane, les évènements de Mers el Kébir, de Dakar, de Syrie et de Madagascar les ont rendus anglophobes et anti-gaullistes. Profondément anti-allemands, ils considèrent les Américains avec sympathie.
 
En métropole, la nouvelle du débarquement en A.F.N. et la dissolution de l'armée d'armistice est pour beaucoup le signal d'une évasion vers l'Afrique du Nord, par l'Espagne. Ils seront environ 20 000 de tous grades à rejoindre l'Afrique du Nord et c'est parmi eux que le Corps expéditionnaire puisera une partie de son encadrement en officiers, sous-officiers et spécialistes. Ils apporteront leur enthousiasme et ces «évadés de France» serviront souvent de trait d'union entre l'Armée d'Afrique et la France Libre.
 
Les Musulmans constituent la grande masse de l'Infanterie. Ils occupent tous les postes ne nécessitant pas une instruction poussée ou des connaissances techniques approfondies. L'encadrement en sous-officiers de leurs unités est en partie indigène, dans une moindre mesure aux Goums. Les rares officiers issus de leurs rangs ne dépassent pas le grade de commandant et à partir de celui de capitaine, ne reçoivent plus de commandement.
 
Ces tirailleurs et goumiers sont d'excellents combattants du rang. Elevés très durement, capables d'efforts physiques intenses et prolongés, supportant toutes les âpretés climatiques, ils ont un sens inné du terrain, une vue perçante et, souvent, une ouïe très fine. Naturellement braves, ils sont remarquables en zone montagneuse, et guerriers par atavisme, ils ont le goût des armes. Fatalistes, («mektoub»), ils ne redoutent que les dangers qu'ils ne connaissent pas: les avions, les blindés et les mines. Ne pouvant meubler leurs loisirs par la lecture ou la correspondance, ils s'adonnent au jeu, ce qui amène au sein des unités des querelles, parfois sanglantes, que seule une discipline formelle très ferme permet de juguler.
 
Ils sont attachés à leurs chefs et à leur unité par des liens quasi religieux et féodaux. Sauf pour les plus évolués, la notion de patriotisme leur est totalement étrangère. La France n'est connue que par son administration et son armée. Ce qui compte, c'est le Chef...celui qui commande. Les Marocains, montagnards des 2ème D.I.M., 4ème D.M.M. ont en plus une fierté ombrageuse et un respect intransigeant de la parole donnée. Parlant des dialectes berbères, ils ne comprennent pas l'arabe, même dialectal qu'emploient les Algériens et les Tunisiens de la 3ème D.I.A., ce qui posera des problèmes lors des relèves ou des dépassements d'unités entre divisions. Les goumiers, plus frustres, individualistes, sont plus encore que les autres Marocains guerriers dans l'âme. Ils aiment le «baroud».Ils ont l'instinct du piégeur et du contrebandier, mais ils sont tout à fait inaptes à la défense statique. Très sensibles à l'échec, exaltés par le succès, ils ne raisonnent pas et suivent aveuglément leurs chefs. Considérés comme des supplétifs, ils se singularisent par leur tenue traditionnelle, la djellabah et supportent difficilement l'interdiction absolue qui leur est faite de se livrer au pillage.
 
Les Français Libres ont une psychologie très différente de celle de l'armée d'Afrique vis à vis de laquelle ils feront, au moins au début, souvent preuve de condescendance. Les cadres se sont mis volontairement et sciemment «hors la loi», ont parfois été traqués, toujours jugés et condamnés. Ils n'ont pas été mobilisés, leur adhésion est une démarche individuelle et volontaire. Ils ne remplissent pas d'«obligation militaire». Les relations initiales entre les F.F.L. et l'Armée d'Afrique ont été très froides. Les évènements ont séparé ces deux armées et jamais, même en Tunisie, ils n'ont combattu ensemble. Jaloux de leur identité, intransigeants, raillant et opposant le conformisme et la résignation de l'Armée d'Afrique à la décontraction qu'ils affectent, les «free french» refuseront la dénomination officielle de leur division, 1ère D.M.I., pour conserver celle, chargée d'émotion, de D.F.L. La fusion entre ces deux armées, grandement facilitée par les combats communs après le Garigliano, a été totale et sans arrière-pensée et est à mettre au crédit du futur Maréchal Juin et à l'esprit de discipline du Général Brosset.
 
Enfin, les pertes subies par le Corps expéditionnaire furent lourdes. Le 1er bureau du Général Juin relève que, durant l'hiver, «l'expérience a prouvé que toute division en ligne perdait en moyenne 90 hommes par jour»[6], ce qui correspond à des pertes tout à fait comparables avec celles que l'infanterie française a subies durant la Grande Guerre. Au cours des opérations du printemps, les chiffres exacts furent de 78 pertes journalières pour la 2ème D.I.M. et 103 pour la 3ème D.I.A. Pour une offensive se déroulant sur un mois, il fallait donc prévoir une réserve de 2 700 officiers et soldats pour chacune des divisions du C.E.F. Un tiers provenait des convalescents. Il reste donc à trouver 1 800 hommes que l'Afrique du Nord peine à fournir. Le CEF peut heureusement compter sur l'extraordinaire motivation des siens. Il n'est pas rare qu'aucune permission ne soit prise, ni que des blessés incomplètement remis reviennent de leur propre chef dans leur régiment avec l'aide d'ambulancières complices.
 
À titre d'exemple, lors des opérations du Belvédère, au 4ème R.T.T., le chef de corps [7] a été tué, et la totalité des commandants de bataillons[8] et de compagnies mis hors de combat et la moitié des chefs de section sont tués. A la 4ème D.M.M., le 2ème R.T.M., engagé au complet pour la campagne du printemps à partir du mois de mai a dû être dissous le mois de juillet suivant et relevé au sein de sa division par le 1er R.T.A.
 
Par ailleurs, du 12 décembre 1943 au 2 avril 1944, soit en un peu plus de trois mois, 1753 évacuations seront dues à des pieds gelés dont une des causes réside dans la moindre qualité des chaussures américaines par rapport aux bottes allemandes[9].
 
[1]Chercheur associé à la division Terre du Service Historique de la Défense
 
[2] L'armée Rhin et Danube de la fin de la campagne d'Allemagne n'avait presque plus rien à voir avec l'armée «B» qui avait débarqué en Provence moins d'un an auparavant : la 9ème D.I.C. avait été «blanchie» dès le début de l'automne de 1944 par incorporation massive de bataillons FFI en lieu et place des unités noires, impropres à être engagées en hiver dans les Vosges; une division à recrutement uniquement FFI, la 14ème D.I,. avait été mise sur pied sous les ordres du Général Salan à la fin de l'hiver et, avant d'entrer en Allemagne, au sein de chacune des divisions d'AFN, un régiment de tirailleurs avait été rapatrié en Afrique et relevé par un régiment FFI. À l'extrême fin de la campagne d'Allemagne, une seconde division FFI était formée, la 1ère D.I. sous les ordres du Général Caillies.
 
[3] En A.F.N., seuls les Européens ont été à proprement parler mobilisés, dans une proportion énorme puisque le ratio des mobilisés européens par rapport à l'ensemble de la population de cette origine a atteint le chiffre de 15%. Dans les deux protectorats du Maroc et de la Tunisie, les engagements des Musulmans se sont faits uniquement sur volontariat. En Algérie, juridiquement départementalisée, la population autochtone musulmane fut «réquisitionnée», mais le taux d'incorporation de celle-ci fut très loin d'atteindre celui atteint par les Européens.
 
[4] Tandis qu'à la 1ère Armée, le Général de Lattre conduira une véritable noria de ses divisionnaires. Au terme de la campagne d'Allemagne, tous les divisionnaires initiaux avaient été changés. En une campagne de neuf mois, le 2ème D.I.M. allait connaître trois commandants successifs, Dody, Carpentier et Linarès.
 
[5] Ancien professeur à l'École de Guerre avant 1939, il y a connu tous ses chefs de corps comme stagiaires. Aussi, une semaine avant l'offensive du Garigliano, il s'est fait communiquer tous leurs ordres initiaux qu'il a scrupuleusement épluchés et corrigés.
 
[6] Cité par J.C. NOTIN in « La campagne d'Italie », pages 271.
 
[7] Le colonel Roux.
 
[8] Les «trois mousquetaires» du 4ème R.T.T., les commandants Bacqué, Berne et Gandoët. Le premier est blessé grièvement et évacué, le deuxième, blessé très grièvement et intransportable, est fait prisonnier ; quant au troisième, blessé, il ne peut reprendre sa place au combat que huit mois plus tard.
 
[9] Cité par J.C. Notin in « La campagne d'Italie », pages 272
 
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