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Engagement opérationnel

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Plaidoirie pour planificateurs militaires à l’heure de la crise de l’esprit de défense et du fantasme de la prévisibilité de la guerre

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Par le Lieutenant-colonel Jean-Christophe VEYSSIERE

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La Défense n’est pas qu’une organisation productrice de sécurité. Avec ses codes et ses valeurs, et de par le contexte et la nature de sa mission, elle est une institution au service d’une société qui doit mieux la connaître et accepter ses spécificités, dont celle du possible don héroïque de la vie.

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Le 18 août 2008, neuf soldats français sont morts au combat dans l'embuscade d'Uzbin, tendue par des insurgés afghans dans la vallée de la Surobi. Les plaintes contre X pour mise en danger délibérée de la vie d'autrui déposées par sept des familles endeuillées ont été classées sans suite début 2010 par le tribunal pénal aux armées de Paris. Une enquête judiciaire vient cependant d'être rouverte par un juge indépendant à la demande de familles s'étant constituées parties civiles.

Depuis le début, les parents veulent comprendre pourquoi leurs fils sont morts, et dénoncent une planification défaillante au sens large. Cette affaire sensible soulève, entre autres, la question de la responsabilité des planificateurs militaires à l'heure de la privatisation de la mort du soldat.

Nul environnement n'est plus imprévisible que celui des conflits armés. En conséquence, quel que soit son génie ou l'excellence de l'appui technologique dont elle bénéficie, la planification ne pourra jamais garantir le succès de la mission en excluant totalement la mort. L'incertitude et la prise de risque seront toujours consubstantielles des opérations militaires. Le risque zéro n'existant pas, la mort du soldat ne doit être ni banalisée, ni systématiquement considérée comme la conséquence d'une planification défaillante. Au contraire, elle mérite même parfois d'être reconnue comme un acte d'héroïsme. Poussant à son paroxysme la gestion de l'incertitude, la guerre pose de facto un problème métaphysique par son lien avec la mort. Or les États ont toujours besoin d'hommes acceptant de risquer leur vie afin de protéger et de préserver les intérêts et les valeurs de leur société. Il revient dès lors au planificateur militaire de réduire l'incertitude pour conduire à la victoire tout en préservant au mieux la vie des soldats. La responsabilité morale de la mort demeurera néanmoins, et son acceptation ne pourra pas se faire sans l'adhésion de la société. En conséquence, le politique doit sans délai redonner du sens aux engagements militaires et réexpliquer à la Nation la signification du sacrifice de ses soldats, au risque de ne plus trouver d'hommes prêts à affronter les dangers de la guerre.

Le contexte actuel révèle que, malgré ses limites, la planification militaire demeure plus que jamais incontournable, à la condition de ne pas brider l'initiative.

 

La planification militaire dans le contexte actuel

 

La médiatisation actuelle des conflits braque très vite les projecteurs sur les échecs et sur les erreurs ou omissions de la conception initiale. Ne reconnaissant plus l'aspect sacré de la mission, notre société éprouve des difficultés à accepter le sacrifice consenti de ses fils. S'il y a des morts ou que la mission a échoué, c'est que l'opération a été mal planifiée ou mal conduite, et il faut donc trouver des fautifs. Ce phénomène est accentué par la distance et la nature des engagements actuels, où le but du sacrifice perd de son sens face aux préoccupations immédiates des citoyens. La douleur des familles appelle à la compassion, mais la volonté d'impliquer presque systématiquement la machine judiciaire révèle des fissures évidentes dans l'esprit de défense et dans la compréhension du sens du métier militaire, voire de l'essence même de la guerre. Il ne s'agit pas de taire l'éventuelle responsabilité des concepteurs dans l'échec d'une mission. L'offensive du Général Nivelle d'avril 1917 sur le chemin des Dames ayant conduit à des dizaines de milliers de morts pour une défaite cuisante est sans aucun doute condamnable, et serait légitimement inconcevable de nos jours. Pour autant, de par la nature de la guerre, la justice doit-elle s'appliquer à l'encontre des concepteurs des opérations qui tournent mal?

Selon la loi 2005-270 du 24 mars 2005 portant statut général des militaires et fixant le périmètre des responsabilités du chef tactique, le planificateur doit se conformer à l'esprit et à la lettre du droit des conflits armés, du code de la défense et des règles d'engagement qui lui ont été prescrites, et ne pourra pas être juridiquement mis en cause sur les conséquences de ses décisions si les diligences normales de ses responsabilités ont été correctement accomplies.

 

Les limites des plans face à la friction

 

De tout temps, les chefs militaires ont conçu des plans, plus ou moins heureux, qu'ils ont ensuite mis en œuvre avec succès ou non. En 2003, la prise de Bagdad en 21 jours s'explique par l'écrasante supériorité de l'armée américaine, mais aussi par des plans astucieux qui ont conduit à une rapide victoire tactique. La logique qui voudrait qu'un plan bien pensé mène irrémédiablement à une victoire et, qu'a contrario, toute défaite soit analysée comme le fruit de plans inadaptés, fait fi de la réalité de la guerre car la planification est finalement un exercice de rationalisation d'un choc des volontés qui, par essence même, est aléatoire. En 2006, l'attaque menée par Tsahal contre les miliciens du Hezbollah au Liban avait été largement planifiée et fut pourtant un véritable fiasco. La nature non conventionnelle des adversaires actuels accentue d'ailleurs l'incertitude.

Au jeu d'échecs, les cerveaux humains les plus brillants parviennent à imaginer et anticiper jusqu'à dix coups d'avance et perdent contre l'ordinateur, qui n'a pas cette limite. Dès lors, fruit de l'orgueil humain et d'une indomptable volonté de puissance, le fantasme que le progrès technologique permettra un jour de tout connaître de l'ennemi et de façonner l'avenir à l'aide de logiciels ultra perfectionnés de simulation et d'aide à la décision a désormais érigé la planification au cœur des systèmes décisionnels. Pourtant, la technologie moderne a été jusqu'à présent incapable de créer un logiciel tactique, intégrant la multitude des variables qui interagissent sur le champ de bataille pour proposer une décision toujours victorieuse.

Météo, obstacles terrain, pannes mécaniques, réactions humaines dans leur dimension psychologique rendent la réalité opérationnelle très incertaine. Dès lors, même assisté d'outils élaborés, l'homme restera au cœur de la décision avec les limites que cela impliquera toujours. En opérations, le plan est donc souvent la première des victimes car, à quelques exceptions près, les choses se passent rarement comme prévu. En novembre 2004, l'évacuation des ressortissants français de Côte d'Ivoire a été mise en œuvre sans respecter une ligne du plan prévu à cet effet. L'opération a été conduite avec succès, mais en totale réactivité face à une situation imprévue et subite. C'est une quasi-constante dans la mise en œuvre des plans RESEVAC[1]. Il convient de comprendre que l'officier sur le terrain ou le chef chargé de conduire les opérations en état-major devront toujours décider dans l'incertitude et en temps contraint, accepter la friction qui marque la différence entre le plan et la réalité, et s'y adapter en faisant preuve d'intelligence de situation. Leurs hésitations ou échecs face à ces défis ne devront pas pour autant faire d'eux des «coupables en puissance».

L'intelligence de situation restera toujours consubstantielle de la victoire militaire. En conséquence, nos sociétés devront l'intégrer afin de ne pas inhiber l'initiative du chef militaire en le condamnant en cas d'échec. Mais si les plans semblent périr dès les premiers coups de feu, alors à quoi bon planifier, et pourquoi cet engouement des généraux pour leurs planificateurs?

 

Pas de victoire sans plan

 

Outre le devoir moral, la complexité des engagements actuels et leur exposition médiatique rendraient suicidaire toute opération conduite sans une solide planification. Toute opération militaire est la conséquence d'une conception et d'un raisonnement qui l'ont précédée. Ainsi, si la chance a parfois joué pour partie, toute victoire a toujours été le fruit de plans judicieux.

Or, dans un monde qui va toujours plus vite, qui brasse toujours plus de données et de complexité, et où l'échec humain est de plus en plus sanctionné par la justice, le besoin d'anticiper incite légitimement les décideurs à vouloir encore plus dissiper le champ des incertitudes. La planification, lorsqu'elle est intégrée et connue des différents échelons d'exécution, est indispensable car elle réduit le «brouillard de la guerre», accroît la réactivité et, par là, permet de prendre ou de reprendre l'initiative. De même, les plans permettent de réagir plus vite en jouant d'emblée une solution en réaction. La finalité est d'anticiper ou de trouver des parades aux frictions en devenir en imaginant des cas non conformes, afin de réduire la surprise côté ami et de la créer chez l'adversaire. Les unités des forces spéciales, par exemple, poussent souvent à l'extrême les détails de cette planification en prévoyant des réactions immédiates face aux moindres imprévus pour toujours conserver l'initiative dans leurs opérations. Planifier, c'est garder un temps d'avance. Le ciblage anticipé des objectifs libyens a récemment permis leur traitement par l'aviation de l'OTAN dans des délais très courts. L'ouvrage requiert toutefois quelques impératifs pour porter ses fruits.

 

Les conditions de succès

 

La planification, tâche incontournable pour le succès des opérations militaires, doit toutefois être appréhendée avec mesure et surtout réalisme pour conserver toute son efficacité.

Afin de garantir souplesse et réalisme et de prévenir toute dictature du plan, la création d'un bureau mixte mêlant planification et conduite des opérations et fonctionnant proche du bureau renseignement est pertinente dans les centres opérations chargés de concevoir les ordres. Il convient, enfin, de reconnaître humblement les limites de l'effet de la planification. L'irrémédiable imprévisibilité du champ de bataille devra toujours inciter à l'initiative; or cette dernière sera toujours favorisée par une grande cohérence entre les plans des niveaux stratégique, opératif et tactique, cohérence qui implique une assimilation par le niveau subordonné de la finalité du plan du niveau supérieur. L'absence de plan politique, après la victoire des plans tactiques en 2003 en Irak, a conduit à un échec stratégique qui fut rude à rattraper ensuite.

Le plan doit enfin être simple et suffisamment souple pour ne pas brider l'initiative inéluctable qui devra se développer à tous les échelons face aux aléas de la guerre. La rigidité du plan peut en effet nuire au succès en coupant le commandement et les chefs de terrain de la réalité et de l'évolution de la situation. La défaite française de Sedan, en mai 1940, peut être expliquée en partie par un certain dogmatisme de la planification et par un excès de confiance. Le commandement français attendait les Allemands au nord. Au lieu de réagir et de prendre en compte les comptes rendus, il a fait confiance au plan et s'est laissé aveugler par la surprise allemande créée par Guderian dans les Ardennes, sans parvenir à reprendre l'initiative. Côté allemand, la souplesse du plan, son assimilation par les plus bas échelons, et la subsidiarité furent sources de succès. Les officiers qui travaillent à la planification doivent donc avoir un profil particulier qui répond aux exigences de ce métier.

 

Un mot sur le profil des «accusés potentiels»

 

Dans les bureaux de la planification, on devrait trouver des personnalités originales, souvent avant-gardistes, affichant une certaine indépendance d'esprit et ayant besoin d'une importante marge d'initiative pour délivrer le meilleur d'eux-mêmes. Planifier est un métier passionnant et exigeant qui requiert imagination, créativité, originalité, initiative, vivacité et ouverture d'esprit, mais aussi et surtout réalisme et pragmatisme. Il exige enfin du courage pour oser proposer au chef des options parfois innovantes, déroutantes ou risquées et en assumer l'issue. Par culte de la mission et souci de leurs hommes, ces officiers se rassurent un peu en planifiant pour tenter de réduire une imprévisibilité qu'ils savent pourtant irrémédiable. Ils apaisent aussi leurs chefs, car leurs conseils leur sont précieux dans la difficile tâche de décider; mais ils se doivent de rester humbles pour être efficaces.

 

Conclusion de la plaidoirie

 

Aucune victoire n'est possible sans plans, mais gardons-nous contre l'aveuglement consistant à nier l'irrémédiable imprévisibilité de la guerre. Les planificateurs ne font que tenter de réduire le champ des incertitudes dans le but de conduire à la victoire avec le moins de pertes possibles. Alors puissent nos sociétés avides de paix ne pas oublier les évidences en voulant condamner ceux qui conçoivent et mettent en œuvre des plans pour la préserver.

Enfin, la douleur des familles en deuil est parfaitement légitime. Elle exige compassion et reconnaissance de la Nation pour le sacrifice de ses fils. Mais si le politique ne redonne pas rapidement du sens à l'engagement militaire en rappelant l'aspect sacré de la mission et sa raison, la crise actuelle de l'esprit de défense, alliée au fantasme moderne laissant croire que la planification supprime le risque, pourrait ouvrir les portes à toutes les dérives.

La Défense n'est pas qu'une organisation productrice de sécurité. Avec ses codes et ses valeurs, et de par le contexte imprévisible et la nature sacrée de sa mission, elle est une institution au service d'une société qui doit la connaître et accepter ses spécificités, dont celle du possible don héroïque de la vie du soldat.

 

 

[1] Terme anglais : Ressortissants Evacuation. Evacuation de ressortissants.

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