Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Valeurs de l'Armée de Terre

Image
Saut de ligne

Plaidoyer pour le goût de l’inaction ou des limites de l’initiative

Image

Par le CEN MOULIER Philippe

Image

La possession de l’initiative est communément considérée comme une condition sine qua non de la victoire, à tel point que la plupart des auteurs n’y insistent pas comme s’il s’agissait d’un truisme. Pourtant, à étudier de plus près les opérations les plus récentes, il apparait que la recherche de l’initiative à tout prix a considérablement altéré notre rapport au temps et à l’ennemi. L’élévation de l’initiative au rang de quasi-principe provoque une accumulation quantitative de l’action qui se révèle souvent contreproductive, enfermant le chef militaire dans une immédiateté stérile. Aussi la réévaluation des vertus et des limites de la possession de l’initiative est devenue indispensable.

Image
Image
La possession de l’initiative- en tant que « capacité à fixer ou définir les termes de l’action, tout au long de la manoeuvre ou de l’opération »1 – est aujourd’hui communément considérée comme une condition sine qua non de la victoire, à tel point que la plupart des auteurs n’y insistent pas, comme s’il s’agissait d’un truisme. Pourtant, à étudier de plus près les opérations les plus récentes, il apparait que la recherche de l’initiative à tout prix a considérablement altéré notre rapport au temps et à l’ennemi.

Sans doute est-ce peu porteur de sembler privilégier l’attente sur l’action. La figure tutélaire du maréchal de Lattre de Tassigny surgit déjà dans les esprits : « ne pas subir ! » L’activisme opérationnel accompagnerait naturellement la résistance morale, tandis que l’attentisme serait à l’inverse le corollaire d’une faiblesse de la volonté. Dans un contexte de professionnalisations politique et militaire sous pression médiatique, l’attente disqualifie souvent là où l’action se doit toujours et partout d’être rapide. L’efficience prétendument immanente de l’initiative justifierait donc qu’elle soit établie en quasi-principe, le plus souvent en lieu et place de la liberté d’action.

« Le chef combat pour gagner, ce qui revient à dire que le chef combat pour saisir l’initiative (s’il ne l’avait déjà), et pour l’exploiter- la rentabiliser (une fois qu’il en dispose) ». Par cette définition extraite de son ouvrage Tactique Théorique, le général Yakovleff fait déjà de l’initiative un élément consubstantiel de la victoire. La préservation de l’initiative dans le combat peut indéniablement représenter un atout précieux dans la mesure où elle permet d’imposer le tempo des opérations et même de « fixer les termes de l’action », selon la définition de la doctrine française.

Ces définitions théoriques esquivent pourtant déjà les difficultés en utilisant des termes ambigus. Premièrement, si la victoire réside essentiellement dans l’atteinte des buts de guerre, l’expression presque sportive de « gagner » peut sembler présupposer abusivement que les parties adverses se les disputent symétriquement et selon les mêmes règles, tant et si bien qu’il ne serait pas nécessaire de préciser l’objet auquel s’applique ce verbe. L’initiative permettrait alors de dépasser une ligne médiane partageant le terrain en deux moitiés équivalentes et interchangeables, et d’atteindre le but ennemi, semblable au notre. Rien n’est en fait plus trompeur car les buts de guerre des parties prenantes au combat sont rarement comparables. Ce fait est déterminant non seulement quant à la relativité de l’importance de l’initiative mais pour la définition même de ce concept. Par ailleurs, il y a une indétermination dans le mot « action » car il faudrait encore préciser si celle-ci est unilatérale ou réciproque, intégrant la réaction. En fixer les termes ne signifierait alors pas les mêmes choses. En particulier, il serait présomptueux de croire que l’initiative, forcément unilatérale, puisse littéralement déterminer une action réciproque.

Ces imprécisions avantageuses pour le concept d’initiative ne sont pas le fait du hasard. Elles visent, consciemment ou inconsciemment, à associer indissolublement initiative et victoire, a priori comme a posteriori. Elles renforcent ce nouveau dogme de l’initiative au service d’un bouillonnant activisme contemporain, comme l’ont souvent montré les opérations militaires du début de ce siècle.

Cet écueil est bien sûr identifié par le général Yakovleff qui précise ainsi que « l’initiative n’est pas l’activité, et encore moins l’agitation. La débauche d’énergie, dès lors qu’elle n’est pas consommée, focalisée, en vue du but à atteindre, ne contribue en rien à l’initiative ». Les limitations de l’initiative sont tout aussi bien connues et reconnues. D’abord, elle se partage avec l’ennemi ; elle s’inscrit également dans les bornes du temps ; elle est encore potentiellement compromise par certaines caractéristiques intrinsèques déterminantes de tout système de forces : équipements, doctrines, structures. Pourtant, en dépit des restrictions qu’il aura pris soin de noter, le général Yakovleff fait lui-même de l’initiative « la condition sine qua non de la victoire », rejoignant par là ce qu’il faut bien appeler un tropisme contemporain.

Cependant, la focalisation de l’attention sur cette notion d’initiative est de nature à détourner la réflexion du chef des vrais enjeux. Si l’une des premières questions tactiques qui se posent dans le combat, chronologiquement tout au moins, est bien celle du partage de l’initiative, elle ne présente pourtant pas un caractère aussi déterminant que la question essentielle de la fécondité des opérations, de leur aptitude à produire un effet sur la situation, à changer l’état de fait pour le faire approcher de l’état final recherché. A cet égard, l’élévation de l’initiative au rang de quasi-principe tend aujourd’hui à accélérer l’action dont l’accumulation souvent purement quantitative se révèle souvent contreproductive, enfermant le chef militaire dans le piège d’une immédiateté stérile. A l’inverse le temps de la méditation, de la contemplation peut-être même, est souvent indispensable pour « comprendre avant d’agir », comme le soulignait le colonel Durieux à son retour d’Afghanistan où il commandait un bataillon en 2009.

Aussi la réévaluation des vertus et des limites de la possession de l’initiative est-elle devenue nécessaire. Mon propos est ici d’examiner en quoi l’initiative serait véritablement un gage de supériorité et si, au fond, la victoire ne pourrait pas, parfois, s’obtenir sans elle.

Pour comprendre la portée réelle de l’initiative dans le combat, et par là ses limites, il est certainement indispensable de mieux cerner la nature des facteurs qui incitent le chef à la saisir ou la conserver. Initialement partagée, l’initiative devient spontanément l’enjeu même du combat par l’ « ascension aux extrêmes », que Clausewitz a défini comme une sorte d’escalade infinie dans la violence. Il y a probablement dans cette excitation mutuelle une part de ce que René Girard a appelé le désir mimétique, à parodier l’ennemi dans un affrontement armé tendant assez spontanément à la symétrie – comme du reste à le provoquer toujours davantage dans la surenchère réciproque des conflits asymétriques. L’initiative devient alors un ressort commun à se partager pour développer ce dialogue toujours très normé qu’est le combat. Ce moyen par lequel chacun cherche à dominer le temps sert alors couramment de thème que cette « conversation » développerait à l’envi. La conquête de l’initiative est bien d’abord une pente naturelle, inhérente au combat et indépendante de ses acteurs comme de leurs intérêts.

D’autres facteurs incitatifs relèvent directement des protagonistes. Le premier est d’ordre psychologique : il est plus valorisant pour l’égo du chef de dominer une situation à l’évolution a priori imprévisible, que de sembler subir le cours des événements. C’est l’incertitude même dans le combat qui rend propice l’initiative, mais il n’y a pas de raison logique pour que cette faiblesse de l’orgueil prédispose à la victoire. Le second facteur incitatif est d’ordre matériel : les protagonistes s’autodéterminent vers la quête de l’initiative dès qu’ils cèdent à une logique de moyens. Disposer des outils qu’on s’est soi-même forgé est déjà une incitation à s’en servir, quand bien même la situation ne le nécessite pas véritablement. On pourrait par exemple soutenir, empiriquement comme psychologiquement, que l’abondance de munitions mène inexorablement à la culture du feu. Le déterminisme matériel interne fait subséquemment éclore une initiative d’essence jominienne dont il n’est pas nécessaire ici de contester qu’elle puisse par elle-même et systématiquement produire l’avantage.

A l’examen des principales racines cliniques de l’initiative, qui ne peuvent pas être éludées dans la définition qu’on doit donner de ce concept, celui-ci serait en fait davantage un attribut corollaire de l’action réciproque qu’une prérogative du vainqueur. Si l’initiative confère bien une marge de manoeuvre, c’est en ce qu’elle permet de contribuer de façon plus ou moins décisive à la cristallisation des déterminismes dans l’espace et le temps sous leur agencement final.

A la lueur de cette première approche, il apparait logiquement que les conditions de l’initiative peuvent tout aussi bien être avantageuses que contreproductives. Elles peuvent par exemple la stéréotyper, brisant finalement l’essentiel de l’effet de surprise qu’elle est censée assurer. La préparation des troupes françaises partant en Afghanistan par des instructeurs en revenant, tout en ayant des effets très bénéfiques par ailleurs, n’a ainsi pu que contribuer à la reproduction des schémas tactiques, et donc à leur prédictibilité. D’une manière générale, et toujours sous l’angle du rapport de l’initiative à la surprise, ce n’est pas simplement ici suggérer que l’initiative peut ponctuellement être inadaptée, c’est bien davantage souligner que l’initiative engage toujours plus qu’on ne pense initialement, en faisant renoncer à une infinité d’options de manière potentiellement irréversible. C’est ce qu’illustre la décision française d’attaquer sur le Chemin des Dames au printemps 1917 qui fit du général Nivelle le prisonnier de sa propre offensive, littéralement soumise aux contingences matérielles et politiques, devenant ainsi tactiquement comme stratégiquement stérile. La surprise n’est pas exclusivement déterminée par l’initiative et il est naïf de les confondre comme de les associer a priori.

Quand bien même l’initiative apporterait initialement un avantage, elle peut toujours être potentiellement contreproductive en rencontrant des écueils induits par ses propres développements. Un premier écueil tient au rapport malsain de l’initiative à la pratique contemporaine de la culture du résultat, se résumant au choix d’indicateurs et d’échéances. La détermination de ces dernières préside souvent impérieusement, et exagérément, à la conduite des opérations. A l’extrême, une manipulation déterministe du grand nombre de données produites par la mesure du résultat pourra permettre d’établir de manière quasi-algorithmique les actions concourant à la saisie ou à la préservation de l’initiative. S’il est entendu que la pertinence du choix des indicateurs et des échéances détermine d’emblée la convergence plus ou moins grande des effets mesurés et des objectifs réels, la mesure des données engage elle aussi la qualité de la modélisation de l’action. Pourtant, l’engouement parfois dogmatique suscité par l’analyse opérationnelle témoigne de la relative inconscience de l’incomplétude de tout modèle. Dans ces conditions, le rapport de l’initiative à la surprise relèvera d’autant plus de l’aléa qu’on aura oublié l’application d’autant de filtres sur l’appréciation de situation.

Un autre écueil dans le développement de l’initiative est la tentation de la préemption, forme extrême de la saisie de l’opportunité. L’objectif de la préemption est de garantir définitivement la possession de l’initiative. Croire que cela soit seulement possible est déjà une dangereuse illusion puisque la volonté adverse est alors volontiers méprisée, tout au moins négligée. Dans cette vision, les possibilités d’action ou de réaction de l’adversaire sont nécessairement sous-estimées. Plus grave, une préemption idéale ôterait toute notion d’échange dans le combat en le faisant tendre vers une entreprise d’anéantissement fulgurant par laquelle on se frictionne le moins possible entre parties. En fait, l’initiative-préemption n’a plus aucun rapport avec l’opportunité, qui ne peut réellement apparaître que dans une évolution progressive d’un combat qui se développe dans le temps. Poussée à son paroxysme, cette version de l’initiative-préemption justifie en effet une nouvelle conception de la victoire, comme la lutte contre les limitations mêmes de l’initiative, qu’elles relèvent de l’ennemi ou des conditions d’emploi de ses propres armées. In fine, le concept idéal de guerre totale défini par Clausewitz ressurgit sous forme de guerre préventive d’anéantissement, mais cette fois-ci avec l’illusion qu’elle est à portée de main ; pire, avec l’adhésion à son principe même, là où Clausewitz la redoutait.

La tactique de nos troupes en Afghanistan a illustré ce qu’il en coûtait de minimiser ces inconvénients. Que l’initiative y ait été promue au rang de principe resterait difficile à démontrer tant, à vrai dire, les tactiques furent diverses voire divergentes d’un bataillon à l’autre – peut-être faudrait-il dire, également, d’un terrain, d’une époque, ou d’une saison à l’autre. Pour autant, les méfaits d’une surestimation des vertus intrinsèques de l’initiative y sont apparus de façon générale et récurrente.

De fait, le combat asymétrique vide largement la notion d’initiative de son sens. Pour le « faible », l’ascension aux extrêmes dans le combat se porte sur l’intensité de la violence, mais il prend soin d’emprunter des voies matérielles et tactiques divergentes du « fort ». Le « dialogue » du combat perd de sa clarté si la langue parlée ou si la grammaire utilisée ne sont plus communes. Les coups que porte le fort tombent facilement dans l’eau, tapant au passage d’autres, peut-être, que l’ennemi véritable. L’initiative est souvent regrettable dans ces conditions.

Plus précisément, la tactique française en Afghanistan a été pénétrée de cette culture du résultat qui dénature si souvent l’initiative par les effets pervers déjà mentionnés. La planification des relèves a compté pour beaucoup dans la définition des échéances que se sont donné semestriellement les bataillons, annuellement les brigades, en vue de bilans de fin de mandat déterminants pour les perceptions et dont – toute question d’orgueil mise à part – l’honneur d’une troupe ne peut se désintéresser tant l’attention politique et militaire et la pression médiatique se sont focalisées sur ce théâtre après août 2008. Aussi un examen tactique objectif exige que nous nous demandions si certaines opérations n’ont pas, parfois, ici ou là, visé très prosaïquement à reproduire des schémas convenus, des figures imposées avant la fin du mandat et selon des cycles établis à l’avance, pour atteindre des cibles escomptées par tous de la base au sommet, qu’il s’agisse d’attrition sur l’ennemi, du nombre de munitions consommées, de jours passés en opérations, voire, pathologie ultime et paradoxale de la culture du résultat, de TIC (Troops in Contact). Bien souvent, ce décompte de données mesurables a permis, à l’échéance dite, non seulement de fortifier l’esprit combattant et l’amour propre, mais aussi de certifier détenir à nouveau l’initiative alors qu’elle n’avait pas forcément été explicitement perdue par le prédécesseur. Pour quel résultat pourtant ? Les dimensions immatérielles ne sont pas, en l’occurrence, les moins importantes pour déterminer le vrai détenteur de l’initiative.

Enfin, et c’est sûrement la dérive la plus manifestement issue du culte impropre de l’initiative en Afghanistan, l’armée française, visant tellement continûment à s’en assurer la possession, l’a recherchée le plus souvent à contretemps. Ne connaissant pas suffisamment notre ennemi, bien qu’ayant été sous sa pression constante, nous avons souvent été acculés à prendre puis préciser le contact par tous les moyens, notamment en nous emparant de l’initiative, que nous espérions alors préserver puis exploiter dans le développement des phases offensives ; mais une fois le combat commencé, tout en échangeant des coups avec l’ennemi et le poursuivant rarement, nous avons fini le plus souvent par rompre le contact pour nous désengager et nous protéger. Comme ce schéma a servi les intérêts de l’ennemi – décrédibiliser nos opérations en nous faisant basculer dans la défensive lors du désengagement –, il s’est reproduit de façon quasi systématique. Cette tactique, qui ressemble étonnamment à de l’offensive-défensive, est certainement dans l’absolu la pire qui soit. Cette situation n’a évidemment pas dérivé du seul fait militaire, elle fut la résultante d’une combinaison de deux facteurs antagonistes : la surestimation des vertus de l’initiative par les militaires d’une part, et la phobie des pertes dans les milieux politiques d’autre part, la pression du second facteur venant du reste renforcer le premier. En fait, l’offensive-défensive emploie l’initiative à tort et à travers, et le plus souvent pour pallier, par précipitation plus que par anticipation, les faiblesses qui justifient ensuite la bascule de posture en cours d’action. Dans l’exemple afghan, notre faiblesse principale aura été notre manque de discernement sur les intentions de l’ennemi, lui garantissant quasi systématiquement l’effet de surprise. La recherche de l’initiative dans ces conditions, tout en visant à nous faire mieux comprendre notre ennemi, nous a sans cesse exposé à cette lacune initiale, jamais rattrapée. A l’inverse, la défensive-offensive, dont le modèle retenait la préférence théorique de Clausewitz, recherche rarement l’initiative mais le plus judicieusement possible, une fois seulement que l’intention de l’ennemi s’est dévoilée face à notre posture défensive initiale. L’offensive-défensive, telle que trop souvent appliquée en Afghanistan, a visé l’initiative à tout prix pour des raisons militaires, sans jamais pouvoir créer l’opportunité ni la surprise pour des raisons politiques. Dans ces conditions, il aurait peut-être fallu examiner plus sérieusement les avantages d’une raréfaction de l’action, y compris aux dépens de l’initiative.

La victoire de Koutouzov, sans jamais détenir ni même rechercher l’initiative, pendant la campagne de Russie de 1812 suffirait à elle seule à prouver que le défaut d’initiative peut toujours être pallié, ne serait-ce qu’en érodant celle de l’adversaire. L’initiative n’est pas une condition sine qua non de la victoire, l’ériger en principe peut en revanche être une des conditions de la défaite. La dédaigner opportunément n’est pas subir : c’est se donner un temps de respiration nécessaire au combat, c’est cultiver le très iconoclaste gout de l’inaction, dont la pertinence relative mais certaine nous apparait maintenant sans honte et avec évidence, face à l’empressement des conflits contemporains parfois précipités.

La guerre du Mali semble être un gage de la prise en compte de ce retour d’expérience tactique, à en juger par l’impressionnante fécondité d’une action plus rare, davantage en rapport avec le sens de l’opportunité et certainement mieux ciblée. Quoiqu’il en soit, dans les campagnes à venir, il sera du rôle de notre armée de terre, qui envisage de la manière la plus charnelle le double rapport au temps et à

l’ennemi, de ne pas céder à l’appel d’une initiative souvent stérile, parfois néfaste, en nous remémorant les limites de notre action en Afghanistan.


Image
Image