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Histoire et Stratégies

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Pour le meilleur et pour l’Empire

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Par le Lieutenant-colonel MICHEL GOYA

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La France est devenue une île stratégique lorsque les menaces ont disparu à ses frontières. Simultanément, elle n’a jamais été aussi ouverte économiquement sur un monde qui tend à remplacer l’affrontement bipolaire par un nouveau «grand jeu» entre de nombreux rivaux. Placé dans une situation similaire au début du XIXème siècle, le Royaume-Uni est parvenu en quelques dizaines d’années à régner sur le quart de la population du monde. À une époque où la France s’interroge sur sa stratégie nationale, il n’est peut-être pas inutile d’examiner les raisons du succès britannique au cœur de la première mondialisation.

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Britannia, rule the waves

L’Empire britannique ne s’est pas édifié sur un projet cohérent mais sur un état d’esprit qui considérait que la meilleure protection était encore la puissance économique et qu’il fallait en trouver les sources au loin. Cet empire a donc été conçu dès l’origine comme un réseau et raisonné en termes de flux, commerciaux ou financiers, et de sources de richesse. Dans ce cadre conceptuel, l’outil militaire était avant tout un outil de projection de force et de puissance dont la mission première était de défendre et promouvoir les intérêts britanniques dans le «monde faible» entre les différentes puissances. Éventuellement, cette force expéditionnaire pouvait servir à faire face à un retour d’une menace majeure contre le sol national, ce qui ne sera pas à l’ordre du jour avant le début du XXème siècle.

Dans ce contexte, la Royal Navy, «l’arme à longue portée la plus puissante que le monde ait connu» (Times, 25 juin 1897), tout à la fois instrument premier et produit de l’expansion, a eu un rôle primordial. En polarisant les moyens assez réduits du royaume[1], la Navy a d’abord permis de ravir à la France la prétention à dominer le monde[2]. Par la suite, le principal de l’effort britannique au cours du XIXème siècle a consisté à préserver cette suprématie navale tout en restant à un budget militaire de 3% du PIB. En s’appuyant sur la supériorité de son ingénierie navale[3], la Navy s’est donc efforcée de rester à la pointe de la technologie (vapeur, hélice, construction en fer puis en acier, blindage, canon à chargement par la culasse, torpilles, contre-torpillage, tir lointain), puis, la richesse venant, de disposer d’une supériorité numérique écrasante jusqu’à dépasser en volume ses deux rivales immédiates(two powers standard). En 1897, lors de la parade du Jubilé de diamant, la Reine Victoria a vu défiler devant elle 165 bâtiments dont 24 cuirassés de première classe (sur 38) et 54 croiseurs. Les navires sont alors capables de traverser l’Atlantique en dix jours contre un mois au temps des voiles, ce qui réduit les besoins en points d’appui et, combiné à d’autres innovations comme la télégraphie ou les câbles sous-marins, autorise les interventions rapides.

Le «gendarme impérial»

L’Army est parfaitement intégrée à cette stratégie mondiale en tenant le réseau des 33 points d’appui (et dépôts de charbon) le long des axes stratégiques et en servant de «gendarme impérial» lors des 72 campagnes de l’ère victorienne. Les moyens humains nécessaires pour toutes ces tâches restent néanmoins modérés. En 1898, le Royaume-Uni contrôlait le quart du monde avec 140.000 soldats déployés (dont 75.000 aux Indes) et 100.000 en métropole.

Cette économie des forces s’explique d’abord par le fait que les territoires d’émigration britanniques assuraient leur propre sécurité, avant de prendre leur autonomie sous forme de Dominions, et que dans de nombreuses autres parties de l’Empire, en particulier aux Indes, la puissance britannique prenait soin de s’appuyer sur les autorités locales. Elle s’explique aussi par une vision particulière de l’organisation des forces terrestres. Alors que l’ampleur des investissements imposait une «nationalisation» de la Navy, au sens de contrôle étatique étroit, l’Army a conservé encore l’esprit des régiments privés de la guerre en dentelles. Ces troupes mues par un esprit de corps très fort étaient les parfaits instruments pour engager des expéditions sans être obligés de les travestir de principes. Dans le même esprit, il n’y a eu aussi aucune réticence à faire appel à des «sociétés militaires privées» en particulier en Afrique. L’actuel Zimbabwe a été ainsi conquis à partir de 1885 par les mercenaires de la «British South African Company». On s’appuyait aussi beaucoup sur des corps hybrides formés avec des troupes locales mais commandés par des Britanniques. Cette souplesse organisationnelle a ainsi permis d’économiser les soldats de Sa Majesté, qui, par ailleurs, mouraient assez peu dans les expéditions coloniales du fait de la supériorité de leur technologie (comme la mitrailleuse Maxim) mais aussi de leur discipline.

La guerre comme continuation de l’économie par d’autres moyens

Dès le règne d’Elizabeth Ire, l’impérialisme anglais a cherché le retour sur investissement dans ses expéditions lointaines[4]. La première exploitation des colonies, notamment aux Amériques, a permis de dégager le capital nécessaire au «décollage» de la révolution industrielle à la fin du XVIIème siècle. À cette époque, un changement radical de perspective économique s’est opéré, détournant le Royaume-Uni du mercantilisme (les colonies considérées comme des marchés captifs et des sources de matières premières à exploiter) au profit du libre-échange (rôle moteur de la concurrence, avantages comparatifs). Le Royaume-Uni a levé peu à peu toutes ses barrières aux échanges commerciaux et financiers et s’est efforcé de convertir le reste du monde à cette idéologie libérale ouvrant la voie à la première mondialisation[5].

Dans ce nouveau contexte, l’impérialisme britannique n’a pas cherché à conquérir systématiquement des territoires mais plutôt à développer, à son profit, des flux économiques, physiques ou financiers, assumant parfaitement l’emploi de la force pour cela. Le comble de ce libéralisme impérial a sans doute été atteint avec les deux guerres de l’opium (1839-1842 puis 1856-1860[6]) puisqu’il s’y est agît d’obliger par la guerre un état souverain, l’empire chinois, à s’ouvrir totalement au libre-échange et donc à accepter les importations d’opium des Indes et de produits manufacturés à bas coûts d’Angleterre. La Chine, qui n’a jamais oublié cette humiliation, a vu son artisanat et sa paysannerie ruinés par la concurrence étrangère et l’inflation tandis que plusieurs millions de sujets devenaient opiomanes.

Mais si la puissance économique est l’objectif premier de l’emploi de la force, elle en constitue aussi un des moteurs. En premier lieu, parce que, après la guerre contre les Pays-Bas (1652-1674), le gouvernement britannique a adopté le système financier sophistiqué des Hollandais et a toujours pu disposer de crédits à bas coût de la part d’institutions qui «jouaient» sur la victoire de l’Angleterre[7]. Ce système a permis de financer les campagnes mais avec l’obligation que celles-ci soient rentables, ce qui imposait une certaine limitation dans l’emploi de la force (pour en réduire les coûts tout en n’endommageant pas trop le territoire «cible»). Dans cet esprit, l’emploi des «dons en argent» comme outil de «maîtrise de la violence» («la cavalerie de Saint-Georges»[8]) était parfaitement admis du fait de son excellent rapport coût-efficacité par rapport aux expéditions militaires.

Cette vision impériale et libre-échangiste a suscité une génération d’«entrepreneurs» mélangeant prosélytisme protestant et humaniste (Livingstone), entreprises économiques (Cecil Rhodes) et aventures avec des personnages comme l’explorateur Richard Francis Burton (explorateur parlant 29 langues, premier européen à pénétrer à La Mecque ) ou «Gordon Pacha» (général au service de l’empereur de Chine pour mater la révolte Taïping, mort en 1885 en défendant Khartoum contre la révolte mahdiste). Derrière ces quelques noms illustres, les «petits aventuriers», militaires, administrateurs coloniaux, industriels, etc... ont été innombrables constituant les «atomes» assurant la cohésion et la force de l’Empire.

Les failles de l’Empire

Cette puissance a fini cependant par créer des fragilités. Au nom du libre-échange le Royaume-Uni est devenu dépendant de ses flux en particulier alimentaires, faisant de la guerre de course une option envisageable pour l’abattre. Le recours à la protection navale s’en est accru d’autant; or, dans un monde ouvert comme celui de la fin du XIXème siècle tout instrument de projection trop puissant est une menace pour les flux des puissances rivales. Comme le souligne Mahan en 1902 : «la Grande-Bretagne ne peut s’empêcher de contrôler les eaux allemandes par la pure et simple possession des moyens essentiels à sa propre existence en tant qu’État de première grandeur». Cette menace a convaincu les Allemands de se lancer eux aussi dans la création d’une flotte de haute mer, enclenchant ainsi une course aux armements qui, avec la guerre des Boers (1899-1901)[9], a soumis le budget britannique à de fortes tensions. Elle a contribué aussi, avec l’impossibilité psychologique de passer à une armée de conscription, à l’incapacité à aller au-delà de la «misérable petite armée» dont se gaussaient les Allemands, et dont la faiblesse a incité ces derniers à se lancer à l’assaut de la Belgique et de la France en août 1914.

Enseignements

L’Empire n’est pas le fruit d’une «hyperpuissance» s’imposant au monde mais de l’esprit d’entreprise des sujets de Sa Majesté. Politiques, industriels et militaires britanniques raisonnaient en termes mondiaux et considéraient la mondialisation naissante comme une occasion d’aventures et de profits. Comme les Français mais au contraire des Américains, notamment actuellement, ces hommes s’intéressaient aussi à leurs conquêtes, quitte même à les mythifier. Nombrilisme et impérialisme ne font pas bon ménage.

Comme aujourd’hui, ils ont utilisé l’outil militaire avec un souci de limitations des pertes (tout en les acceptant sans état d’âme) et des dégâts mais aussi, et c’est une différence majeure, sans aucun complexe pour la défense de purs intérêts économiques ou politiques. Dans leur forme et leur culture, les forces armées impériales étaient parfaitement corrélées avec les capacités financières et technologiques du Royaume-Uni et ses objectifs. À cet égard, un effort budgétaire à 3% du PIB semble être un seuil historique en deçà duquel un outil militaire sérieux ne peut se maintenir longtemps faute de base industrielle.

Au regard de cette expérience britannique, on voit bien que «le problème français» actuel relève surtout de la psychologie. Avec une économie ouverte et dépendante d’une multitude de flux, un environnement où la menace vitale avait disparu mais qui restait plein de défis, le Royaume-Uni de 1815 s’est lancé à l’assaut du monde. Dans la même situation nous apparaissons bloqués par nos complexes et nos repentances jusqu’à envisager un repli sur notre sécurité intérieure en contradiction avec la défense d’intérêts propres que nous n’osons même plus évoquer.



[1] Au début du XVIIème siècle, le PIB et la population de l’Angleterre ne représentent respectivement que la moitié et le tiers de ceux de la France.

[2] Plus de 104.000 marins anglais meurent en mer de 1793 à 1815 dont 6.500 du fait de l’ennemi.

[3] La marine marchande britannique représente aussi un tiers du tonnage mondial.

[4] «Avec de l’argent, on ne fait pas forcément de bonnes troupes mais avec des bonnes troupes, on fait de l’argent» Machiavel.

[5] Quitte à supprimer la Compagnie des Indes, pur instrument d’exploitation fermée et mercantiliste et dont le caractère prédateur avait suscité la révolte de son armée privée, les Cipayes, en 1857.

[6] La deuxième guerre de l’opium voit l’intervention de la France avec 8.000 soldats.

[7] Des banques hollandaises ont prêté de l’argent à l’Angleterre alors qu’elle était en guerre contre les Pays-Bas.

[8] Du fait de l’effigie inscrite sur les pièces anglaises.

[9] Ce conflit, qui a obligé à entretenir un corps expéditionnaire de 200.000 hommes à plusieurs milliers de kilomètres et à employer des méthodes particulièrement dures contre la population a marqué un tournant dans la vision que pouvait avoir l’opinion publique de l’Empire.


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