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Tactique générale

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Pour un retour en grâce de l'apprentissage de la tactique

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Par le lieutenant-colonel Gilles HABEREY

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« Les principes de la guerre sont à la portée de l’intelligence la plus ordinaire, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit en état de les appliquer » Général Dragomirov.

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Depuis une quinzaine d'années, l'armée de terre vit un rythme d'engagement en opérations jamais connu depuis la fin du conflit algérien. En effet, le terme de notre processus de décolonisation allié à une rigidification de la pensée militaire toute articulée autour du dogme nucléaire avaient progressivement amené le fait tactique à son expression la plus simple. Les schémas de conduite de la manœuvre étaient assez globalement figés, répondant parfaitement à une menace connue et à des objectifs identifiables en planification.

Cette parenthèse dans l'histoire de la guerre s'est refermée : la France a fait aujourd'hui le choix de s'engager, seule ou dans le cadre de coalitions ou alliances, dans des opérations nombreuses et multiformes toujours plus consommatrices d'effectifs et de moyens, face à des adversaires dont les contours et les modes d'action ne sont pas toujours conformes aux attendus théoriques. Le fait tactique, qui vise à la production directe d'effets par la combinaison de fonctions opérationnelles et leur manœuvre sur le terrain, a dès lors reconquis toute sa légitimité. L'action n'étant pas réservée à des seules unités spécifiques, il s'agit aujourd'hui, plus que jamais, de préparer les corps et les esprits de toute l'armée de terre à des conflits éprouvants mentalement et physiquement, avec des niveaux et des spectres de violence difficiles à prévoir et à maîtriser.

Pourtant, assez étonnamment, il semblerait que la tactique soit peu d'actualité, sans qu'il soit possible de déterminer s'il s'agit d'une désaffection intellectuelle au profit de niveaux estimés plus complexes et stimulants, ou d'un abandon délibéré dont l'origine se situerait à mi-chemin entre la méconnaissance d'une part, la pleine confiance dans une capacité innée à conduire une exécution mécanique de procédures opérationnelles d'autre part.

 

Ne serait-il donc pas temps, enfin, de redonner à la formation tactique toute sa place? Ne serait-ce pas dans la recherche de la maîtrise de l'emploi des forces, du commandement au contact et de la manœuvre, que se situerait in fine l'art premier du chef et du soldat ? L'unique vocation de notre armée de terre ne devrait-elle pas être de réussir nos engagements en économisant le sang de nos soldats qui se trouvent plongés au contact des réalités du champ opérationnel, donc de la tactique?

 

Cette dernière se porte mal et ne suscite pas l'intérêt qu'elle mérite, sans doute parce que les succès jusqu'alors rencontrés dans des opérations aux exigences limitées voilent la réalité profonde de notre niveau réel de préparation à nos engagements futurs.

Au-delà d'un constat plutôt décevant en la matière, il est nécessaire de rappeler toute l'importance du domaine considéré, d'autant que des pistes de réflexion et d'action sont nombreuses pour replacer la tactique au cœur du métier des armes.

 D'évidence, l'état des lieux est peu satisfaisant. Parent pauvre de la formation, parent pauvre des formations, oubliée perpétuelle des exercices, la tactique souffre d'une perte progressive d'expertise.

La formation est la première touchée par cette désaffection. La densité des programmes et, par conséquent, le manque de temps, nuisent à la réflexion tactique. En effet, le temps dédié à l'étude de la manœuvre est limité par l'accumulation de connaissances à acquérir. Or, le cadre d'action en opérations est sans doute devenu plus complexe ; l'intégration d'éléments d'environnement multiples s'impose dans la conduite de l'action aux échelons les plus bas, les implications politiques et militaires de toute erreur d'évaluation pouvant se révéler catastrophiques à l'échelle de l'opération. L'enseignement tactique doit donc par induction se frayer un chemin entre les impératifs de formation organique, juridique, éthique ...

L'encadrement est, parfois, amené naturellement à se concentrer sur les procédures au détriment de la réflexion. Or, si la connaissance de ces dernières est bien sûr fondamentale, elle ne saurait constituer le cœur du sujet. La maîtrise de la manœuvre est la résultante de plusieurs actes intellectuels majeurs concomitants, notamment la connaissance des capacités des vecteurs de force, indispensable à la juste combinaison des effets, l'expérience qui trouve son origine tant dans les situations vécues individuellement que collectivement, au sein de nos armées comme à l'étranger, la réflexion, qu'elle soit d'ordre purement conceptuel ou qu'elle s'appuie sur l'histoire des campagnes militaires. Cette dimension tactique, qui doit irriguer la formation de l'officier[1], est seule de nature à garantir aux unités une pleine communion de pensée et d'action au combat.

Dans un autre domaine, il convient de constater que le groupement et le sous groupement tactiques constituent, à l'expérience de ces 20 dernières années, l'échelon d'engagement quasi-exclusif. Pour autant, tout est-il fait pour garantir à ces niveaux d'engagement le temps et les moyens de poursuivre l'instruction individuelle et collective? Le mille-feuille que constitue une programmation régimentaire soumise à des tensions multiformes sans cohérence d'ensemble laisse à la tactique la portion congrue : seuls les passages en centres nationaux d'entraînement sont épargnés car objet d'une programmation nationale. En outre, les structures dédiées à l'instruction tactique internes au corps mériteraient d'être solidement renforcées: on ne peut que regretter la faiblesse en terme de quantité et de qualité de l'armement des BOI[2]: Enfin, la partie instruction des corps inscrite au DUO reste minimale. Dans le domaine des ressources humaines, le choix n'a pas été effectué au profit des structures d'engagement au contact.

Enfin, les exercices souffrent d'une perte de leur dimension tactique, notamment aux niveaux 3 et 2. La difficulté culturelle, d'une part, à évaluer un état-major sans prendre le risque de froisser l'autorité, d'autre part à organiser de véritables jeux à double action qui, parce que l'ennemi enfin intelligent manœuvre, offre le risque pour le joueur d'être ... battu, est réelle : combien d'exercices de haut niveau, extrêmement difficiles à organiser et conduire certes, ne se limitent qu'à un suivi de résolution d'incidents et événements prévus en amont et n'autorisent aucune liberté de manœuvre ?

Le chantier à conduire reste important, qu'il souffre d'une perte d'intérêt ou qu'il fasse les frais d'autres priorités. Pourtant, chacun reconnaît la portée d'un sujet qui se trouve consubstantiellement lié à la conduite du combat.

Le sujet touche aux fondements du métier militaire: la technologie ne pouvant constituer une réponse pleinement satisfaisante à la complexité des engagements, la maîtrise de la tactique se révèle fondamentale, tant du fait de son caractère immédiat et concret que de sa dimension vitale.

Les unités américaines en Afghanistan et en Irak, les forces israéliennes au sud Liban, ont dressé le douloureux constat que le recours systématique à la seule solution technologique ne constitue aucunement une panacée. La numérisation de l'espace de bataille avec la recherche d'acquisition de l'information en temps réel, la surprotection des hommes et des moyens, la macrocéphalie des structures d'engagement, la séparation progressive du « command et du control », bref, le technicisme en vogue, ne sauraient constituer la seule réponse aux défis lancés par des adversaires qui ont fait de leur apparente faiblesse technologique une force par une capacité d'adaptation supérieure. Le combat reste, plus qu'une collision des moyens, un choc des volontés et des intelligences, l'action se déclinant toujours in fine sur le terrain par l'implication directe de la dimension humaine.

Moment extrême de compression du temps et de la perception, l'action se caractérise par son immédiateté. Seul un apprentissage préalable de la manœuvre permet de répondre à l'événement dans l'urgence : qu'il s'agisse des actes réflexes pour le soldat, du dispositif et des ordres pour le cadre de contact, de l'engagement immédiat des moyens pour l'officier chargé de la conduite, chacun, dans le brouillard de l'information et la connaissance médiocre de la totalité des paramètres, doit pouvoir restituer rapidement ce qui a été appris et assimilé et le mettre en perspective avec le caractère inédit de l'action. Si la culture générale se veut une école du commandement, il serait dangereux d'imaginer que seule elle permet de former des chefs tactiques, car la maîtrise de l'art de la guerre n'est que le fruit d'une pleine connaissance de la science du combat. Les succès de la Wehrmacht sur le front occidental en mai 1940 sont peut-être le résultat d'une atrophie de la pensée militaire française, ou d'une inadaptation de la doctrine ou de l'outil militaire. Ils sont, peut-être plus encore, le fruit, au sein de l'armée allemande, d'une solide formation tactique dispensée à tous les échelons. L'audace ne se décrète pas, elle s'apprend.

La nature même du combat donne à l'apprentissage de la tactique une dimension vitale. Projeté au cœur du maelström informationnel, le chef doit savoir conduire une manœuvre cohérence, efficiente, coordonnée, rapide, car toute erreur tactique, qu'elle soit le fruit d'une mauvaise formation, d'un entraînement approximatif, ou d'un désintérêt foncier, se paye automatiquement sur le terrain par le sang versé. Le métier des armes n'a d'autre finalité que d'obtenir la victoire tout en économisant les pertes humaines. Certes, les conflits d'aujourd'hui sont relativement peu meurtriers, et les occasions d'ouvrir le feu -ou de le subir - restent plutôt anecdotiques. Mais qui peut assurer la pérennité de cet état de fait? Tout au long d'une carrière militaire, quel que soit le cursus propre à chacun, qui peut être sûr qu'il ne sera pas, un jour, mis en situation de combattre ou d'engager des hommes au combat ? Le sang épargné sur une action paroxystique de quelques minutes ne vaut-il pas un effort de formation de plusieurs années, fût-il coûteux et consommateur de temps?

La nécessité d'une attention renouvelée en direction de la tactique est avérée. Pour autant, au-delà du simple constat, il convient de s'orienter vers des démarches concrètes, simples, susceptibles d'être mises en place rapidement car le temps compte.

Les actions qui pourraient être engagées sont multiples, sans exclusive aucune. Trois pistes semblent toutefois se dégager : la systématisation de l'évaluation des exercices sous l'angle tactique, le renforcement de la formation et la formalisation d'une structure dédiée au sein de l'armée de terre.

En matière de formation, constater que la préparation du conflit de demain ne peut se contenter de programmes édulcorés et de volumes horaires compressés constitue un truisme. Considérer qu'une formation ponctuelle de cursus ne peut garantir la connaissance définitive du sujet en constitue un autre. La formation initiale de nos cadres impose une connaissance fondamentale, mais aussi extrêmement concrète du combat par l'apprentissage et la mise en situation, sur la base d'un volume horaire densifié. En terme de formation complémentaire, des actions doivent être maintenues et renforcées pour préparer au métier du lendemain. Certes, des formations existent, sans que l'aspect tactique ne soit toujours traité sous une forme totalement satisfaisante.

L'emploi des forces, consubstantiel au métier des armes, plus qu'une voie d'expertise spécifique, doit devenir une science partagée. A ce titre, la réforme de la scolarité à l'EMS2, avec le passage de tous les stagiaires brevetés au CSEM, constitue une réelle avancée en terme de cohérence de formation et de cohésion. Pour autant, avec la disparition des épreuves de tactique et de logistique au concours, l'armée de terre ne perd-t-elle pas une occasion historique, au travers d'une épreuve spécifique d'armée, de sensibiliser une partie conséquente de ses officiers au domaine de la manœuvre interarmes? Même si le temps dédié à la préparation au concours est désormais plus limité, même si les contours de l'épreuve sont d'évidence à repenser, le retour à une épreuve tactique constituerait un message fort à destination des jeunes cadres et l'assurance d'un intérêt approfondi, fût-il contraint[3].

L'évaluation tactique des états-majors reste en outre à creuser. Le recours aux exercices à double action doit être systématisé, avec, en final, une analyse après action conduite par un corps d'experts dont les contours pourraient être aisément définis. Certains officiers supérieurs et généraux possèdent cette expertise et n'hésitent pas à en faire profiter les unités[4]. Ces exercices pourraient donner lieu, à l'instar des passages des sous groupements en centres spécialisés, à une véritable évaluation en termes de manœuvre planifiée et conduite. La réussite de la mission tactique face à un ennemi mobile, intelligent et accrocheur, doit être le critère majeur d'évaluation de la performance de l'état-major. Les causes d'un éventuel échec devraient ensuite être disséquées sous des angles divers dont le principal, bien sûr, pourrait être celui de la pertinence de la manœuvre choisie et de la capacité à transmettre des ordres simples et autorisant une autonomie de conduite (initiative) pour les subordonnés.

Dernière orientation à creuser, sans doute la plus sensible car elle touche à l'état d'esprit de l'institution tout autant qu'à sa politique en terme de ressources humaines, la mise en place d'un véritable cursus de carrière d'ordre tactique mériterait d'être mieux formalisé.

Peine à se dessiner une expertise de la manœuvre interarmes. Les raisons pour expliquer ce fait sont nombreuses et de nature multiple : la difficulté à identifier des «experts tactiques», la peur de se voir accuser de rigidifier la pensée militaire - la célèbre « solution » de l'école de guerre - constituent des réponses possibles. Pour autant, le besoin existe et appelle au minimum à l'émergence d'un pôle d'expertise humain et technique. Il s'agit non pas de créer une structure chargée de dispenser une culture de la manœuvre monolithique et impériale, mais plutôt de mettre en place, au-delà de la seule formation des futurs brevetés, une expertise interarmes capable de décliner un édifice doctrinal étoffé - mais peut-être pas assez exploité -dans le cadre de formations pleinement dédiées à l'art de la manœuvre. Ce pôle d'expertise tactique interarmes, indispensable à l'armée de terre, existe depuis ... un siècle : le cours supérieur d'état-major, héritier naturel de la prestigieuse « école de guerre », est sans nul doute la structure capable de relever ce défi. L'activation, depuis janvier 2007, d'un site intranet uniquement consacré à la tactique, animé par des stagiaires du CSEM, se veut une réponse originale aux besoins identifiés[5].

Ces quelques considérations ne visent pas à dresser le seul constat d'un appauvrissement de la perception du fait tactique au sein de notre armée de terre. Le pessimisme étant propre à l'humeur et l'optimisme au caractère, pour reprendre les « propos » du philosophe Alain, nul ne peut considérer que l'affaire est entendue. Nul ne peut accepter comme un fait irrémédiable le postulat selon lequel le prochain engagement d'envergure des forces armées pourrait se révéler dramatique. Il convient d'agir, et les pistes identifiées ici ne peuvent que s'enrichir d'une réflexion complémentaire ouverte à tous.

Bien plus que leurs camarades aviateurs et marins qui tendent à confondre, tyrannie des équipements oblige, manœuvre et succession d'actions techniques, les hommes et femmes de l'armée de terre sont irrésistiblement confrontés à la nécessité de la réflexion tactique, et ce quel que soit le niveau d'exécution et de conduite.

Les formes d'engagement d'aujourd'hui, et peut-être celles de demain, sont particulièrement exigeantes. Leurs caractéristiques demeurent complexes et difficiles à cerner. Une chose est sûre néanmoins: la période est plus que jamais propice à la manœuvre. La guerre linéaire a laissé la place à un combat tous azimuts qui appelle, plus que jamais, à de solides compétences tactiques alliées à une véritable intelligence de situation. Le sens attendu de l'initiative et l'audace dans le domaine considéré ont besoin de s'appuyer sur des fondamentaux maîtrisés.

Celui qui sera le mieux formé et entraîné aura les meilleures chances de l'emporter en minimisant les pertes. C'est l'exigence et la responsabilité de l'armée de terre de s'y préparer car, pour paraphraser Sénèque, dans le domaine du combat comme dans d'autres, il n'y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va.

 


[1] et du sous-officier, à un autre niveau : qu'en est-il de la formation tactique en FS2 alors que le sous-officier BSTAT a vocation soit à prendre le commandement d'une section ou d'un peloton, soit à remplacer ex-abrupto son chef dans l'action si ce dernier fait défaut?

[2] Le nombre d'officiers supérieurs dans un corps étant limité, mécaniquement, les officiers titulaires du DEM (recrutement direct ou semi-direct) ont vocation à quitter les corps, sauf à occuper des fonctions de chef de service. Or, les officiers traitant du BOI, majoritairement donc d'origine semi-directe tardive, ne se voient proposer aucune formation tactique équivalente au DEM.

 [3] La préparation à un concours est toujours synonyme de stimulation intellectuelle.

[4] A cet égard, le document de synthèse des analyses après action au profit des états-majors de niveau 2 du général de division (2S) Durand, diffusé en août 2006 sous timbre CDEF, se révèle particulièrement riche et instructif.

 

[5] Résolument tourné vers tous les officiers, brevetés ou non, qui souhaitent faire vivre le débat tactique, ce site pourrait constituer un espace inédit de réflexion et, espérons-le, un stimulateur à la (ré) action.

 

 

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