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Histoire et Stratégies

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Première guerre du golfe (août 1990-février 1991)

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Par le Lieutenant-colonel Philippe Coquet

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La crise du Golfe, causée par l’invasion du Koweït par l’Irak, est par bien des aspects la première crise de l’après-guerre froide. Elle replonge le monde pour sept mois, dont six semaines de conflit armé, dans une atmosphère de guerre, déterminée à la fois par la volonté de Bagdad de s’assurer le leadership du monde arabe, et par la nécessité pour l’Occident industrialisé de protéger le «grenier à pétrole» du Golfe persique. L’ampleur de la riposte américaine à l’invasion est la première illustration effective de ce que pourrait être le «leadership» américain dans ce nouvel environnement. En effet, le système international réagit à la crise d’une manière nouvelle. La coopération soviéto-américaine indique en particulier ce que sera la place effective, nécessairement plus réduite que par le passé, de l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS) dans le système international. De plus, le recours intensif au Conseil de sécurité et à la Charte laisse espérer une réactivation du rôle de l’Organisation des Nations Unies (ONU) dans le maintien de la sécurité internationale. Pour Washington, cette crise contribue à jeter les fondements d’un nouvel ordre international, et d’abord à décourager les ambitions libérées par le reflux de la capacité de contrôle qu’avaient les deux superpuissances sur les conflits locaux. Élément capital, les Grands s’entendent sur l’essentiel: ne pas utiliser une crise régionale pour alimenter en tensions le système international.

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L'acceptation d'un cessez-le-feu par l'Iran en 1988 avait, du point de vue de l'Irak, confirmé sa victoire, c'est-à-dire le bien-fondé des options de son président - même si, sur le terrain, la situation n'est pas très différente de celle qui prévalait en 1980. Le pays se trouve alors dans une situation ambivalente. Son potentiel militaire ayant été singulièrement renforcé par le long conflit avec l'Iran, Saddam Hussein entend s'en prévaloir pour mener une politique de puissance régionale dans le Golfe, mais également sur le terrain israélo-arabe. Il espère une nouvelle fois le soutien des monarchies du Golfe, qui ont financé sa guerre contre l'Iran. Aussi exige-t-il l'abrogation de la dette ainsi qu'une aide à la reconstruction, une sorte de «prix du sang» pour un pays qui fut le rempart des régimes locaux face à la menace de déstabilisation iranienne. De surcroît, Saddam Hussein est convaincu que le Koweït et les Émirats, dont la surproduction pétrolière fait baisser les cours, mènent contre son pays une véritable guerre économique. Dans cette perspective, les vieilles revendications territoriales irakiennes sur les îles de Bubyan et Warda sont ravivées. Entamées à partir du mois de janvier 1990, les négociations entre Koweïtiens et Irakiens n'aboutissent pas, malgré l'entremise secrète du roi Hussein de Jordanie.
 
 
 
Peu à peu, l'inquiétude perce, alimentée par une série de rumeurs et de faits inquiétants : le 5 avril 1989, Saddam Hussein adresse une mise en garde à Israël contre toute agression qui prendrait pour cible les installations irakiennes; le 15 septembre, un journaliste britannique, accusé d'espionnage, est arrêté puis exécuté; le 7 décembre 1989, Bagdad annonce le lancement réussi d'une fusée à trois étages. Les Israéliens assurent que les Irakiens sont à deux ans de produire une bombe atomique ; en avril 1990, on saisit à Londres des «krytons» (détonateurs atomiques) tandis que l'affaire du «super canon», dont des éléments constitutifs sont interceptés en Europe, défraye la chronique.... Ces éléments, sur fond de prolifération nucléaire, balistique et chimique, entraînent une vive tension avec la Grande-Bretagne et les États-Unis.
 
 
 
À partir du 2 août 1990, à l'aube, les forces irakiennes envahissent brutalement le petit émirat de la dynastie Al Sabah. Le calcul irakien est, selon toute probabilité, d'opérer une action soudaine au cœur même du Koweït conduisant à l'arrestation des membres de la famille princière et à leur remplacement par un gouvernement plus compréhensif - le pays étant censé devenir un «satellite» irakien disposé à lui accorder accès maritime et financement pour sa reconstruction. Toutefois, la famille princière réussit à se réfugier à temps à l'ambassade des États-unis à Koweit-city et, de là, en Arabie Saoudite. L'opposition nationaliste et démocratique koweïtienne, qui jusqu'alors menait une opposition active à l'autoritarisme de la famille régnante, choisit de s'opposer à l'invasion irakienne plutôt que de collaborer avec elle. De plus, les États-Unis réagissent avec une grande fermeté, décidant l'envoi immédiat de troupes en Arabie Saoudite, appelant à un retrait irakien inconditionnel du Koweït et suggérant même par moments une volonté d'utiliser la crise pour renverser le régime de Saddam Hussein. Cette position est renforcée par une condamnation non moins ferme de Bagdad par Moscou, par les pays européens et par une douzaine de pays arabes hâtivement réunis au Caire à l'instigation de Washington. Le comportement des autorités irakiennes confine à partir de là à une fuite en avant : annexion de l'Émirat, utilisation de civils étrangers comme boucliers humains, concessions à l'Iran, dumping pétrolier. Sur le plan du discours, Bagdad multiplie les registres: appel au nationalisme arabe et à l'Islam, évocation du clivage Nord-Sud et la défense de la paix, du «traitement particulier» de l'Irak. Pour autant, si la position irakienne rencontre des échos assez larges en terre arabe, tout particulièrement au sein des opinions publiques, les réactions internationales ont tendance à être unanimes dans leur hostilité. La rhétorique de la «guerre juste» occupe ainsi une place de choix dans les discours officiels.
 
 
 
La résolution 660 du Conseil de sécurité de l'ONU exige le retrait immédiat et inconditionnel de l'Irak, alors que la Ligue arabe condamne l'agression irakienne; suit la résolution 661, qui décrète un boycottage général, commercial, financier et militaire de l'Irak. Le 7 août, les États-Unis déclenchent l'opération «Bouclier du Désert» afin de protéger l'Arabie saoudite. En octobre, avec le soutien des Nations Unies, ils parviennent à assembler une vaste coalition armée occidentale et arabe (près de 700.000 soldats dont 500.000 américains, provenant de 26 pays dont la France, la Grande-Bretagne, l'Égypte et la Syrie, 4.000 chars et 1.500 avions); ils jugent alors que seul le recours à la force armée permettra d'évacuer le Koweït. Le 29 novembre, le Conseil de sécurité adopte la résolution 678 autorisant les Alliés à «user de tous les moyens nécessaires», après le 15 janvier, pour contraindre l'Irak à se retirer du Koweït. À partir du mois d'octobre, l'opération «Tempête du Désert» est mise au point et planifiée en deux phases: une aérienne, dont on espère que l'ampleur contraindra Saddam Hussein à l'abandon, puis une phase aéroterrestre si cela ne devait pas être le cas. Parallèlement, on offre au président irakien une porte de sortie honorable mais ces entretiens, et d'autres plus discrets (côté français notamment), restent sans effet.
 
 
 
Le 17 janvier, dans la nuit, l'offensive aérienne débute et durera jusqu'au 24 février. Aux bombardements massifs, les Irakiens répliquent par des tirs de missiles Scud, y compris sur Israël. D'ultimes tentatives diplomatiques sont lancées, du côté iranien (2 février 1991) et surtout soviétique. Le 22 février, rejetant le plan de paix proposé, George Bush lance un ultimatum à l'Irak. En l'absence de réactions de Bagdad, le 24 février, les forces terrestres alliées lancent leur opération contre l'armée irakienne stationnée au Koweït. En moins de quatre jours, l'Émirat est libéré. Le 28, Tarek Aziz, au nom de l'Irak, accepte sans condition les douze résolutions du Conseil de sécurité. Un cessez-le-feu entre alors en vigueur. Si la bataille en elle-même fut brève, violente et à sens unique, la coalition - en particulier les États-Unis - semble avoir éprouvé un certain nombre de difficultés qui ne sont apparues au grand jour que très progressivement après le conflit; en outre, Saddam Hussein est resté au pouvoir à Bagdad.
 
 
 
Indéniablement, la guerre du Golfe de 1991 constitue un laboratoire pour les nouveaux systèmes d'armes et les doctrines d'emploi des forces armées américaines. Elle marque l'entrée dans l'ère de la haute technologie (drones, missiles de croisière, avions furtifs, munitions «intelligentes», systèmes GPS...), dans laquelle l'un des adversaires possède une image claire des événements, alors que l'autre est rendu sourd, muet et aveugle. Pour la première fois, les forces aériennes, et non plus les forces terrestres, jouent le rôle prédominant. Outre le fait qu'il permet de conjurer de façon magistrale le syndrome vietnamien, le conflit représente un test pour la doctrine Powell de l'«engagement décisif», ainsi que pour la coopération interarmées quelques années après le vote du «Goldwater-Nichols Act» de 1986, évoqué ci-dessous.
 
 
 
La Doctrine Powell, née de l'expérience vietnamienne et des déconvenues militaires des années 1970, consiste en de nouveaux principes d'engagement dans une intervention militaire. Ceux-ci se résument à une série de critères à respecter avant d'engager la puissance militaire américaine (objectifs bien définis, menace avérée contre les intérêts vitaux du pays, évaluation des risques, coûts et conséquences, durée limitée et soutien public). D'après cette doctrine, toutes les ressources et capacités disponibles doivent être utilisées en cas de conflit, afin submerger l'ennemi, et donc de minimiser les pertes américaines et de forcer une capitulation rapide de la partie la plus faible. Si, pendant le conflit du Koweït, les forces irakiennes furent défaites au prix de pertes étonnamment basses par la coalition, cette même doctrine empêcha toute gesticulation militaire préalable au déclenchement de la crise de la part de l'Administration Bush. Ainsi, elle explique en partie que la politique de dissuasion vis-à-vis de l'Irak ait échoué. De surcroît, cette doctrine contribua fortement à la décision de mettre fin aux hostilités de façon prématurée après cinq jours d'offensive terrestre. Cette obsession à en finir rapidement et à ne pas se laisser «embourber» dans un soutien aux insurgés du sud de l'Irak limita l'aptitude de la puissance américaine à imposer les conditions souhaitées pour l'après-conflit dans la région.
 
 
 
Quant au «Goldwater-Nichols Act», il a complètement réorganisé la structure de commandement des forces armées américaines à la fin des années 1980. Le conseil militaire se trouve centralisé par le président du Comité des États-majors interarmées en opposition aux chefs de chacune des armées et services. Cette restructuration permet en théorie de combiner les efforts, d'avoir un planning intégré, des ressources partagées et une réduction ou une élimination de la rivalité interservices entre les commandants. Or, il est désormais connu que les «différences culturelles» existant entre les diverses armées et en leur sein même et le style de commandement très décentralisé du commandant de théâtre ont contribué à l'échec de la stratégie visant à détruire la garde républicaine irakienne. Le problème fut par ailleurs amplifié par la mauvaise interprétation faite par la coalition des capacités réelles de l'armée irakienne, précocement révélées par la bataille de Khafji.
 
 
 
Pour ce qui est du potentiel et des limites de la puissance aérienne américaine (106.000 sorties en 42 jours), force est de constater que les succès rencontrés permirent à l'offensive terrestre de se dérouler avec une sérénité certaine. Cependant, au regard des succès irakiens en matière de déception, de camouflage et de dissimulation de l'étendue de leurs capacités nucléaires, chimiques ou balistiques, on peut dire aujourd'hui que la campagne aérienne ne fut pas parfaite et ne permit pas à l'Air Force de réaliser son rêve de victoire par la seule puissance aérienne. Les efforts budgétaires importants consentis sous l'Administration Reagan ont certes permis aux forces américaines d'utiliser des systèmes d'armes à la pointe de la technologie. Cependant, si la technologie fut parfois défaillante, ce sont surtout certains «trous capacitaires» inattendus qui furent révélés par les opérations. Dans toutes les composantes, de petits programmes de cohérence opérationnelle avaient fait les frais de la course à la sophistication et furent «oubliés»: les capacités de déminage terrestre et maritime, les systèmes de transmission parfois peu adaptés voire incompatibles....
 
 
 
Ce n'est pas la seule nuance à apporter au succès des armes de la coalition. La campagne du Koweït contribua à créer dans l'opinion publique et les médias, tout comme dans les cercles de la défense, de nouvelles attentes - illusoires - concernant les pertes humaines. La thématique d'une «guerre propre» faisant la part belle aux «frappes chirurgicales» à base d'armes «intelligentes» se répandit dans l'opinion. Supervisant les campagnes aériennes et terrestres, le général Powell et les officiels de la Maison-Blanche s'attachèrent non seulement à limiter les pertes militaires amies (235 tués) et les victimes civiles, mais également les pertes des forces irakiennes. D'après différentes sources, les morts irakiens sont pourtant estimés entre 50 et 150.000... Ce facteur a contribué à ce que la coalition décide de conclure l'offensive terrestre avant que la destruction de la garde républicaine de Saddam Hussein ne soit achevée, et refuse d'aller jusqu'à Bagdad.
 
 
 
Enfin, l'Administration a souvent fait preuve d'hésitations et d'ambiguïtés quant à l'objectif politique recherché. Sur ce point, il est révélateur qu'il ait été décidé d'arrêter les opérations de façon hâtive, après cent heures d'offensive terrestre, alors que la confusion du combat n'était pas encore levée. De plus, le président Bush et ses conseillers écartèrent l'option d'une occupation de Bagdad, arrêtèrent leurs forces avant la destruction de la garde républicaine et ne protégèrent ni n'armèrent les insurgés. Les ambiguïtés sur le règlement de l'après-guerre apparurent au grand jour lorsque l'Administration se prononça en faveur d'un maintien des sanctions économiques jusqu'à ce que Saddam Hussein quitte le pouvoir. Or, le départ du leader irakien ne devint un objectif avoué de Washington qu'après le désengagement des forces de la coalition. De même, dix-huit mois après avoir abandonné les Chiites à leur sort au sud de l'Irak, l'Administration Bush fit machine arrière et mit en place une zone d'exclusion aérienne au-dessus du sud du pays afin de les protéger.
 
 
 
Au final et de façon assez paradoxale, il apparaît que le président américain n'est pas parvenu à exploiter les bénéfices d'une victoire pourtant éclatante. Si cela avait été le cas, sans doute aurait-il pu déterminer un ordre du jour différent dans la région et façonner le cours des événements - selon ses propres termes. Bien que le recul historique manque encore pour avancer une telle affirmation, on peut supposer que les germes de la guerre en Irak de 2003 se trouvent dans la fin prématurée de celui de 1991.
 
 
 
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