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Tactique générale

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Promotion de la tactique

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Par le CBA Pierre-Henri AUBRY

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La tactique est liée à l’histoire militaire mais ces deux disciplines sont distinctes et ne peuvent se substituer l’une à l’autre. Loin d’être une simple appréciation quantitative des possibilités de feux des adversaires, elle ne peut se satisfaire d’une simple étude historique.
La tactique est l’expression de l’art militaire des peuples, elle est une activité humaine sujette aux aléas de la pensée, de l’imagination, de la volonté, éventuellement du génie. Actuellement marqué par un certain désintérêt, y compris dans les armées, l’effort doit être maintenu pour donner de véritables compétences tactiques à tous les officiers. Car l’institution militaire, experte en rebondissements historiques, sait qu’une période de paix, même relative, précède souvent une période de guerre, et qu’il est donc nécessaire de conserver un « horizon de guerre » et de préparer ainsi ses officiers à remporter des victoires.

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Il n’existe pas de chaire de tactique générale à l’école militaire. Ceux que l’on nomme aujourd’hui « tacticiens » sont des équipiers de bateaux de régate ou des conseillers d’entraineurs d’équipe de sports collectifs. Or la tactique est bien la mère des disciplines militaires. Et l’on peut savoir gré aux historiens militaires d’avoir maintenu quelques liens entre tactique et geste militaire. Il est heureux que la tactique ne soit pas totalement détachée de l’histoire militaire. Pourtant ces deux disciplines sont distinctes et ne peuvent se substituer l’une à l’autre. Tout comme la tactique ne saurait se limiter à une appréciation quantitative des possibilités de feux des adversaires, elle ne peut se satisfaire d’une simple étude historique. Expression de l’art militaire des peuples, elle est une activité humaine sujette aux aléas de la pensée, de l’imagination, de la volonté, éventuellement du génie. On constate aujourd’hui, y compris dans les armées, un certain désintérêt pour la tactique, voire un mépris affiché pour les officiers qui seraient cantonnés à tracer des flèches bleues et rouges pour ce qui leur reste de période d’activité. Or l’institution militaire, experte en rebondissements historiques, sait qu’une période de paix, même relative, précède souvent une période de guerre, qu’il est donc utile de conserver un « horizon de guerre » et de préparer ses officiers à remporter des victoires. Par conséquent l’effort doit être maintenu pour donner de véritables compétences tactiques à tous les officiers. La tactique est une discipline intellectuelle à part entière qui requiert de ses pratiquants des dispositions particulières de l’esprit qui vont du pragmatisme le plus basique, à l’imagination la plus féconde. Ces qualités très particulières ont leur place dans une société moderne. Des progrès supplémentaire semblent encore possibles dans l’enseignement de cette discipline. Ces praticiens méritent d’être davantage mis en valeur par l’institution militaire. Fondant sa pratique sur un corpus d’outils pratiques qu’il convient de s’approprier, elle suppose un bagage culturel significatif, et développe des caractères forts.

1. Les outils

De l’apprentissage des principes à l’entraînement, en passant par l’appropriation des techniques, tous les outils sont disponibles pour aborder la discipline dans les meilleures conditions. En tactique, les gammes sont assez simples et méritent d’être connues et retenues afin d’échapper au doute au moment de la décision. Les principes du maréchal Foch, le vocabulaire particulier des situations tactiques doivent être parfaitement maîtrisés. A ce titre l’apprentissage par coeur des définitions de mission est très pertinent. Il s’agit d’échanger entre supérieurs et subordonnés en employant un même langage. Il est d’ailleurs regrettable que ces termes et locutions ne soit pas communs aux trois armées. La RECO de l’armée de l’air ECLAIRE pour l’armée de terre. Une chaire de tactique générale à Coëtquidan ou à l’école militaire pourrait utilement sensibiliser les cadres des armées à cette noble discipline de l’esprit et convaincre de l’utilité d’un langage commun. Les cadres d’ordres, méthode de raisonnement ou d’aide à la décision doivent être connues, au moins pour offrir un cadre commun de réflexion aux officiers. Ces techniques doivent pour autant être considérées pour ce qu’elles sont ; c'est-à-dire des aides matérielles à la décision. Rien ne doit remplacer l’engagement personnel de l’officier dans l’analyse d’un problème.

La tentation est grande en effet de se réfugier derrière les outils de modélisation des situations tactiques. L’officier d’état-major se change alors en opérateur de systèmes plus ou moins complexes. Le risque existe que cette tendance ne s’accentue encore et fasse de ces officiers des agents qui tels les « traders» qui engagent de l’argent virtuel sans âme, conçoivent collectivement et en toute bonne conscience, des manoeuvres virtuelles. Le risque est d’autant plus grand que cette situation est très confortable, la responsabilité individuelle est diluée entre tous les échelons de la décision et fait peser sur chacun un poids minimum.

Tout comme la surprise, le moral ou la chance sont difficiles à modéliser, l’entraînement d’une troupe ne se quantifie que difficilement. Le « Drill » dont tout le monde parle n’est que peu formalisé. Faut-il cinq, dix ou cinquante répétitions d’un geste pour qu’il soit considéré comme acquis, maîtrisé, ou n’est-ce pas de la responsabilité du chef de juger du niveau de sa troupe, d’accepter l’oeil extérieur de son supérieur, d’un contrôleur ou d’un pair ? La hiérarchie ne peut suffire à régler ce problème ; trop d’orgueil et d’humanité entrent dans ces considérations.

L’expérience montre que le caractère notant et classant, la lourdeur des modèles enseignés détourne trop tôt les jeunes officiers de la réflexion pour se tourner vers une application réflexe de schéma maintes fois répétés dont on sait qu’ils assureront une bonne note. L’apprentissage de cette discipline laisse en effet trop peu de place à la réflexion au profit de l’application de procédures très techniques et paralysantes. L’officier censé réfléchir sur un sujet et en tirer des conclusions pratiques, dans le but de « créer de l’action » comme le disait le Maréchal Lyautey, passe en réalité le plus clair de son temps à remplir des tableaux, ou à concevoir des planches informatiques répétitives et sans idée.

Une « pédagogie de la réussite » dès la formation initiale semble davantage de nature à encourager les jeunes tacticiens, que des remarques de forme et une litanie d’erreurs communes et répétitives. Promouvoir et accompagner les officiers de toutes les fonctions opérationnelles, guider et montrer pourraient leur éviter de se détourner de cette discipline par incompréhension ou blessure d’ego.

2. Le bagage culturel

La tactique réclame de celui qui la pratique, un goût pour la réflexion proche de la méditation que l’on retrouve dans la pratique des échecs. Cette réflexion a pratiquement disparu de nos sociétés occidentales qui négligent le temps long. « La culture, c’est ce qui reste lorsque l’on a tout oublié » déclarait le président Edouard Herriot. Cette assertion est particulièrement pertinente dans le cas particulier du tacticien. L’imposition d’un continuum de la formation culturelle des officiers français, parfois décrié, répond à cette urgence éducative d’une génération d’officiers, à laquelle appartient l’auteur de ces lignes, qui souffre comme l’ensemble de ses contemporains de vraies lacunes dans le domaine des humanités. De cette contrainte de lecture, de réflexion et d’appropriation de la pensée des autres, doit naître chez le futur tacticien le goût pour la fréquentation de ces auteurs et la capacité à les mettre en perspective, en compétition pour tirer de leurs écrits un véritable enrichissement personnel. Le goût découle souvent d’une habitude et c’est bien l’objet de cette obligation que de se constituer une authentique culture tactique, un fond de connaissance exploitable dans le temps à mesure de la maturité de la réflexion.

L’enracinement intellectuel, l’approfondissement des idées libère l’imagination des cadres de la pensée commune. En art comme dans le domaine des sciences, activités auxquelles est souvent attachée la tactique, on apprend beaucoup par la répétition de ce qui a déjà été produit ou envisagé. Le retour d’expérience bien circonstancié, l’étude historique tiennent ce rôle de répétiteur.

Comme en art, il faut avoir l’humilité de se reconnaître des maîtres. Pour apprendre d’eux en premier lieu, puis, le moment venu, s’en détacher. « The NCO’s contribution to land warfare » de l’armée britannique est très intéressante de ce point de vue. Née de la libre expression de sous-officiers expérimentés après la guerre des Malouines, elle rassemble les « trucs » indispensables au jeune chef de groupe ou chef de section qui débute dans son unité. Précieux guide pour un jeune lieutenant, il s’en détache lorsqu’il aborde les niveaux supérieurs.

De la même façon, la connaissance et l’appropriation des méthodes de raisonnement pourrait être considérées comme un élément du bagage culturel de l’officier. La théorie des MEDO, GOP et autres COPD est bien présentée dans les écoles de formation. Toutefois leur maîtrise souffre du poids de cette théorie. Elles mériteraient d’être plus rapidement passées au crible de différentes situations historiques, géographiques ou stratégiques, en d’autres termes expérimentées par les officiers en phase d’apprentissage afin de leur offrir des exemples stimulants ou surprenants de leur niveau. Tirer soi-même des lignes de convergences ou de rupture de différentes situations au travers des âges procure de grandes satisfactions. Un enseignement fondé sur l’expérience pourrait éviter que nombres d’officiers ne se lassent trop tôt de la discipline.

L’époque actuelle peut se réjouir d’avoir en la personne du GDI Yakovleff un officier qui fasse autorité. Tactique théorique est en effet une somme qui permet d’entrer dans la tactique avec un bagage conséquent. Ce n’est pourtant pas lui faire insulte que de déclarer que son traité peut être discuté, amendé, critiqué et au bout de l’étude, dépassé. A ce titre perspectives tactiques du Colonel Hubin qui est utilement proposé à l’étude des officiers suivant le diplôme d’état-major lance des pistes de réflexion très pertinentes pour l’avenir. Ces perspectives ne peuvent en effet être traduites aujourd’hui en principe ou en doctrine, mais elles ouvrent sur ce qui « pourrait être », locution phare de la réflexion tactique. Ces ouvrages, enrichis des études et de la production de la génération actuelles et des suivantes, constituent le fond doctrinal, le débat contradictoire fécond pour préparer l’avenir.

3. Développer son caractère

Les techniques de travail et un bon bagage culturel ne font pas un bon tacticien. Celui-ci doit être capable d’oser, de dépasser le niveau du commun pour envisager avec modestie et lucidité les conditions de la victoire.

Le tacticien doit avoir le goût du risque. Il lui est absolument nécessaire non seulement pour affronter « l’heure du courage et de la peur » qu’évoque le Chef de bataillon de Saint Marc, mais aussi pour assumer la responsabilité du choix décisif. Ce goût pour le risque est paradoxalement développé dans nos sociétés contemporaines ou l’on idéalise les sports extrêmes tout en refusant la mort du soldat. Celui qui se prépare à la guerre se doit de cultiver cette posture. Les outils existent. Il s’agit peut-être de se libérer du carcan du groupe, de l’esprit de promotion, bien agréable au demeurant, pour affirmer une véritable identité, forger son tempérament et prendre de vraies responsabilités. Les sports tels que l’alpinisme, le parachutisme, la plongée sous-marine exigent de leur pratiquant un engagement fort, propice au développement de cette proximité du risque. Dans le même ordre d’idées, il est de bon ton lorsque l’on n’appartient pas à l’arme blindée et cavalerie de regarder comme désuète et passéiste la pratique de l’équitation en école de formation initiale des officiers. Ce « sport individuel qui se pratique à deux » est au contraire une excellente école du futur tacticien : « la domination d’autrui qui commence par la maîtrise de soi » en disait Paul Morand. Savoir se mettre en danger, évaluer les risques, dominer son appréhension sont des fondamentaux du praticien de la tactique.

L’équitation a en outre cette seconde vertu de contraindre à l’humilité. Comprendre l’animal, ses réactions pour vaincre ses résistances et faire converger sa volonté avec celle du cavalier. Ce travail à cheval a de nombreuses similitudes avec l’étude de l’ennemi qu’il faut cadrer, décrire et dont il faut imaginer les intentions pour mieux les décevoir. L’humilité entraîne souvent une plus grande ouverture d’esprit dont on a vu qu’elle était nécessaire pour admettre une critique, la remise en cause d’une manoeuvre, le choix d’un mode d’action. La génération actuelle aura d’ailleurs dans ce domaine un réel travail à faire sur elle-même. Elle devra accepter d’être décontenancée par la « génération numérique ». La numérisation de l’espace de bataille qui semble aujourd’hui une authentique révolution prendra évidemment un essor très rapide au coeur d’une génération dont tout l’environnement dès l’enfance est «numérisé». Il faut d’ores et déjà admettre que ces gens puissent bousculer les certitudes, les présupposés : remplacer les manches ou « joysticks » par des manettes à boutons, communiquer par codes etc.

Si l’humilité est nécessaire, elle ne peut être la qualité ultime de celui qui prétend assumer la responsabilité de la victoire. Il y a de la vanité à prétendre vaincre son adversaire. L’histoire militaire nous enseigne que les grands chefs militaires, ou les tacticiens de génie ont en commun la force de caractère et bien souvent un orgueil qui assure le commandement. Hannibal, Attila ou Scipion, Moltke, Frédéric II, Napoléon Ier pour les plus grands, mais aussi Ramos, le tireur FM du maquis du Vercors que décrit Jacques Perret dans bande à part. Ténébreux et insondable, il ne s’est jamais trompé jusqu’à l’heure de sa propre mort, qu’il avait prévu. Cette vanité est paradoxalement aussi indispensable que l’humilité citée plus haut. « La mission est sacrée ». Cette affirmation porte à s’effacer derrière une cause que l’on sert et qui fait de l’acteur plus que sa propre personne. Seule la réalisation de la mission compte et peu importe finalement le caractère chevaleresque de la réalisation. Dans les limites du cadre d’emploi, des conditions d’engagements, la liberté du chef militaire est totale et il a le devoir de tout mettre en oeuvre pour emporter la victoire.

Les qualités que doivent développer les tacticiens militaires méritent d’être considérées avec un authentique « horizon de guerre ». Elles ne doivent surtout pas être prisonnières de l’utilitarisme de notre époque. Elles sont les compétences partagées par les officiers de toutes origines. Elles fondent un langage et des aptitudes communes. En situation de crise, il ne semble pas inutile que nos sociétés puissent s’appuyer sur des femmes et des hommes préparés à affronter des situations difficiles.

L’institution militaire gagnerait à encore valoriser ce coeur de métier autant en termes d’efficacité au combat que de rayonnement vers le monde civil et politique.
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