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Valeurs de l'Armée de Terre

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Psyops et Armée française, 50 ans après l’Algérie

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Par le Chef de bataillon Boris VALLAUD

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Les armées occidentales redécouvrent depuis une dizaine d’années des engagements qu’elles avaient trop vite relégués dans les oubliettes de l’Histoire. Cette prise de conscience s’est faite sur les bords de l’Euphrate pour les uns, dans les montagnes afghanes pour les autres. L’époque transitoire des interventions « douces », parfois émaillées de tensions ponctuelles, est belle et bien finie. Pour autant, le succès d’une opération ne se limite pas à l’anéantissement de l’adversaire, le militaire doit s’appliquer à gagner les cœurs pour garantir un contexte favorable à l’instauration d’une paix durable. Le Général Desportes rappelle ainsi « l’importance désormais dominante de la dimension humaine des conflits, la place qu’y tient l’homme, qu’il soit le camarade, l’adversaire ou qu’il constitue “le milieu”, puisque la guerre actuelle se conduit, se perd, ou se gagne au sein des populations ». Chacun s’accorde à reconnaitre ce changement de contexte sans pour autant en tirer toutes les conclusions afin de donner au praticien, au chef tactique, tous les outils pour relever les défis qui se posent à lui. Le soldat est donc un acteur des champs matériels mais aussi des champs immatériels.

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Une fois le constat établi et admis, il faut s’appliquer à rechercher des solutions adaptées pour répondre à cette nouvelle donne, que ce soit dans le domaine de la doctrine, de la formation, des équipements afin de préparer au mieux l’engagement de nos forces. Parmi les outils à la disposition du tacticien, il s’avère que les moyens d’action dans les champs psychologiques sont les parents pauvres des efforts actuels d’adaptation au sein des Armées, et de l’Armée de Terre en particulier. Nos forces se privent ainsi d’un savoir-faire et d’un atout précieux pour atteindre l’état final recherché, alors que ses adversaires en maitrisent déjà toutes les subtilités.

Une dimension incontournable de la guerre…

Les actions psychologiques poursuivent trois buts principaux, qui s’appliquent aux niveaux stratégiques, opératifs et tactiques : domination de l’adversaire, préservation du moral des troupes et adhésion de l’opinion publique.
Dès le Vème siècle avant JC, Sun Zi[1] prône un emploi modéré de la force, préférant l’usage de l’intelligence de l’autre pour le démoraliser afin de réduire sa volonté de combattre et le contraindre ainsi à moindre coût. Il souligne l’importance des modes d’actions « non cinétiques » pour arriver à l’objectif et soumettre son ennemi, par la ruse et en utilisant des stratagèmes, en appliquant ainsi le principe d’économie des forces. L’histoire militaire est riche de nombreuses illustrations où la manipulation mentale a permis d’obtenir un avantage déterminant, l’opération Fortitude en 1944[2] illustre bien l’apport de ce type d’opération de tromperie stratégique dans la conduite de la guerre.
Plus récemment, l’étude de la guerre d’Algérie est particulièrement éclairante compte tenu d’une certaine similitude entre le combat contre-insurrectionnel mené par l’armée française à l’époque et l’engagement actuel de la coalition en Afghanistan. La stratégie adoptée alors s’articulait autour de trois dimensions : actions coercitives, psychologiques et aménagement du territoire. Dans ce contexte, le 5ème Bureau de l’état-major, responsable des opérations psychologiques à l’échelle du territoire  disposait d’officiers spécifiquement formés et insérés dans les PC jusqu’au niveau bataillonnaire, garant d’une cohérence au niveau opératif.
Le Lieutenant-colonel Galula[3] détaille le rôle central de la propagande au niveau tactique, à chacune des étapes clés du processus de lutte anti-insurrectionnel, aussi bien vis-à-vis des forces loyalistes, de la population que des insurgés en appui des unités de combat. Ignorées en France, ses idées alimentent la réflexion des officiers outre-Atlantique et les adaptations des forces américaines, le Général Petraeus n’hésitant pas à le comparer à Clausewitz dans le domaine de la guerre non conventionnelle, en imposant même sa lecture aux stagiaires du Command and General Staff College.

…encore insuffisamment exploitée en France

Paradoxalement, les initiatives dans ce domaine restent assez timides en France malgré quelques avancées. Sur le plan doctrinal, la publication du « concept interarmées des opérations d’information »[4] en mai 2006 définit un cadre très général, principalement au niveau stratégique. Pour l’instant, cette politique peine à se décliner aux niveaux opératifs mais surtout tactique, malgré la dynamique OTAN qui intègre les PSYOPS dès les phases de planification. La création du Groupe d’Information Opérationnelle dans les années 2000, rattaché au CFAT, représente une avancée positive, qui ne traduit cependant pas un volontarisme réel pour cette fonction compte tenu des moyens limités en effectifs et équipements qui y sont affectés, malgré la compétence et la motivation des cadres qui y servent. Il n’existe pas en France de filière PSYOPS, contrairement à ce qui est pratiqué aux États-Unis où cette spécialité est considérée comme une arme d’appui à part entière.
Cependant, le centre de doctrine d’emploi des forces a mis fin à une longue période d’amnésie en rééditant le TTA 117 ou « notice provisoire sur les opérations psychologiques », diffusée en 1957, dont les principes demeurent toujours valables ainsi que les propositions d’emploi,[5] qui inspira largement en 2003 la rédaction de leur « Doctrine for Joint Psychological Opérations » aux États-Unis. La France dispose donc d’un héritage, d’une expertise réelle et reconnue dans l’emploi de l’arme psychologique, qui ne profite essentiellement pour l’instant qu’au renouveau doctrinal de ses alliés[6].

Conclusion

 Les fantômes de la guerre d’Algérie restent tenaces, certains dénoncent toujours les risques de manipulation et de propagande avec les comportements déviants que cela engendre parfois comme le recours à la torture. Comme toute arme, la mise en œuvre de l’action psychologique présente des risques avérés où la notion de « caporal stratégique » prend tout son sens. Mais, les militaires, animés par une éthique rigoureuse, seraient-ils insuffisamment responsables et dépourvus du discernement nécessaire pour utiliser cette arme à bon escient ?
Au-delà de l’objectif de « sensibilisation des esprits » visé dans l’introduction de la réédition du TTA 117, la France doit faire taire les démons du passé pour exploiter les opportunités offertes par l’arme psychologique, à l’instar de ce qui se pratique chez nos alliés, tout en fixant un cadre d’emploi strict pour éviter les dérapages. Cette démarche interministérielle doit s’appliquer jusqu’au niveau tactique, afin de permettre au chef militaire de disposer de modes d’action renouvelés et compatibles avec l’impératif réaffirmé de conquête des cœurs, mais aussi contre un ennemi qui domine jusqu’aux plus bas échelons ces techniques, comme en témoigne l’exploitation de l’embuscade d’Uzbeen. 


[1] Sun Zi, « L’art de la guerre ».
[2] NDLR : voir l’article paru dans les Cahiers du CESAT n° 16
[3] David Galula, « Contre-insurrection théorie et pratique ».

NDLR :voir aussi l’article qui lui est consacré dans les Cahiers du CESAT n° 15, ainsi que l’article en américain de ce numéro-ci (dans la version internet seulement).
[4] PIA O3.252
[5] Extrait du TTA 117 : « La réussite des opérations tactiques dépend : d’une part, des liaisons établies entre les unités spécialisées de guerre psychologique et les Commandements auxquels elles sont adaptées, d’autre part, de l’aide apportée par les troupes au contact ».
[6] Le CDEF a également publié une étude intéressante relative à l’adaptation à la guerre révolutionnaire rédigée par le major Jackson de l’US Army command and General Staff College « French ground force organization and counterrevolutionary warfare 1945-1962 »
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