Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Engagement opérationnel

Saut de ligne

Quel avenir pour les projections maritimes des forces terrestres ?

Image

Par l’IC2 Pierre-Jean RONDEAU

Image

Depuis la seconde guerre mondiale, les récentes opérations extérieures ayant impliqué les forces armées terrestres françaises (maintien de la paix, force d’intervention, coopération militaire…) ont toutes eu lieu loin de nos frontières. Pour répondre à cette nouvelle donne, le format logistique et opérationnel de nos armées a donc dû évoluer.

Image
Image
Les dernières missions françaises (Côte d'Ivoire, opérations Serval et Sangaris, participation aux forces de maintien de la paix au Liban,...) ont vu la projection d'une partie de leurs troupes largement se réaliser par voie maritime. Cette nouvelle stratégie, qui a vu le jour dès la fin des années 90, doit sa principale réussite sur un renforcement accru depuis plus de dix ans de la complémentarité Armée de terre/Marine. Certes limitée, elle n'en est pas moins devenue, en moins de deux décennies, incontournable pour contribuer à la réussite de nos interventions internationales actuelles et futures.
 
Pourquoi cette complémentarité a-t-elle été rendue nécessaire ?
 
Nos états-majors ont planché dès la fin des années 90 pour répondre à la modification majeure des théâtres d'opération de nos armées : hormis l'intervention en ex-Yougoslavie, l'ensemble des opérations militaires françaises depuis la seconde guerre mondiale s'est exclusivement déroulé à plus de deux ou trois mille kilomètres du territoire national. C'est pourquoi, le concept national des opérations amphibies (CNOA) a développé dès 1997 l'ambition de disposer d'une capacité à préparer et conduire des opérations de débarquement (assaut), réaliser un rembarquement, et posséder une véritable force amphibie. Cette évolution des théâtres d'opérations et de la doctrine militaire a donc forcé nos armées à améliorer leur coopération.
 
La solution avancée par les armées a alors résidé dans une projection rapide de nos troupes par voie maritime. Cet objectif a d'ailleurs été repris dans le contrat opérationnel fixé aux Armées qui exige qu' « une Force Interarmées de Réaction Immédiate (FIRI) constituée de 2300 hommes doit être projetable à 3000 kms du territoire national ou d'une implantation de nos armées à l'étranger dans un délai de 7 jours ». Une remise en question du format de nos Armées a donc été rendue inéluctable et a impliqué une lourde réflexion quant à la complémentarité de nos matériels terrestres et bâtiments à la mer pour faire face ces nouveaux enjeux.
 
 
Comment s'opère cette coopération interarmées ?
 
Le transport maritime présenta rapidement plusieurs avantages : son coût (en comparaison d'un transfert aérien par gros porteur), son délai de réalisation (rapidité de mise en œuvre), un vaste périmètre d'intervention, et enfin l'indépendance apportée aux armées françaises désormais non contraintes de passer par des transporteurs civils (aériens ou maritimes), nationaux comme internationaux.
 
Pour y répondre, la marine nationale et l'armée de terre ont donc développé depuis une quinzaine d'années des matériels et équipements permettant cette complémentarité.
 
Côté Marine, l'évènement majeur a résidé en un remplacement des anciens transports de chaland de débarquement (TCD type Foudre) et la livraison dès le milieu des années 2000 des nouveaux bâtiments de projection et de commandement (BPC) de type Mistral. Outre la possibilité d'accueillir un poste de commandement de niveau opératif embarqué, ce navire possède,
-          la capacité de transport de troupes : capacité d'emport sur 2 650 m² de hangars pour les véhicules et le fret et de 450 soldats équipés suivant des normes de confort et d'habitabilité permettant des séjours de longue durée. Cette capacité de transport de soldats peut même être portée jusqu'à 700 (dans des conditions d'hébergement plus sommaires) sur plusieurs milliers de kilomètres,
-          les moyens d'effectuer un débarquement maritime classique sur quai mais aussi spécifique avec la mise en œuvre de moyens d'assaut amphibie permettant le débarquement de troupes sur plages naturelles. Le radier des nouveaux BPC permet d'accueillir 4 chalands de transport de matériel (CTM) ou 2 hydroglisseurs lourds américains du type « Landing Craft Air Cushion » (LCAC) ou 2 « Engins de débarquement amphibies rapide » (EDA-R), pour l'acheminement de tout type de matériels roulant (VTC P4, Bull Tapis, AMX10RC, VBCI, char Leclerc, ...) et des combattants de la mer vers la terre (port, plage, sites non préparés, ...).
 
La mise en service de ces navires militaires (trois bâtiments en service à ce jour) a ainsi permis à la France de limiter la dépendance de ses armées auprès de compagnies maritimes de transport civiles nationales ou internationales jusqu'ici spécifiquement affrétées. Simultanément, elle a permis d'augmenter ses capacités opérationnelles de projection (opérations amphibies et héliportées que n'offrent pas les navires civils) tout en gommant la contrainte d'une capacité limitée d'intervention rapide internationale des troupes françaises (délai d'affrètement, capacité opérationnel inexistante du navire civil, ...).
 
Côté Armée de Terre, les unités françaises concernées en premier lieu ont porté leurs principales évolutions sur deux axes distincts mais complémentaires vis-à-vis des interventions sur un territoire côtier hostile:
-          capacité amphibie (brigades à vocation amphibie (6ème brigade légère blindée (BLB) et 9ème brigade d'Infanterie de Marine (BIMa)),
-      capacité héliportée (Gazelle, Caïmans, Pumas, Tigres)).
Image
Image
Embarquement VBCI sur BPC (Base Navale de Toulon)

 

Pour obtenir cette complémentarité, des adaptations matérielles, mais aussi organisationnelles, ont dû être orchestrées au sein des deux armées. La marine a dû augmenter ses volumes d'emport de matériels lors des phases de débarquement (les E-DAR ont une capacité double des CTM) tout en développant de meilleures capacités d'appui feu pour couvrir les phases vulnérables de débarquement / rembarquement des troupes amphibies. Parallèlement, l'armée de terre, tout en qualifiant ses unités dotées d'hélicoptères Tigre, Caïman,... sur BPC a agrandi son parc de matériel pouvant participer aux opérations amphibies. Après les qualifications d'embarquement sur BPC et EDA-R d'AMX10, VBCI, VAB, LECLERC, CAE-SAR ,...) ; le dernier exemple en date est le VHM (Véhicule Haute Mobilité) expérimenté récemment pour pouvoir être débarqué de façon auto nome à partir des catamarans de débarquement (mise en place de flotteurs latéraux).

 

Si ces fortes évolutions ont nécessité un partenariat constant et des entraînements conjoints réguliers, plusieurs éléments viennent toutefois limiter cette projection maritime des forces terrestres.

 

Les limites actuelles de cette complémentarité

 

En premier lieu, l'envergure de la projection amphibie et/ou héliportée reste contrainte par le nombre même de navires type BPC qui doivent faire face de nombreuses missions (mission Jeanne d'Arc, mission régulière Corymbe en Afrique de l'Ouest , Maintien en Condition Opérationnel, ....) en parallèle du soutien logistique aux opérations extérieures. En second lieu, la capacité même d'embarquement à bord des navires (même si déjà conséquente) puis de leur batellerie (E-DAR) proprement dite, reste un frein logistique complexe. A noter que cette contrainte implique d'ailleurs une dissociation tactique des unités terrestres lors de leur débarquement et augmente de facto leur vulnérabilité en cas de feu ennemi direct sur la zone de plageage.

 

Parallèlement, même si des améliorations ont vu dernièrement le jour pour combler partiellement cette lacune, les actuelles limites de l'appui feu des navires type BPC en absence d'appui feu réel aérien par avion de chasse/hélicoptère de combat et/ou aveuglement de la défense littorale viennent freiner la réussite d'un débarquement amphibie. Le concept de l'enveloppement vertical (obligation de dépôt à terre d'unités en avance de phase de la phase amphibie) reste alors problématique ; l'opération devient donc fragilisée.

 

Enfin, sans être bloquante, la délicate gestion du commandement (entre marins et « terriens ») de l'intervention lors des opérations amphibies ne doit pas être occultée et nécessite que les responsabilités soient tranchées bien en amont afin que la cohérence et le tempo de l'opération soient maîtrisés. Qui commande les phases amphibies ? Qui choisit le lieu de débarquement ?

 

Et que faire si le littoral convoité voit son abord maritime encombré de mines flottantes ?

 

Même si une exceptionnelle et rapide mutation vers une meilleure complémentarité a vu le jour entre nos deux armées depuis la fin du XXème siècle, toutes ces fortes contraintes logistiques et matérielles viennent maintenant buter sur les restrictions budgétaires qui s'imposent à nos forces militaires, dernièrement illustrées par le récent report de la construction d'un quatrième BPC suite à la parution en 2013 du nouveau Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale.  
 
Opération SERVAL : appareillage du BPC Dixmude avec les matériels du GTIA

 

L'avenir des projections maritimes des forces terrestres

 

Cette mutation des modes d'intervention doit-elle être poursuivie ? Les lieux d'intervention sont-ils pour autant infinis ?

 

Par définition, cette stratégie maritime et amphibie permet de mettre le doute chez l'ennemi sur le lieu même de l'attaque terrestre. Néanmoins, force est de constater que les moyens mis en œuvre restent aujourd'hui adaptés pour traiter les crises de « faible » intensité.

 

Compte-tenu des contraintes (« volume limité» de troupe transportée, capacité de transit relativement « lente », distance à parcourir, ...), un compromis entre projection maritime et pré-positionnement stratégique des troupes terrestres sur nos sites outre-mer, demeure indispensable. Les choix financiers et opérationnels de nos dirigeants nationaux doivent donc être mûrement réfléchis afin que les intérêts de notre nation restent préservés, étant si nécessaire rappelé que la France possède la 2ème plus grande Zone Economique Exclusive mondiale.

 

ET L'AVENIR ?

 

La multiplicité des récents conflits internationaux sont désormais conjugués à un éloignement conséquent du territoire national (plusieurs milliers de kilomètres de l'Europe). Cela fait reposer sur les armées une exigence capacitaire de plus en plus prégnante imposant l'obligation de capacité d'une projection lourde et rapide de forces terrestres. Il est donc primordial que soit poursuivie la maîtrise de la projection par voie maritime de ces forces.

 

Un juste compromis reste néanmoins à trouver, compte-tenu du contexte budgétaire réduit imposé, pour définir les limites de la projection maritime des forces terrestres et le judicieux prépositionnement international (outre-mer) d'une partie de nos troupes.
 

 

Enfin, l'un des plus grands enjeux stratégiques du XXIème siècle justifiera, s'il en est encore nécessaire, le choix tactique d'une forte capacité de projection maritime. En effet, les tensions potentielles autour de la maîtrise des ressources énergétiques et/ou minières en Arctique ou du seul passage du nord-ouest pourraient obliger la France, liée à certains états limitrophes de cette région polaire (Danemark, Canada, Norvège...) par ses traités de défense mutuelle et de solidarité, à se doter d'une capacité d'intervention dans ces zones qui, bien qu'éloignées de ses bases, restent stratégiques. Tout en abritant en leurs fonds nos sous-marins lanceurs d'engins (SNLE), elles concentrent une part d'intérêts économiques grandissant de la France (transport maritime, pêche, compagnie pétrolière, gazière...). Ces derniers seront en effet de plus en plus nombreux, nécessitant pour les industriels français une telle liberté de navigation, qu'elle constituera un enjeu de sécurité et de sûreté sur lequel la France ne pourra faire l'impasse.

 
Image