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Tactique générale

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Quelle place pour l’honneur dans la tactique ?

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Par le chef d’escadrons Jean-Hilaire MILLET

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L’honneur, «poésie du devoir» selon Vigny , est une notion qui a quelque chose de poussiéreux. Il est démodé. Peu utile, il traîne même par devers lui de dangereux relents d’orgueil déplacé. N’est-ce pas lui qui a poussé de romantiques Saint-Cyriens à charger en casoar et gants blancs en 1914, après le serment autour des sous-lieutenants Allard Meus et de Fayolle, provoquant ce que certains historiens qualifient de quasi-suicide des élites ? N’est-ce pas lui qui caractérisait une civilisation meurtrière, le Japon impérial, dont, justement, la conception de l’honneur apparaît si outrancière?

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L'honneur, c'est «l'instinct de coq, un facteur de guerre» comme l'écrit Henri Hude[1]. L'éthique lui préfère la dignité et le respect. En substance, le respect est à la dignité ce que l'honneur était à la noblesse. Honneur et noblesse seraient ainsi des valeurs faisant partie d'un passé révolu. Que de sang versé inutilement en vertu d'une conception exacerbée et erronée, au nom de vertus issues d'un autre temps, celui de la chevalerie, comme le remarque le lieutenant-colonel Goya en évoquant les hécatombes de la 1ère Guerre Mondiale[2].

Et pourtant...Pourtant HONNEUR est le seul mot qui figure sur tous nos étendards et drapeaux. Il est suivi selon les cas par PATRIE ou FIDÉLITÉ. Lorsque les jeunes recrues sont présentées à l'étendard et que leur colonel leur explique ce que ses plis recèlent, il est plus difficile de décrire ce qu'est l'honneur que la patrie ou la fidélité. L'honneur, c'est la vertu des temps difficiles, disait le chef de corps du 2ème régiment de Hussards. C'est sans doute vrai. Les temps n'étant jusqu'à présent pas trop difficiles pour les militaires en termes de combats, nous avons plus de mal à concevoir ce que signifie vraiment l'honneur militaire. Lorsque le sang est versé, le sien et celui des autres, les mots changent en effet de sens. Alors, lorsque notre armée réapprend la couleur du sang, l'honneur peut-il retrouver un sens perdu? En d'autres termes, en quoi l'honneur peut-il être utile au chef tactique, au chef militaire qui combine ses moyens pour remplir la mission qui lui a été confiée par les stratèges et les politiques? Faut-il le remplacer sur les étendards par «respect et dignité», devise plus actuelle et plus moderne?

Le lecteur se doutera que ces quelques mots visent à remettre l'honneur à sa place y compris dans le domaine de la tactique : la première car, au fond, seul l'honneur oblige vraiment.

 

·         La tactique, à la fois art et technique qui vise à remplir la mission confiée, ne suffit pas. La tactique est utilitaire. Elle cherche à atteindre l'objectif fixé, le plus souvent la victoire. Elle adapte les moyens à la fin recherchée. Mais elle est insuffisante car l'application pure de la technique, sans référence extérieure à un système de valeurs, peut justement conduire à l'échec. En effet, on peut perdre une bataille gagnée sur le terrain par des outrances dans l'utilisation des moyens. On peut perdre par le fameux hubris, ce paroxysme de l'orgueil qui permet tous les excès. Et l'action militaire qui a permis le succès tactique peut conduire à la défaite par le discrédit causé tant dans les rangs de l'adversaire que chez les alliés. L'expérience israélienne de l'été 2008 en est une bonne illustration. Le cinéma américain inspiré par l'histoire militaire récente des États-Unis montre également bien les limites de l'utilitarisme tactique. Même si ces œuvres sont parfois peu militaristes, elles rendent bien compte d'un malaise réel dans la société américaine[3].

Et c'est un paradoxe. Les guerres dites coloniales, en Asie et en Afrique du Nord, avaient laissé croire que le soldat serait maintenant un être parfaitement civilisé, que de tels problèmes ne se poseraient plus, que l'efficacité militaire était scientifique et propre. Les conflits récents, en Afghanistan comme en Irak, rappellent une vérité simple: quand le sang a coulé, rien n'est plus pareil. Les démons sont réveillés et la tactique ne suffit plus. Les plus bas instincts auxquels les hommes font appel pour tuer, même «dans les règles», sont difficilement maîtrisables. Hélie de Saint Marc le décrivait bien. On ne pensait pas que cela pouvait être si actuel[4]. Il faut alors au chef beaucoup de force morale et de clairvoyance pour ne pas utiliser ces instincts mais les réfréner et savoir limiter la violence à sa juste suffisance. Un certain nombre d'officiers de notre génération a pu le voir en Afrique ou en Afghanistan: quand le sang français est versé, l'instinct du guerrier resurgit au fond des hommes. Il faut que cela se paye, d'une manière ou d'une autre. Et tout le monde sait que ce n'est pas bien. Il faut donc des chefs conscients.

 

·         L'éthique donne-t-elle cette conscience, apporte-t-elle ce qu'il manque à la tactique pure?

Un «référentiel éthique» approprié, développé par des lectures et enseignements adaptés, prépare-t-il le chef à ces heures fatales?

Certes, cette science de l'agir humain, science du bien-agir déjà décrite par Aristote, est indispensable. Il faut des règles de comportement, des principes, des repères pour éclairer le jugement et faire que l'action ne soit pas sourde et aveugle mais au contraire éclairée par le juste jugement des hommes qui l'initient et qui la conduisent. Il faut donc étudier l'éthique, comme la morale[5], notamment par le moyen de cas concrets.

Mais l'éthique et la morale sont par nature angéliques. Elles ne veulent pas mettre les mains dans la boue. Leurs principes sont idéaux et propres. La guerre est sale. Ils sont la perfection vers laquelle on tendra. Mais ils sont prudes et difficilement concrets[6]. Comme le remarque Guy Sager, comment peut-on raisonner froidement la guerre, bien confortablement assis dans un fauteuil sans nulle idée des fantastiques défis auxquels est confronté le soldat dans son trou, dans le froid, face à l'ennemi, la fatigue et le sang[7]? Comment peut-il savoir où est la ligne à ne pas franchir? Est-ce le droit qui la donne?

 

·         En effet, posant des interdits pénaux, le droit donne des indices.

Tout comportement abusif ou déviant est reconnaissable au fait qu'il est redevable de la justice et qu'il peut envoyer son auteur en prison. Certes.

Non omne quod licet honestum est, dit le proverbe romain[8]. Des choses peuvent être légales et mauvaises, et par extension illégales et bonnes. Comment décrire le travail du juriste qui doit éditer des règles d'engagement pour autoriser un pilote de chasse à larguer une bombe en lui donnant le visa légal d'un certain degré de dommage collatéral. Est-ce suffisant sans la conscience de l'homme qui largue la bombe?

De plus, la justice est aveugle. Des juges civils appliquent une réglementation civile, de temps de paix, dans des situations ou nos camarades sont confrontés à ce qui se rapproche de la guerre et qui n'a véritablement rien de comparable avec le contexte normal de la loi[9]. Pour autant, force doit rester à la loi. C'est une question d'ordre public. Mais la guerre et la crise, contextes naturels de l'action des militaires sont par excellence le domaine des exceptions.

Alors le droit, bien mal adapté aux situations exceptionnelles de telle ampleur, pourtant souverain et indispensable, ne suffit pas. Il prescrit, il répare. Il condamne a posteriori. Mais il ne remplace pas la conscience.

·         C'est le sens de l'honneur qui vient apporter la clé, la solution.

L'honneur peut être théoriquement difficile à définir mais son contenu est clair pour chacun. Il est une valeur morale, non une science morale comme l'éthique. Et il suffit de songer aux différents moyens de le perdre, aux voies qui mènent au déshonneur, pour éclairer clairement sa conduite. Car l'honneur, toujours selon Vigny, c'est «la conscience exacerbée»[10]. C'est donc le sens de l'honneur qui permet d'agir proprement et qui fait que l'on gardera sa propre estime, celle de ses hommes, de ses chefs; celle de son unité, de son étendard et de la France - et même parfois l'estime de l'ennemi. Mais ce n'est pas si simple.

Car l'honneur est d'abord subjectif. Boule de Suif en est une illustration parfaite[11]. Cette sympathique prostituée voulait mettre son honneur à ne pas coucher avec un soldat allemand. Ses compagnons de voyage, bloqués dans une auberge par le désir germanique, l'ont convaincue que son honneur devait la mener vers le sacrifice. Une fois la chose faite et les compagnons libérés, la pauvre héroïne a été bien mal payée de son acte. Maupassant nous offre là par anticipation une belle parabole des tiraillements de l'honneur durant le XXème siècle dans les années 40 et dans les années 60. Quelles méditations ne se nourrissent-t-elles pas, dans nos esprits, des tristes expériences de nos anciens d'Algérie. Le film de Pierre Schoendoerffer, l'Honneur d'un capitaine, l'illustre magnifiquement.

Ensuite, l'honneur est relatif. Il ne se décline pas de la même manière suivant la personne qui l'exerce. L'honneur du soldat[12], est dans l'exécution de sa mission, au péril de sa vie. Même si la situation est désespérée, mal conçue, stupide, son honneur est de se battre. Et s'il y reste, même si la cause était mauvaise, il tombe tout de même au champ d'honneur. L'honneur du chef politique et stratégique est tout autre. Nous ne l'aborderons pas ici. C'est l'honneur du chef tactique qui nous intéresse.

Celui-ci est de remplir la mission qui lui a été donnée par son chef stratégique, et de le faire aux moindres frais: en préservant autant que possible la vie de ses hommes, mais aussi leur intégrité juridique, psychologique et morale. Y compris leur propre honneur d'homme. Il est du devoir du chef d'être compétent. C'est-à-dire de ne pas engager de si grands biens avec légèreté. Mais il doit pouvoir refuser s'il engage cette intégrité de manière manifestement outrancière[13].

Dans le feu de l'action, seul l'honneur peut permettre de surmonter l'immense difficulté d'apprécier l'illégalité manifeste et la proportionnalité de la violence de la riposte. Dans ce contexte, seul l'honneur oblige car il est la conscience exacerbée. Et l'honneur possède cette caractéristique d'être à la fois la fin et le moyen. Il est la conscience, et il est le bien qui peut se perdre et même se gagner.

 

Ainsi, pour le chef tactique, l'honneur est ce qui permet de mettre l'ensemble de son action en cohérence: la tactique seule, l'éthique et la morale, le droit sont indispensables mais ne suffisent pas. L'honneur est bien à sa place sur les étendards car c'est lui qui doit donner le ton et le sens.

Et finalement, si le chef tactique arbore la légion d'honneur, ce doit bien en être la raison.

 

L'Honneur, poésie du devoir et conscience exacerbé est bien à sa place: la première!

 

 

[1] Henri Hude, «L'éthique des décideurs», Presses de la renaissance, 2004.

[2] Michel Goya, «La chair et l'acier: l'invention de la guerre moderne (1914-1918)», Taillandier, 2004.

[3] Par exemple le film Dans la vallée d'Elah, de Paul Haggis (2007).

[4] Hélie de Saint Marc, «Mémoires - les Champs de Braise», Perrin, 1995.

[5] Sans entrer doctrinalement dans la différence entre éthique et morale, l'éthique est étudiée dans les écoles militaires tandis que la morale, parfois jugée réactionnaire, est laissée à l'appréciation de chacun, en référence à ses propres valeurs, notamment religieuses.

[6] La subtile distinction entre force, qui serait bonne, et la violence, qui serait mauvaise, en est un exemple. Selon le petit Robert, la violence est l'acte par lequel s'exerce la force, au besoin contre la volonté de celui qui la subit.

[7] Guy Sager, «le soldat oublié», Robert Laffont, 1967.

[8] Tout ce qui est autorisé n'est pas juste, cité par Henri Hude, cf. supra.

[9] Bon nombre d'entre nous l'a déjà expérimenté, et l'institution militaire est bien mal à l'aise face au droit et au juge.

[10] Alfred de Vigny, «Grandeurs et servitudes militaires», 1835.

[11] Guy de Maupassant, «Boule de Suif et autres nouvelles».

[12] L'Honneur figure d'ailleurs dans le code du soldat.

[13] L'obligation de dire non à un ordre manifestement illégal figure dans le règlement de discipline générale.

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