Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Engagement opérationnel

Saut de ligne

REFLEXIONS SUR LES CONFLITS RECENTS

Image

Par le CNE SADOURNY

Image

Depuis maintenant dix ans, la France est engagée dans une série ininterrompue d'interventions militaires extérieures. Ces interventions ont progressivement fait ressortir la nécessité de protéger les soldats engagés à un niveau jusqu'ici jamais atteint. Mais, s'il faut se féliciter de l'effort consenti au profit de nos troupes, il faut se garder des généralisations hâtives.

Image
Image

Un enjeu stratégique pour le commandement


            L'une des caractéristiques communes des confits dans lesquels la France s'est engagée ces dix dernières années, est l'importance donnée à la protection des forces parmi l'ensemble des considérations opérationnelles. En effet, ces conflits se caractérisent d'abord par la faible quantité des troupes impliquées, ce qui a pour conséquence de mettre à la disposition du chef sur le terrain une ressource humaine rare et donc précieuse. La protection de la Force devient alors essentielle pour la préservation des capacités d'action et du potentiel des unités et, par voie de conséquence, pour la liberté d'action du chef.
            Par ailleurs, les interventions lointaines, difficiles à comprendre pour l'opinion publique bénéficient en règle générale d'un soutien populaire plus fragile et plus éphémère que s'il s'agissait de la défense du territoire national. L'exaspération de la population face aux pertes humaines peut rapidement devenir d'autant plus problématique aux yeux du pouvoir politique, que les intérêts vitaux du pays ne sont pas véritablement en cause. L'impératif politique de minimiser les pertes se transforme alors en contrainte opérationnelle forte pour les états-majors. Poussée à son extrême, cette logique peut mener au retrait des troupes du théâtre, comme ce fut ainsi le cas pour les Français et les Américains au Liban en 1984, en Somalie en 1993 ou en Afghanistan en 2012.
            Enfin, le caractère éphémère du soutien de l'opinion publique à ce type d'interventions armées est d'autant plus important que les interventions militaires actuelles se caractérisent par de longues phases de stabilisation, durant lesquels les menaces contre la Force changent, mais ne disparaissent pas. Tirant éventuellement les leçons de leur défaite, observant les modes opératoires des vainqueurs, les opposants passent alors à une logique d'insurrection face à laquelle, et c'est bien là leur but, les troupes conventionnelles sont vulnérables.

Une réponse à double tranchant


            Face à la nécessité légitime de minimiser les pertes, les états-majors ont fait de la protection des forces l'un des principaux impératifs de leur action avec deux conséquences majeures: une adaptation des modes d'action et une augmentation de la protection des combattants et des équipements. L'adaptation des modes d'action s'est notamment traduite par une importance accrue donnée à l'appui aérien. Les opérations terrestres sont ainsi de plus en plus dépendantes de ce facteur. Cette tendance est facilitée par le faible dimensionnement des troupes au sol, qui permet de concentrer sur elles les moyens aériens disponibles. Elle n'est pas en elle-même contestable, mais il convient de garder à l'esprit qu'elle ne pourrait se généraliser dans des conflits plus larges et que nous devons par conséquent pouvoir nous en passer. Ainsi, la volonté louable de maximiser les appuis lors de nos opérations ne doit pas installer insidieusement une forme de refus du risque dans nos modes d'action[i].
            L'augmentation de la protection, quant à elle, s'est traduite par la généralisation des gilets de protection balistique pour tous les types d'opérations et l'ajout sur les véhicules, de composants augmentant leurs résistances aux attaques (blindage additionnel, filets anti-RPG...). En Afghanistan, les fantassins portaient ainsi régulièrement des charges de l'ordre de 30 à 40 kilogrammes sur le dos, pendant les phases de combat. L'ajout de dispositifs de protection tels les brouilleurs, les surblindages ou les filets anti-RPG a également considérablement alourdi la plupart des véhicules blindés, y compris le VBCI, pourtant déjà très résistant à la base (sans parler de l'achat de Buffalo et de MRAP[ii] auprès des Américains).
            Mais, aussi légitimes qu'elles soient dans ce contexte, force est de constater que non seulement ces mesures ne sont pas de nature à accroitre l'efficacité opérationnelle, mais elles tendent même à la diminuer. Ainsi, le port du gilet de protection balistique sur la plupart des théâtres d'opération réduit à peau de chagrin la capacité réelle de manœuvre à pieds, notamment dans les terrains accidentés. Les phases de combat en Afghanistan menées avec 40kg de charge sur le dos, se font au prix d'un risque physiologique et donc tactique, excessif pour la plupart des individus, même bien entrainés. De même, l'augmentation de gabarit et de poids des véhicules blindés les rend paradoxalement plus difficile et donc plus dangereux à conduire sur les petites routes escarpées à flancs de collines, ou en terrains accidentés.
            Il ne s'agit pas ici de remettre en cause le bien-fondé des décisions prises, mais juste de constater qu'elles ont été guidées par un seul souci, qui est la diminution des pertes ; souci qui a été alors jugé plus important que le résultat tactique sur le terrain. De tels choix ne sont donc possibles que dans des conflits ou les intérêts vitaux de la nation ne sont pas en jeu et où l'obligation de résultat ne justifie pas le risque de pertes sévères[iii]. Par ailleurs, ils ne peuvent se concevoir que dans le cadre d'un conflit asymétrique. En effet, lorsque deux adversaires aux capacités technologiques équivalentes s'affrontent, les armes offensives prennent tôt ou tard le pas sur les équipements défensifs. Il n'est alors plus possible de limiter les pertes sans neutraliser l'adversaire. La protection de la Force redevient dépendante de l'efficacité opérationnelle ou stratégique. Seul un important déséquilibre technologique et matériel permet de briser cette dépendance, en donnant la capacité à un des belligérants d'encaisser les coups sans nécessairement devoir les rendre.
            Ainsi donc se sont développés des méthodes et des équipements nouveaux, adaptés à ces conflits très particuliers. Or, loin de rester cantonnés à une utilisation spécifique, ces méthodes et ces équipements se généralisent. Leurs principes guident désormais les choix qui sont faits. Les VAB Ultima, mis au point pour l'Afghanistan, sont devenus le cœur du parc des VAB de l'armée de Terre, privilégiés pour toutes les opérations et amenés à armer les unités d'infanterie motorisée de l'échelon national d'urgence. Il s'agit là non-seulement de l'extension de l'utilisation d'un véhicule bien spécifique, mais qui plus est d'un véhicule qui bouscule les doctrines et organisations de l'infanterie, avec le passage de quatre à cinq véhicules par section.

Remettre les choses à leur juste place

            La légitime nécessité de rentabiliser l'investissement consenti, le faible dimensionnement des parcs de matériels et la volonté de s'adapter aux conflits actuels pousse donc à transformer des évolutions ponctuelles et des équipements développés en Adaptation Réactives en éléments pérennes et dimensionnant des forces armées. Or, ces évolutions vont, dans leur esprit, à contre-courant de l'évolution du contexte d'intervention des forces.
            D'un point de vue financier, la course technologique nécessaire à la mise en œuvre d'une protection maximale contribue à l'augmentation du coût des équipements et de leur maintien en condition opérationnelle. Ainsi, un MRAP américain coute-t-il jusqu'à 500 000 dollars. Mais ce qui est encore à la portée des États Unis (ils en ont acheté 10 000) ne l'est pas forcément de la France. Le risque d'une telle augmentation des prix est qu'elle n'entraine une raréfaction de la ressource, initiant ainsi un cercle vicieux. Ce qui est bien protégé est cher ; ce qui est cher est rare ; ce qui est rare doit être bien protégé.
            D'un point de vue opérationnel, la mise en avant systématique de la protection du soldat, au détriment parfois du résultat opérationnel peut s'avérer contreproductive. Ainsi, précisément dans les interventions modernes, où le soutien de la population locale est si important, l'utilisation des appuis aériens, avec ses inévitables dommages collatéraux, aliène cette population et nuit à l'image de la Force. De même, la surprotection des troupes apparaît aux yeux des gens comme une attitude méfiante, voire hostile à leur égard de la part d'une Force sur la défensive. Elle est donc de nature à créer inquiétudes et frustrations. Or, ce qui est supportable par un pays en crise sur une courte période l'est beaucoup moins durant les longues phases de stabilisation qui caractérisent les conflits modernes.
            Enfin, d'un point de vue stratégique, la primauté totale de la diminution des pertes ne peut se concevoir, comme nous l'avons vu, que dans des conflits asymétriques, sans intérêt vital pour notre pays et où nous bénéficions d'une supériorité technologique incontestable. Or cette supériorité technologique sera de moins en moins probable, avec la prolifération des armements et des technologies[iv] et le développement économique et militaire de nombreux pays. Si notre armée est appelée à intervenir là où les intérêts de la France sont menacés, elle doit donc être capable de combattre à technologies égales ou tout du moins comparables.
            Il faut donc prendre garde de ne pas appliquer trop rapidement les enseignements des opérations extérieures actuelles à l'ensemble de nos forces. En particulier, il est nécessaire de conserver à l'esprit quelques éléments simples. Le premier est que si l'armée française intervient pour défendre les intérêts vitaux du pays, l'ordre des priorités en sera changé. Nul doute que l'efficacité opérationnelle reprendra le pas sur la préservation de la Force, sans heureusement l'effacer totalement. Ceci ne signifie pas que la protection soit inutile, mais simplement qu'elle reprendra sa juste place, à savoir qu'elle contribue à la réduction des pertes, mais n'y suffit pas.
            Des lourds chevaliers de Crécy ou d'Azincourt, désarçonnés et massacrés, à la ligne Maginot, l'histoire est pleine d'exemples ou la protection la meilleure fut tournée et finalement défaite. La protection seule ne suffit pas à vaincre ; et à la guerre, si on ne vainc pas, on est vaincu. La meilleure façon possible de diminuer les pertes reste donc l'efficacité opérationnelle. Cette efficacité suppose le dosage des trois capacités opérationnelles majeures que sont la protection, la puissance de feu et la mobilité. Car, si lors de l'élaboration d'un char par exemple, l'augmentation de l'une induit souvent la diminution des autres, il n'en va pas de même lors de son utilisation. A ce moment, ces trois caractéristiques se complètent pour former un ensemble plus ou moins cohérent.
            De plus, ces capacités ne sont pas égales entre elles. En effet, la puissance de feu détruisant l'ennemi avant qu'il ne tire et la mobilité, permettant d'échapper à ses coups amélioreront la protection. De même, la mobilité, permettant de gagner le meilleur emplacement pour tirer et la protection, laissant à l'équipage le temps de tirer, voire de doubler les coups, augmenteront l'efficacité du feu. Ainsi, une protection incomplète ou une puissance de feu moindre peuvent être compensées chacune par les deux autres caractéristiques. En revanche, ni la puissance de feu ni la protection ne peuvent compenser une mobilité défaillante. Il en ressort donc que la mobilité, sans être elle non-plus suffisante, est la caractéristique la plus importante à préserver.
            Ainsi donc, aux antipodes des opérations pratiquées en Afghanistan, ou des missions de stabilisation, la capacité de mouvement reste la façon la plus sure de préserver les forces et de diminuer les pertes. L'opération Serval en apportant une preuve, fournit par la même occasion une variété salutaire dans les retours d'expériences des opérations récentes.




[i] Il est intéressant de constater à ce sujet à quel point les traumatismes de la première guerre mondiale ont gelé la pensée militaire française ; la prépondérance des appuis (certes essentiellement composés de l'artillerie) au détriment de la manœuvre, débouchant sur des modes d'action lents, procéduriers et peu inventifs. Dans sa note 2466/3 du 9 janvier 1940, le Gal Huntziger expose une méthode archaïque de destruction d'ouvrages défensifs basés sur l'emploi massif d'artillerie et d'avions. 4 mois plus tard, les Allemands s'emparent en 36 heures du fort belge d'Eben Emael grâce aux parachutistes et aux sapeurs…
[ii] Mine-Resistant Ambush-Protected
[iii] Ainsi, l'attaque du 11 septembre et la menace terroriste expliquent pourquoi les américains ont été beaucoup plus tolérants envers les pertes subies en Afghanistan et en Irak (du moins au début) qu'en Somalie.
[iv] Par exemple, les systèmes de défense sol-air, notamment d'origine russe, se sont répandus dans de nombreux pays, comme on a pu le voir en Syrie.
Image

Image