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Témoignages

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Réponse d'un grand ancien

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Par le Lieutenant-colonel (er) Claude FRANC

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[...] A la lecture de votre très bon papier, en tant que Grand Ancien, et aucunement dans le but de déclencher je ne sais quelle polémique de quelque nature que ce soit, je dois vous avouer quand même que j’ai été surpris de la façon, que je me permets de juger un peu expéditive, dont vous avez rendu compte de votre lecture du chapitre consacré à la doctrine.

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Paris le 20 mars 2014.

Mon commandant et cher camarade,

Comme vous le rappelez dans votre recension du Fil de l’épée que vous avez fait paraître sur cet excellent vecteur d’échanges militaires qu’est le site Taktika, vous avez eu la grande chance, comme chef de peloton d’un régiment au passé glorieux, que votre capitaine vous offrît cet ouvrage, ce qui tendrait à prouver que vous avez été bien commandé.

A la lecture de votre très bon papier, en tant que Grand Ancien, et aucunement dans le but de déclencher je ne sais quelle polémique de quelque nature que ce soit, je dois vous avouer quand même que j’ai été surpris de la façon, que je me permets de juger un peu expéditive, dont vous avez rendu compte de votre lecture du chapitre consacré à la doctrine. En effet, j’ai peur qu’un lecteur un peu rapide ou même peu averti des circonstances dans lesquelles ce chapitre a été écrit se fasse une fausse idée de la perception que le futur général de Gaulle se faisait de la doctrine.

Certes, dans son style incomparable, le chef de bataillon de Gaulle de l’époque, a bel et bien écrit la phrase que vous citez : « Il semble que l’esprit militaire français répugne à reconnaître à l’action de guerre le caractère essentiellement empirique qu’elle doit revêtir. Il s’efforce sans cesse de construire une doctrine qui lui permette, a priori, d’orienter l’action et d’en concevoir la forme, sans tenir compte des circonstances qui devraient en être la base. Il y trouve, il est vrai, une sorte de satisfaction, mais dangereuse, et d’autant plus qu’elle est d’un ordre supérieur. Croire que l’on est en possession d’un moyen d’éviter les périls et les surprises des circonstances et de les dominer, c’est procurer à l’esprit le repos auquel il tend sans cesse, l’illusion de pouvoir négliger le mystère de l’inconnu. ». Mais il convient, me semble – t- il, en extrayant la phrase de son contexte, de n’occulter ni la thèse que voulait défendre l’auteur, ni les conditions dans lesquelles elle a été écrite, ni enfin, les circonstances du moment.

Pour aller du général au particulier, selon une méthode que vous connaissez bien, je me permets de vous proposer, tout en restant à l’Ecole militaire, d’y effectuer un bon en arrière de quatre-vingt-dix ans. L’Ecole supérieure de Guerre, à la quarantième promotion de laquelle appartenait le capitaine de Gaulle, était alors commandée par le général Debeney, ancien commandant d’armée de 1918 et surtout, en 1917, ancien major général des armées alors sous le commandement du général Pétain (il a reçu son bâton à la fin de la guerre à Metz). A ce titre, à une époque où, déjà !, les cénacles militaires étaient animés par un grand débat sur le modèle d’armée à concevoir, le général Debeney avait figé l’enseignement tactique de l’Ecole dans les règles édictée en 1917, front continu organisé, priorité donnée à l’appui d’artillerie, attaques à objectifs limités. L’ambiance de l’Ecole d’alors a été décrite comme celle du « magistère bleu-horizon ». Les esprits déliés et libres, et Dieu sait si celui du jeune capitaine de Gaulle en était, avaient du mal à supporter le poids du mors actionné par une main ferme. Pour vous en donner une idée, je vous livre les sentiments d’un autre stagiaire, quelques années plus tard, le futur général Beaufre, que l’on s’accorde à reconnaitre pour l’officier le plus intelligent de sa génération : « La guerre de 1914 –1918, codifiée par Pétain et Debeney avait conduit à tout placer sous le signe de barèmes, d’effectifs, de munitions, de tonnes, de délais, de pertes, le tout ramené au kilomètre courant. C’était technique et commode, voire rassurant, mais foncièrement faux ; on le vit bien en 1940…Les moindres réflexions sur les fronts de Russie, de Salonique et de Palestine en eussent montré l’inanité. Mais c’étaient là des fronts secondaires, sans intérêt pour l’armée française ». Rien d’étonnant à ce que, dans cette ambiance, le jeune capitaine de Gaulle ait eu du mal à se plier au dogmatisme ambiant et….que ses notations de seconde années s’en soient ressenties.

Aussi, et j’en arrive à mon deuxième point, avec ce qu’il faut tout de même bien considérer comme une pointe d’orgueil, le chef de bataillon de Gaulle a obtenu de son chef, le maréchal Pétain au cabinet duquel il servait alors, que ce dernier veuille bien présider une série de conférences qu’il avait l’intention de prononcer à l’amphi des Vallières, que vous connaissez bien, devant une promotion de l’Ecole Supérieure de Guerre et l’intégralité de l’encadrement : quand un maréchal de France venait, de par sa présence cautionner un amphi, tout le ban et l’arrière-ban de l’Ecole était tenu d’y assister. C’est de ses conférences que sortira cinq années plus tard, Le Fil de l’Epée. Il ne faut donc pas perdre de vue, lorsqu’on lit ce maître-ouvrage, sous un angle militaire, ce qui est notre cas, à vous comme à moi, qu’il s’agit en fait d’une charge contre le dogmatisme ambiant en vigueur à l’époque.

Ces longues digressions me permettent, enfin direz-vous, d’aborder le fond de la question : quelle était l’idée maîtresse (un terme que vous connaissez bien) du chef de bataillon de Gaulle lorsqu’il a rédigé son chapitre sur La Doctrine : eh bien, elle coulait de source quand on veut bien se rappeler le contexte dans lequel ce chapitre a été conçu, pensé puis écrit : La guerre est avant tout contingente, et ne relève pas d’a priori. Je me permets de vous rappeler, en me référant aux grands Anciens que c’était exactement l’idée que défendaient avant-guerre, les généraux Lanrezac et de Castelnau, suivant en cela les idées développées et enseignées par Foch. Aussi, quand de Gaulle, tout à sa démonstration, s’attaque à la doctrine, il ne veut en aucun cas l’enterrer. Que nenni ! A contrario, il s’en fait même l’ardent défenseur : au terme d’un développement de nature historique qui dresse une grande fresque des idées militaires du XVIIIè jusqu’à la fin de la Grande Guerre, il démontre qu’à chaque fois que la pensée a été réduite à un dogme, cette situation atteignit un niveau caricatural en 1870, l’échec de nos armes fut patent. En revanche, lorsque la pensée militaire aboutissait à l’édiction de règles qui fussent plus des principes que des carcans, la victoire a été acquise. Et de citer les directives du maréchal Pétain lorsqu’il exerça le commandement en chef des armées françaises …et qui présidait les conférences que le chef de bataillon de Gaulle prononçait à l’Ecole de Guerre.

Je me permets, d’insister sur la conclusion inimitable par laquelle l’auteur clôt son chapitre : « Puisse la pensée militaire française résister à l’attrait séculaire de l’a priori, de l’absolu et du dogmatisme! Puisse-t-elle, pour n’y point succomber, se fixer à l’ordre classique! Elle y puisera ce goût du concret, ce don de la mesure, ce sens des réalités qui éclairent l’audace, inspirent la manoeuvre et fécondent l’action. »

J’ai la faiblesse de penser que cette phrase mériterait d’être inscrite au fronton de nos organismes dits « centres de doctrine », le CICDE pour l’interarmées et le CDEF pour l’armée de Terre au sein desquels, c’est tout le mal que je vous souhaite, je vous verrais bien vous trouver affecté à l’issue de votre temps de troupe en sortant de l’Ecole de guerre.

Pour finir, je me permets de vous proposer de publier sur le site de Taktika un additif à votre papier qui pourrait reprendre l’intégralité de la dernière phrase que je vous indique supra de manière à être assuré que vos lecteurs ne commettent ni faux sens ni contre sens en lisant votre excellente recension.

Avec tous les sentiments de camaraderie militaire d’un Grand Ancien,
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