Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Engagement opérationnel

Saut de ligne

RETEX des combats en Kapisa : l’exploitation tactique et le contrôle permanent du milieu

Image

Par le Chef de bataillon CALVEZ

Image

Depuis trois ans, les armées françaises mènent dans la province de Kapisa des opérations cinétiques qui ne permettent pas de remporter la décision sur une insurrection en constante adaptation. L’auteur propose d’exploiter les succès ponctuels en privilégiant le déploiement permanent de troupes au cœur de la zone de combat.

Image
Image

Depuis maintenant plus de trois ans, l’armée française mène dans la province de Kapisa des opérations de combat complexes contre un ennemi fugace, réactif et particulièrement opportuniste. Agissant le plus souvent en miroir des mouvements de la force, il s’avère le plus souvent insaisissable et extrêmement manœuvrier. Confrontées à des modes d’action principalement axés sur des techniques de harcèlement menées à partir des périphéries des zones habitées, les troupes au sol doivent le plus souvent agir en réaction face à un adversaire qu’elles ont des difficultés à localiser, fixer, et donc détruire.


Malgré des gains tactiques incontestables, des conquêtes territoriales et la pugnacité quotidienne de nos troupes, la situation ne semble pas devoir évoluer de manière notable. La masse humaine et technologique ponctuellement déployée lors des opérations ne suffit pas à éradiquer un adversaire pourtant inférieur en nombre et en matériel. Considérer qu’une sorte de pat ait été atteint ne peut être nié. Mener des opérations cinétiques et obtenir des résultats tactiques à court terme ne permet pas de mener une exploitation sur le moyen terme : conquérir une zone, puis l’abandonner pour relancer, dans un intervalle variable, une nouvelle opération, ne risque-t-il pas, au final, de voir le cycle action/réaction/contre-réaction devenir l’alpha et l’oméga des opérations menées en Kapisa?

Sans sombrer dans l’éternel axiome «hearts and mind», c’est sans doute au cœur de la population et plus précisément de sa zone de peuplement, désignée sous le terme de «zone verte», qu’une piste mérite d’être étudiée. En effet, les opérations ne consistent-elle pas, aujourd’hui, de manière schématique, à agir à partir d’une FOB[1] ou d’un COP[2], pour frapper brutalement à l’intérieur de la zone habitée puis s’en replier? Ce faisant, force est de constater que les effets produits demeurent temporaires. Pis, cette logique ne conduit-elle pas à dégrader notre capacité d’influence sur la population et faire indirectement le jeu de la propagande insurgée? Pourquoi, dès lors, ne pas envisager, une fois la zone conquise, d’y demeurer et de la contrôler?

Exploiter la conquête de gains territoriaux par un contrôle permanent du milieu physique et humain peut contribuer à renouveler le cycle tactique, car un tel mode d’action permet d’accroître notre connaissance du champ de bataille et de sa population, de gagner en réactivité et, au final, de contraindre la liberté d’action des insurgés. À ce titre, l’expérience du Battle Group Richelieu, déployé dans la zone sud de la vallée de la Kapisa de décembre 2010 à juin 2011, constitue une tentative novatrice et audacieuse qui s’est avérée payante.



[1] Forward Operational Base: base opérationnelle déployée à proximité de la zone d’opération regroupant au minimum une unité élémentaire  et concentrant l’essentiel des moyens de commandement, de soutien et d’appui. Les unités déployées en Kapisa se répartissent sur 4 emprises: Fob Tora, Fob Daram Daram, Fob Nijrab et Fob Tagab.

[2] Combat Out Post: poste avancé, du volume maximum de l’unité élémentaire, beaucoup moins grande qu’une FOB. Il s’agit avant tout  d’un point de surveillance.

Image

Anatomie du champ de bataille: la zone verte

Comprendre le sens de la question posée mérite tout d'abord une description du champ de bataille que constitue la vallée de la Kapisa. Plutôt que de tomber dans une analyse physique et humaine, considérons la zone verte comme un tout, assimilable à un système concentrique au cœur duquel se trouve la population.

·         La population

Le schéma ci-contre expose la difficulté à agir sur la population. Celle-ci, s'il est désormais admis qu'elle tolère les troupes étrangères plus qu'elle ne les accepte, constitue le principal soutien, volontaire ou non, de l'insurrection. Ainsi, il n'est pas rare d'observer que des enfants soient chargés du transport de munitions ou d'armes pendant les combats, ou encore de la surveillance des zones d'approche. En termes de soutien logistique, il est certain que les villageois hébergent ou connaissent les insurgés et proposent leurs habitations dans le cadre d'un hébergement ou de stockage logistique.

 

 

·         La zone habitée

La caractéristique essentielle de la zone d'action réside dans l'existence de zones habitées de type rural. Ces zones possèdent cependant les contraintes plus classiques d'une zone urbaine: densité du bâti, cloisonnement par quartiers, centres de décision (mosquées) et d'échange (marchés). Le cloisonnement et l'étroitesse des cheminements empêchent tout emploi de véhicules blindés (transports de troupes ou chars légers) et contraignent les unités à se déployer à pied. Il est à souligner, de plus, que la structure des bâtiments est particulièrement résistante aux armes d'appui direct du fait de l'épaisseur des murs de torchis. Chaque maison, ou compound[1], constitue une sorte de ferme fortifiée servant de lieu de vie à une ou plusieurs familles. Les cheminements étroits limitent les possibilités de manœuvre et surtout les capacités de tir, essentiellement des feux indirects. Cet espace agit comme un réducteur de puissance et permet à l'insurgé, qui y agit en toute impunité, de compenser le déséquilibre du rapport de force. Il est intéressant de constater que les phases de combat nécessitent la maîtrise des savoir-faire ZUB, tels que l'on peut les enseigner au CENZUB[2]: combat interarmes décentralisé nécessitant une coordination posée et fine.

 

[1] Les compounds sont généralement constitués d'une cour intérieure possédant son puits, autour de laquelle se répartissent les espaces de vie sur deux étages. La hauteur des murs d'enceinte dépasse le plus souvent les quatre mètres. Excellents postes d'observation et de tir, ils forment également un véritable labyrinthe propice aux actions brèves de harcèlement.

[2] Centre d'entraînement en zone urbaine

 

·         La couverture végétale

Tout observateur est frappé par l'aspect que présente la zone selon que nous nous trouvons en saison hivernale ou estivale. Au-delà du caractère proprement climatique, il est indispensable d'en mesurer l'impact sur les capacités d'action de la force et les tactiques employées. L'hiver dure globalement de novembre à mars. Pendant cette période, la couverture-protection prodiguée par l'écran végétal (tant horizontalement que verticalement) est quasi inexistante; les distances de tir et d'observation sont accrues, favorisant l'avantage technologique allié. C'est en partie la raison pour laquelle l'insurrection est moins productive durant cette période[1], même si la menace IED[2] demeure constante, voire en augmentation. Cette phase est propice aux opérations de fouille et de ratissage qui visent à neutraliser les capacités logistiques des insurgés avant le retour de la saison chaude. Les appuis indirects peuvent être largement employés du fait des bonnes capacités d'observation dont dispose tout observateur placé sur les points hauts. La situation s'inverse lors de la saison chaude. La couverture végétale contraint les capacités technologiques. Les combats se transforment en combats de rencontre à courte distance. Prendre pied dans la zone habitée devient une opération extrêmement complexe nécessitant appuis et reconnaissances. De plus, l'élévation des températures et le poids des équipements entament très rapidement la résistance du combattant débarqué.

 

 

·         L'espace de manœuvre périphérique

Chaque opération, lors de sa phase d'abordage terrestre de la zone verte, emprunte un espace dépouillé offrant de bonnes capacités de tir et d'observation. Cette zone est maillée par un réseau routier de qualité variable qui canalise les mouvements et rend prédictible la direction générale de l'attaque. Dans cet intervalle, dans lequel la vitesse et la sûreté immédiate priment, l'insurrection dispose de sonnettes ou guets alerte chargés de prévenir les insurgés déployés en zone verte. De plus, ceux-ci valorisent les axes d'approche par la pose d'IED, ce qui impose à la force des mesures de sauvegarde entraînant une perte de vitesse et des temps d'arrêt rendant extrêmement vulnérables les véhicules et leurs occupants. Dans le sud Kapisa, l'utilisation de canons antichar de type 82mm sans recul est quasi systématique. À cela s'ajoute la capacité de l'insurrection à agir sur les axes en arrière de l'action principale en zone verte. Cela entraîne le contrôle impératif de la porte de sortie. Il s'agit alors de concentrer les efforts sur l'intérieur de la zone, tout en maintenant une capacité d'observation et d'intervention sur les zones arrières. Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'essentiel des pertes amies sont localisées dans cet espace et sont majoritairement liées à des attaques IED.

 

 

[1] Cette période est également consacrée à une remise en condition des détachements et à une reconstitution des stocks, soit en fond de vallée, soit à l'intérieur de la zone habitée.

[2] Improvised explosive device

En résumé: une population sous influence vivant dans une zone urbanisée extrêmement cloisonnée, protégée par une couverture végétale s'ouvrant sur un espace dénudé propice aux manœuvres d'approche et à la pose d'IED. L'équation ainsi posée permet de saisir tout l'intérêt pour l'insurrection d'agir à partir de la zone dite verte et toute la difficulté pour l'attaquant de pouvoir y prendre pied et de pouvoir y opérer.

Au vu de ces éléments, il apparaît intéressant de s'interroger sur la plus-value apportée par une installation en zone verte à la faveur de l'hiver, et sur l'avantage que cela procure lors de la feuillaison.

 

 

Les limites du système cop/fob

 

La caractéristique essentielle du déploiement en Kapisa réside dans l'existence des FOB et COP. Ces emprises, de taille variable et pouvant être considérées comme des kraks[1] modernes, sont en fait des sentinelles dotées de capacités d'observation multi spectre, servant essentiellement de point de départ à toutes les opérations. Essentielles pour contribuer au maillage territorial et concentrer un volume de force conséquent au plus près de la zone des combats, elles n'en procurent pas moins une fausse illusion de contrôle du milieu.

 

 

·         Complexe obsidional

Censées permettre de faire le siège de la zone verte et de lancer régulièrement des raids vers celle-ci, ces citadelles ne sont-elles pas elles-mêmes assiégées? Certes, elles permettent aux troupes de jouir d'une certaine liberté d'action, vu qu'elles sont capables d'entrer et de sortir de leurs emprises quand bon leur semble. Cependant, ces camps retranchés rendent particulièrement prédictibles chacune des opérations, sont dépendants d'itinéraires d'accès fixes, et sont surtout à portée de toute attaque indirecte, le plus souvent sous forme de tirs de chicoms[2]. La question peut être posée: de l'insurgé ou du combattant occidental, qui possède réellement l'initiative?

 

Ce complexe de «Babaorum»[3], ou obsidional, réduit, par effet induit, la capacité de la force à conserver la surprise et surtout à maintenir un contact permanent avec la population.

 

 

 

 

·         Dilution des moyens

Autre faiblesse créée par de telles emprises, l'illusion que leur multiplication sous la forme de satellites que sont les COP permettra d'accroître la pression dissuasive sur l'insurrection. En effet, une telle approche entraîne une dilution des forces. Ces points d'appui créent, de plus, dans le registre des perceptions, un symbole territorial dont la chute ou l'abandon constituerait une victoire largement exploitable par l'insurrection. Une emprise n'est, de plus, jamais vide de troupes. L'unité qui y est déployée ne peut donc s'engager en totalité lorsqu'elle doit effectuer une sortie. En définitive, ces emprises créent un lien de dépendance tactiquement pénalisant.

 

 

·         Isolement vis-à-vis de la population

Sans prôner l'abandon du système FOB, qui demeure la seule solution pour pallier l'absence d'infrastructures adaptées dans cette zone, il faut le considérer avec beaucoup de précautions et conserver à l'esprit qu'il fausse notre capacité à accroître notre connaissance de la zone et de sa population et ne nous permet pas d'être réactifs. Ce système est également contraire au savoir-faire spécifique des armées françaises, savoir-faire tant apprécié et parfois envié par nos alliés: notre capacité à agir au sein de la population.

Équation complexe: comment trouver l'équilibre entre la protection de notre force et notre capacité à agir rapidement et de manière discriminatoire sur l'adversaire, tout en conservant le contact avec une population?

[4]

 

Faire siens les avantages de l'adversaire, l'engager sur son propre terrain

 

Pouvoir agir dans l'intégralité des zones de combat et au milieu de la population ne constitue pas en soi un défi tactique insurmontable sur le court terme. L'enjeu est tout autre. Il consiste à conserver l'initiative acquise lors de la phase de conquête et à renoncer à abandonner le terrain conquis jusqu'à la prochaine opération. Cette approche, audacieuse de prime abord, produira des effets sur, d'une part, l'insurrection et, d'autre part, la population. Dans ces deux cas, le contrôle permanent et mobile du milieu permet d'accroître notre connaissance du champ de bataille - et d'en maîtriser les avantages qu'en tirent les insurgés ‒ et de la population, d'imposer une permanence de notre présence et de gagner en réactivité tant à l'intérieur de la zone qu'au profit d'une unité qui souhaiterait l'aborder. En somme, il s'agit de devenir imprévisible et de faire peser une incertitude permanente sur l'insurrection.

 

 

·         Connaissance: maîtriser le milieu, renouer le contact avec la population

Le déploiement permanent d'une unité en zone verte permet d'accroître la maîtrise de l'espace physique et humain. En évoluant pendant des cycles de deux semaines au cœur de la zone bâtie, chacune d'entre elle est capable d'en maîtriser les moindres cheminements, itinéraires d'infiltration et compound. Cette nomadisation, toujours effectuée en ambiance tactique, accroît la capacité des troupes au sol à manœuvrer sur un ennemi engageant le combat à courte distance: les déploiements et débordements sont facilités, les demandes d'appui, essentiellement CCA[5], plus précises. Par ailleurs, l'occupation de longue durée, après avoir asséché les réseaux logistiques par des opérations de fouille systématique, oblige l'adversaire à se déplacer avec de l'armement. Ceci facilite et autorise son traitement par le feu alors que jusque-là, il se déplaçait impunément d'une cache d'armes à une autre.

Au-delà de l'approche tactique, cette présence agit indirectement sur la population. Dans un pays où le courage et l'honneur sont des valeurs socialement et culturellement structurantes, il est certain que renoncer à se protéger derrière des FOB et prendre l'adversaire sur son propre terrain constituent un signe fort lancé en direction de la population. C'est affirmer et afficher que la zone verte a perdu son caractère de citadelle imprenable, zone d'impunité dont seule l'insurrection possède la maîtrise. Plus directement, le maillage effectué sous forme de patrouilles aléatoires, différentes d'un jour à l'autre, permet de se familiariser avec les habitants et ce, au gré de rencontres fortuites, qu'elles aient lieu au sein d'un compound ou sur un marché[6].

Plus directement, une occupation de longue durée de la zone produit des effets positifs en termes d'influence sur la population. Mise en perspective dans le cadre de l'approche globale, elle permet au commandement d'accroître sa connaissance des mœurs locales[7], des réseaux ethniques et sociaux et des luttes d'influence: la connaissance du système humain s'en trouve grandement facilitée. Par effet miroir, les contacts permanents entre troupes occidentales et population permettent à cette dernière de se faire une autre idée que celle véhiculée par la propagande insurgée. Il s'agit donc d'une dynamique d'échange qui produit des effets directs et indirects favorisant l'acceptation de la force et la légitimité de l'action.

 

[1] Forteresse médiévale puissamment défendue située à la frontière entre les royaumes croisés et les terres musulmanes, le krak était une base idéale pour mener des attaques et des raids contre les villes et les forces musulmanes. Ces raids étaient destructeurs et leur rapidité les rendait imparables, le krak servant de point de repli une fois le pillage effectué.

[2] Roquette antichar chinoise utilisée par l'insurrection pour frapper à l'intérieur des emprises.

[3] En référence à l'un des camps romain encerclant un village d'irréductibles gaulois

[4] Ce «trilemme», dit de Zambernardi, postule que les troupes agissant en contre insurrection ne sont capables d'accomplir que deux de ces missions simultanément, laissant toujours un angle mort dans leur tactique.

[5] Close combat attack

[6] Lors de la phase de contrôle permanent, les sections allaient s'approvisionner sur les marchés locaux.

[7] C'est de cette manière que le BG Richelieu à découvert que les nombreux mouvements nocturnes d'hommes portant des pelles correspondait aux travaux d'irrigation et non pas à la pose d'IED.

 

·         Permanence: protection des forces et soutien logistique

Pour être efficace et produire des effets sur le long terme, à la fois sur la population et l'insurrection, cette occupation doit être permanente. Ce besoin de permanence impose de prendre en compte deux aspects essentiels: la protection de la force et l'empreinte logistique. Cette capacité à se maintenir dans la zone est en effet un choix quasiment sans retour. Il est en effet certain que les insurgés profiteraient du vide à nouveau créé pour exploiter matériellement et symboliquement un éventuel repli.

Partant du constat que c'est sans doute notre prédictibilité qui est notre principal ennemi, il devient essentiel de maintenir l'adversaire dans une incertitude constante, de gêner ses mouvements, de bouleverser ses habitudes. Devenir imprévisible devient un impératif et contribue indirectement à la protection des unités. C'est donc la mobilité et le renouvellement constant des itinéraires de patrouille qui constituent la meilleure réponse aux risques d'embuscade ou d'attaque IED. Il est ainsi convenu que les unités déployées ne créent aucun point de stationnement fixe à l'intérieur de la zone (compound durci ou COP). Créer une telle zone d'installation reviendrait à reproduire les contraintes du système évoquées supra. Cela permettrait, de plus, à l'adversaire de se concentrer sur un point clairement identifié et ce à l'intérieur d'une zone qu'il maîtrise. Ce sont les raisons pour lesquelles les unités du Battle Group Richelieu déployées de février à juin 2011 en zone verte s'installaient en fin de journée dans des compounds habités[1], différents d'un jour à l'autre. Au final, les patrouilles n'ont quasiment pas été exposées au risque IED[2] et le nombre d'attaques directes et indirectes n'a pas non plus augmenté.

D'un point de vue logistique, il est certain que ce choix présente des contraintes nécessitant des missions de ravitaillement régulières et surtout une réappropriation individuelle et collective de savoir-faire de vie en campagne. Le ravitaillement est assuré par le TC1[3] de l'unité qui agit, à partir d'une FOB avoisinante. Le convoi est recueilli en limite de zone habitée sur un point tenu et reconnu. Le risque d'attaques indirectes ou IED s'en trouve considérablement réduit. D'un point de vue sanitaire, le maintien pendant près de deux semaines d'une unité en zone verte n'est pas sans conséquences. La maîtrise des savoir-faire de vie en campagne est rapidement apparue comme devenant une priorité dimensionnante. Le risque de pathologies gastriques ou dermatologiques liées à une hygiène aléatoire doit être considéré avec la plus grande attention lors de la préparation individuelle et collective de la mission. L'accès à l'eau devient à ce titre primordial. Outre l'eau fournie lors des phases de ravitaillement, les unités peuvent s'appuyer sur les nombreux puits présents dans les compounds[4]. Après un premier cycle de présence difficile, les compagnies, fortes de leur expérience, ont ainsi considérablement réduit ces risques.

 

 

·         Réactivité: retrouver l'initiative

Être présent dans la zone permet également de disposer d'un élément réactif capable d'intervenir sur des insurgés détectés à l'intérieur et de fournir un appui à des éléments extérieurs.

La zone est surveillée en permanence par une superposition de capteurs aux capacités diverses et situés pour totalité sur les emprises. Si nous sommes en mesure de pouvoir observer, nous restons cependant extrêmement contraints en termes de capacités d'intervention dans des délais brefs. Compte tenu du caractère fugace et opportuniste, il est illusoire de penser qu'une unité déployée dans une FOB ou un COP puisse intervenir de manière quasi immédiate sur un objectif repéré. Disposer d'un élément mobile pré-positionné permet incontestablement de gagner en réactivité et en exploitation d'opportunité. Le BG Richelieu est ainsi parvenu à intercepter un groupe de poseurs d'IED repéré alors qu'il posait un engin.

Cette réactivité peut également être utilisée au profit d'une unité extérieure. Dans la cadre d'une opération engageant la totalité du bataillon, la phase d'abordage et de pénétration est très largement facilitée par une troupe chargée de l'appui couverture ou de la conduite d'une manœuvre de déception. Alors que la couverture végétale constituait le meilleur rempart de l'adversaire, lui permettant de gêner, voire de fixer toute tentative d'infiltration, celle-ci perd de son intérêt tactique dès lors qu'elle est tenue et contrôlée en avance de l'opération. Cette capacité d'appui et d'intervention est également envisageable pour agir sur les arrières d'un groupe d'insurgés engageant un élément ami en approche ou déjà déployé dans la zone.

Enfin, occuper en permanence le terrain contraint l'adversaire dans la mise en œuvre de ses modes d'action. Conscient de son rapport de dépendance à la population, celui-ci, contraint à engager le contact au plus près dans des combats d'imbrication, doit prendre en compte la présence des habitants de la zone verte. Il est également nécessaire pour l'insurrection de ménager la population et de préserver son image et la façon dont elle est perçue en évitant des pertes civiles. C'est donc en développant notre capacité à maintenir l'adversaire dans l'incertitude en développant notre imprévisibilité que nous retournerons contre lui ce qui constituait initialement sa force: la population.

Au final, cette réactivité, certes acquise au prix de certaines contraintes, permet de gagner en initiative et d'imposer à l'insurrection notre rythme en lui présentant en permanence un élément générateur de frictions et d'incertitude.

 

 

 

Si ce mode d'action peut sembler pour certains évident et pour d'autres insensé, il n'en demeure pas moins qu'il a le mérite de proposer un renouvellement de nos schéma tactiques parfaitement connus de l'insurrection. C'est avant tout l'audace qui a conduit le Battle group Richelieu à adopter ce dispositif pendant près de quatre mois. Refusant d'agir uniquement dans un schéma cyclique réaction-contre-réaction, le bataillon a pu constater pendant toute cette période que la présence permanente d'unités a planté une épine dans le dispositif insurgé. Ce choix a été fait au prix d'une acceptation d'un risque significatif et d'un investissement physique et moral éprouvant pour les troupes déployées. Mais c'est sans doute la volonté de changer les mentalités et de bousculer les logiques qui donne à ce mode d'action toute son originalité et son efficacité: surprendre, demeurer tenace, agir, en fait, avec le même mode d'action de l'insurgé.

Produire des effets sur le long terme nécessite que ce choix perdure par-delà les relèves entre bataillons et, surtout, que les forces afghanes se l'approprient afin de densifier les volumes déployés. À la fin du mandat du BG Richelieu, les unités des deux kandaks déployés dans la zone d'action du GTIA commençaient à patrouiller régulièrement sur le terrain.

Finalement, l'acceptation de la prise de risque et des pertes éventuelles a payé puisque le GTIA n'aura pas eu de pertes par tir direct et aura durablement repoussé l'insurrection dans les fonds de vallée.

 

 

[1] L'occupation des compounds a été facilitée par l'action des unités spécialisées en opérations d'influence. À cela s'ajoutait la tradition d'hospitalité afghane et un dédommagement financier.

[2] Il peut être admis que les insurgés ne prendraient pas le risque de polluer la zone habitée avec des dispositifs explosifs.

[3] Train de combat

[4] L'eau des puits a été utilisée autant pour l'hygiène que pour la consommation après ajout de pastilles de purification.

Image