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Sciences et technologies

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Robotisation : vers la fin des pilotes militaires d’hélicoptère ?

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Par le CNE Humbert

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L’édition 2013 du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget a permis à de nombreuses sociétés de présenter un nombre jusque-là inédit de drones et robots en tous genres, pour des applications tant civiles que militaires. Présents depuis plusieurs décennies dans le domaine des voilures fixes, les industriels investissent de manière nouvelle le domaine des voilures tournantes. De fait, aucune opération armée d’envergure depuis la guerre du Golfe en 1991 n’a été menée sans la présence plus ou moins prégnante de drones - aéronefs non habités aux pilotes déportés - ou plus récemment encore de robots, systèmes automatisés et préprogrammés, capables d’effectuer leurs missions de manière autonome. Car ces technologies sont de moins en moins couteuses, à l’inverse des soldats de nos armées occidentales dont la vie, elle, est de plus en plus chère, notamment aux yeux des opinions publiques.

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Erunt Aquilae
« Ils seront des Aigles »
Devise de l’Ecole d’application de l’Aviation légère de l’armée de Terre.

A l’instar de ce qui semble se dessiner pour les pilotes d’avion – l’US Air Force a formé plus de pilotes de drone que de pilotes de chasse l’an passé – les pilotes d’hélicoptère ont-il encore un avenir aux commandes de leur machine ? Comment des drones ou robots-hélicoptères pourraient-ils être utilisés sur les théâtres d’opération ? Avec quelles plus-values ? Quels problèmes cela pourrait-il engendrer ?

Si dans l’état actuel des connaissances, la robotisation, qui progresse aussi rapidement dans la 3ème dimension que dans les autres composantes de l’action terrestre, ouvre de nombreuses perspectives et présente de réels avantages en comparaison des pilotes, il apparait encore difficilement envisageable qu’elle remplace totalement un équipage dans son intelligence de situation et sa capacité d’adaptation face au « brouillard » et « aux frottements » du combat. Si elles accompagneront de plus en plus les soldats sur le terrain, les machines ne sont pas encore prêtes à se substituer aux hommes.

Des drones et robots hélicoptères militaires, pour quoi faire ?
Nous devons d’abord constater que la miniaturisation et la démocratisation des composants électroniques a fait des drones – en anglais UAV (Unmanned Air Vehicle) – des engins de plus en plus courants, dans une technologie totalement duale. Dans le domaine particulier des hélicoptères, ce sont d’ailleurs plutôt des développements civils qui ont été dans un premier temps recherchés, les qualités de la voilure tournante sur la voilure fixe étant immuables : une meilleure stabilité de vol et la possibilité du vol géostationnaire, permettant une meilleure prise de vue vidéo ou la recherche minutieuse en espace confiné par exemple. A contrario, la moindre vitesse de déplacement, le plus faible rayon d’action et la complexité des commandes d’un drone hélicoptère comparé à un drone à voilure fixe a fait dans un premier temps privilégier ce dernier pour les applications militaires. Devenus engins de combat armés – en anglais UCAV (pour Unmanned Combat Air Vehicle) – le phénomène s’est amplifié dans les années 2000 avec les engagements américains en Afghanistan et en Irak, ou israélien pendant la guerre au Liban en 2006.

Pourtant, de récents évènements annoncent des perspectives militaires nouvelles pour les drones à voilure tournante. Tout d’abord, le 25 avril 2013, Eurocopter a réussi pour la première fois à faire voler un hélicoptère EC145 équipé d’un kit spécifique remplaçant totalement le pilote.1 Baptisé « AFlight », le programme a été lancé en septembre 2011 dans le but de pouvoir soit téléguider l’hélicoptère à distance, soit le préprogrammer pour qu’il remplisse ensuite de manière autonome sa mission. A terme, ce kit pourra être monté sur n’importe quel hélicoptère de l’industriel. Contrairement aux UAV traditionnels, l’innovation consiste bien ici à utiliser un vecteur réversible, capable d’être piloté par un homme ou par une machine selon la nécessité. Eurocopter n’est seul à mener ce type de recherche, et cette « dronisation » d’un hélicoptère a déjà trouvé une utilité opérationnelle pour les armées. Depuis fin 2011 en Afghanistan, deux hélicoptères K-Max, totalement identiques à ceux pilotés par des hommes, sont en effet utilisés dans un mode entièrement automatisé par l’US Marine Corps pour ravitailler des postes avancés isolés ou trop dangereux à atteindre par la route. Après plus de 1000 missions sans problème, transportant des charges jusqu’à 2 tonnes dans des reliefs très escarpés où la livraison par air traditionnelle est impossible, l’expérimentation a donné entière satisfaction. Plus avant dans la robotisation, la Direction Générale de l’Armement (DGA) a mené avec succès en octobre 2012 une campagne d’appontages et de décollages automatiques sur la frégate Guépratte2 d’un drone hélicoptère Boeing de deux tonnes baptisé « Little Bird ». Sur le modèle d’un MD500, l’hélicoptère, équipé d’un système développé par Thales, est totalement autonome pour juger du moment le plus opportun pour apponter en sécurité.3 En prenant les caractéristiques principales d’un robot tel que définies par le général Yakovleff 4 (« appareil mobile autonome, tant mécaniquement (…) que surtout, décisionnellement »), il semble donc bien que l’on puisse désormais parler de « robot-hélicoptères ».

Quels peuvent être les plus-values de telles innovations ? On connait déjà le domaine d’utilisation des UAV à voilure fixe : ils interviennent dans le spectre des missions dites « 3D » - pour Dull, Dirty, Dangerous, ennuyeuses, sales, et dangereuses. Les drones et robots hélicoptères remplissent et complètent ces missions par leurs caractéristiques de vol propres, notamment le vol géostationnaire. Les missions logistiques des K-Max déjà évoquées en sont un exemple. Lors de la catastrophe de Fukushima faisant suite au tsunami en mars 2011 au Japon, des hélicoptères CH-47 Chinook de l’armée japonaise5 ont été utilisés pour larguer de l’eau à des endroits bien précis des réacteurs nucléaires dans le but de les refroidir. Nul doute que l’utilisation d’un robot ou drone hélicoptère aurait permis d’épargner aux équipages les radiations subies lors du survol des zones contaminées, avec une efficacité de largage maximale déjà démontrée par les hélicoptères bombardiers d’eau dans les missions de lutte contre les feux de forêt.

Car les robots ont d’indéniables qualités : ils peuvent être plus rapides, plus précis, et moins émotifs que des hommes. Ils ne ressentent pas la fatigue, et leur destruction ne représente qu’un coût financier, là où dans nos sociétés la vie d’un homme est ce qu’il y a de plus cher. C’est un fait, la prise de risque est de moins en moins bien vécue socialement, et pour la minimiser les décideurs politiques cherchent toujours à envoyer et exposer au danger le minimum de soldats en opération. L’intolérance croissante à la mort entraine donc une inévitabilité et une irréversibilité de la robotisation. La science-fiction regorge de récits de machines se faisant la guerre entre-elles. Pour le moment elles ne sont utilisées qu’avec un contrôle toujours prégnant de l’homme. Mais la tendance est bien à l’automatisation et in fine à l’autonomisation des machines. Quels peuvent en être les risques et les conséquences ?

Les limites des robots sauveront-ils les pilotes militaires d’hélicoptère ?
A la différence des Japonais par exemple, nous ne sommes pas culturellement très enclins à laisser des robots agir à notre place dans la vie quotidienne. La technologie en général questionne notre culture rationaliste. Alors pour défendre nos intérêts nationaux et faire la guerre, il semble d’autant plus loin d’en être question. Sans forcément chercher à remplacer les hommes, on constate que la coopération homme-machine se développe à partir des UAV déjà en service dans les forces. Des études ont d’ailleurs été menées par l’armée de Terre sur la coopération drone-hélicoptère.6 Les Américains, à la pointe sur ces dossiers ont même expérimenté ce concept en Afghanistan ces dernières années7, les pilotes d’hélicoptère pouvant ainsi communiquer en temps réel avec le drone, l’orienter et bénéficier de son renseignement.8 De la même manière que pour les forces au sol, on voit ici que l’UAV – devenu dans le jargon américain UAS pour Unmanned Aerial System – ne remplace pas tout-à-fait un soldat, mais est plutôt « un homme de plus de l’unité ».9 C’est probablement une tendance qui se confirmera dans l’avenir : plutôt que de combattre à la place des hommes, les machines « combattront » aux cotés des hommes.

Malgré tout, l’utilisation croissante de ces systèmes questionne in fine notre façon de concevoir et faire la guerre. Déjà, le recours important aux drones par les Américains pour éliminer les chefs d’Al-Qaida en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen, ou encore les chefs Shebabs somaliens, ne va pas sans poser de réels problèmes éthiques et juridiques. La première puissance mondiale s’en affranchit clairement pour le moment. Qu’en sera-t-il quand ces technologies se retourneront contre elle ?10 Et ce qui est vrai pour les UAS à voilure fixe le sera également pour les UAS à voilure tournante quand ces derniers seront armés. Si nous en avions eu les moyens, n’aurions-nous pas fait décoller des robots hélicoptères depuis les bâtiments de projection et de commandement (BPC) de l’opération Harmattan pour aller débusquer les forces kadafistes à la place des équipages de Tigre et Gazelle ?

D’un point de vue éthique, il y a deux dangers principaux : l’un reposant sur le mode d’utilisation des machines, et l’autre sur le fait même d’utiliser ces robots pour faire une sorte de guerre « par procuration ». D’abord, le fait que les drones américains soient pour le moment télé-opérés depuis des bases très lointaines11 engendre ce que les spécialistes appellent « le syndrome Nintendo ». Soumis à un flot d’images et d’informations continus en déconnection totale avec sa réalité quotidienne immédiate, l’opérateur du drone peut en effet mettre en place une sorte de « tampon moral » entre sa position physique et son action simultanée sur le terrain. Son investissement émotionnel est alors inversement proportionnel à la distance mise entre lui et sa cible ; plus il est loin, moins il ressent de frein moral à son action. C’est d’ailleurs l’une des raisons12 pour lesquelles contrairement à leurs homologues américains, les pilotes de drone français sont eux projetés sur le théâtre d’opération à proximité de leurs engins. Ils baignent ainsi dans l’atmosphère quotidienne de l’opération. Le deuxième écueil majeur à l’utilisation de ces robots tient dans une notion essentielle dans la guerre : celle de responsabilité. En effet, la responsabilité des frappes menées par les UCAV demeure encore dans l’état actuel des choses facile à établir. Il y a un homme derrière chaque acte d’une machine. Mais l’automatisation et surtout l’autonomie de décision qui pourra être accordée aux machines, selon des algorithmes de plus en plus complexes, posera clairement la question de la responsabilité de l’acte final de tuer.13 Le robot n’aura pas les valeurs « stoïcistes » du soldat, il donnera la mort sans risquer de la recevoir, mettant ainsi fin au principe de réciprocité sur lequel, par exemple, Michael Waltzer fondait son concept de guerre juste.14

Finalement, il apparait que les pilotes d’hélicoptère ne devraient pas de sitôt céder totalement leur place à des robots, au moins pour les actions de combat. Car, contrairement aux pilotes d’avion qui pilotent un vecteur délivrant une munition sur un objectif, les hélicoptères s’imbriquent avec les troupes au sol pour les appuyer et combattre la plupart du temps15 « à leur rythme ». Or, tant que ces dernières ne seront pas elles aussi des robots,


il est difficilement envisageable que la confiance mutuelle indispensable entre deux combattants soit réciproque et suffisante entre un homme et un robot. Un équipage est encore et toujours le mieux à même de comprendre la complexe réalité tactique, et surtout psychologique, des combattants au sol. Il demeure « l’outil » de combat le plus flexible et le plus capable de discernement. Car ce qui fait la faiblesse de l’homme (sa vulnérabilité émotionnelle notamment) fait aussi sa force : on n’a jamais vu un robot se dépasser lui-même au point d’accomplir un acte de courage et de dévouement extraordinaire.
La robotisation, à l’oeuvre dans le domaine militaire autant que civil, est donc bien une réalité croissante dans le domaine aéronautique. Les progrès techniques récents permettent incontestablement, à ceux qui les maitrisent et ont les moyens de s’en doter, de s’affranchir de certaines contraintes du combat, au premier rang desquelles le risque immédiat pour la vie des soldats. Le panel des missions que des robots hélicoptères peuvent remplir s’élargit au fur et à mesure des avancées technologiques, et il y a sans doute des pistes à explorer dans cette voie.
Malgré tout, cette tendance n’est pas sans danger, éthique notamment. Sans verser dans la science-fiction, il semble que, tant que la guerre sera menée au sol par des soldats en majorité « humains », les hélicoptères qui les appuieront seront eux aussi pilotés par des équipages en majorité « humains ». Seuls ces derniers sont en mesure de partager et comprendre la même réalité du combat dans toutes ses dimensions. Si la coopération avec les machines va crescendo, il semble bien que la guerre est et demeurera encore longtemps fondamentalement liée à l’Homme.

1 Eurocopter fait voler un hélicoptère sans pilote, Le Figaro du 25 avril 2013.
2 Un drone de Boeing apponte pour la DGA, Air & Cosmos, 22 octobre 2012.
3 Il est à noter que les Américains avaient déjà réalisé ce type d’essai dès 2006 avec un Fire Scout.
4 La robotisation du champ de bataille, vers un nouvel écosystème du combat (1/3), Défense Nationale n°744, Novembre 2011.
Drone Boeing «Little Bird »
CH-47 CHINOOK des forces armées japonaises mobilisé lors de la catastrophe de Fukushima
5 CH-47 Chinook helicopter begins dumping water on nuclear reactor, The Christian Science Monitor, 17 mars 2011.
6 Pour l’ALAT française, il s’agit de l’Etude sur l’intégration des drones à l’engagement aéromobile réalisée par le Bureau études et prospectives du COMALAT en novembre 2012.
7 Les Américains parlent de « Manned UnManned Teaming » (MUMT).
8 Voir à ce sujet le mensuel du Détachement de liaison Terre aux Etats-Unis de mai 2013, disponible sur le site de l’EMAT (20130514_np_emat_ccb_mensuel du DLT US mai 2013).
9 Interview d’un officier américain en service en Afghanistan sur France Inter, aout 2013.
10 Premier détenteur utilisateur d’UAS, les USA mènent depuis peu des études pour se doter d’une véritable capacité à lutter contre ces vecteurs (Counter-UAS) dont la prolifération et les capacités en forte croissance finit par représenter une futur menace réelle tant sur les théâtres d’opération que sur le territoire national. Cf. l’article du lieutenant-colonel Monnier dans le mensuel du Détachement de liaison Terre aux Etats-Unis de mai 2013.
11 Les drones utilisés en Afghanistan, Pakistan, et ailleurs en Afrique sont le plus souvent pilotés directement depuis les bases situées sur le territoire des USA (Nevada, Virginie, etc.).
12 Outre des raisons purement techniques de mise en oeuvre (liaison radio, etc.).
13 Voir l’article du général Michel Yakovleff, La robotisation du champ de bataille : conséquences tactiques, psychologiques et éthiques (3/3), Défense Nationale n°746, janvier 2012.
14 Fair and Unfair Wars, 1977.
15 L’opération Harmattan a montré également que les hélicoptères pouvaient être employés de manière autonome pour détruire des objectifs dans la profondeur, en complément ou substitution des avions bombardiers et UCAV.
Pilotes de drone, base de Creech, Nevada, USA.
Opération Serval, Mali mars 2013.
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