Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Relations internationales

Saut de ligne
Image

Sang et or La crise et ses répercussions belligènes. Mise en perspective

Image

Par le colonel MICHEL GOYA [1]

Image

Il est souvent fait référence à la crise économique de 1929 pour décrire la dépression actuelle ; or, par un enchaînement tragique, la crise de l’époque a conduit, par ses conséquences sociales, puis politiques, au désastre de la Seconde Guerre mondiale. Il paraît donc légitime, si on veut poursuivre l’analogie jusqu’au bout, de s’interroger sur le caractère belligène de la situation actuelle. Le capitalisme peut-il se sauver par l’impérialisme, selon les idées de Lénine ? Ne peut-on considérer, au contraire, que l’affaiblissement des puissances libérales peut stimuler l’agressivité de régimes hostiles ou conduire à des «implosions» qu’il sera impossible d’ignorer ? Pour appréhender ces rapports entre situation économique et situation stratégique, complexes mais pas nouveaux, il est intéressant d’interroger l’Histoire.

Image


La crise comme facteur de paix entre les peuples

Dans «La prospérité du vice»[2], l’économiste Daniel Cohen reprend les théories du temps long et les corrélations que certaines d’entre elles avaient établies entre les cycles économiques et les guerres, depuis les débuts de la révolution industrielle. À la suite de Gaston Imbert[3], il distingue ainsi quatre grandes phases de 1815 à 1914. La période qui va, en France, du Ier Empire à la guerre de Crimée (1853-1856), se caractérise par un cycle long de dépression économique qui privilégie les conservateurs sur les progressistes et offre moins de ressources à l’État et à son armée. À partir des années 1840, la tendance économique s’inverse. L’État commence à disposer de ressources importantes qui lui permettent d’en consacrer une partie importante à des efforts collectifs et de poursuivre ses ambitions propres à l’extérieur. Le «concert européen» se délite et les grandes guerres européennes réapparaissent (Crimée, Italie, guerres «prussiennes»). En revanche, la «grande dépression» qui débute en 1873 s’accompagne d’une décroissance guerrière dans une Europe qui retrouve des règles collectives de gestion des crises. Au début du siècle suivant, le retour de la prospérité en Europe voit aussi le retour du nationalisme et la réapparition des conflits jusqu’à la Première Guerre mondiale. Loin du «doux commerce» évoqué par Montesquieu, la prospérité semble donc plus belligène que la dépression, par la combinaison de confiance collective et de ressources qu’elle suscite.


La crise comme facteur de sécrétion de monstres

Comme dans «Fondation», le roman d’Isaac Asimov, il arrive toutefois que les «lois» historiques soient violées par des «anomalies». Dans la période qui suit la Première Guerre mondiale et la gestion de ses conséquences immédiates, la tendance est à la réduction drastique des armées et à la «mise hors la loi de la guerre». La crise de 1929 accentue encore le phénomène de repli sur soi jusqu’à ce que les tensions internes qu’elle suscite, toujours favorables à la recherche de boucs émissaires, conduisent à l’arrivée au pouvoir du parti nazi en Allemagne. Ce nouveau régime totalitaire, qui porte en lui la guerre, peut consacrer des ressources importantes à son outil militaire d’autant plus que, keynésien avant l’heure, il constate que «beurre et canon» ne sont pas forcément incompatibles, et surtout que les puissances adverses restent, elles, paralysées par la crise. Les politiques d’«apaisement» ne font que stimuler l’agressivité d’Hitler jusqu’au désastre final, qui voit également l’apparition d’une autre «anomalie» historique : l’arme nucléaire.


Des grandes guerres des «trente glorieuses» aux petites guerres des «trente piteuses»

Par un effet gravitationnel inverse qui tend à écarter le risque d’agression majeure de toute nation qui la possède, l’arme nucléaire permet de maintenir les deux blocs en apesanteur guerrière, mais n’affecte pas ce qu’on désigne alors comme le Tiers Monde. L’affaiblissement des puissances européennes commence par profiter aux mouvements de décolonisation jusqu’à ce que la croissance revenue leur permette de retrouver des forces. Même si les enjeux n’y sont pas les mêmes, le contraste est flagrant entre la guerre d’Indochine (1946-1954), menée dans une certaine indifférence par la France avec des professionnels équipés par les Américains, et la guerre d’Algérie (1954-1962) qu’elle finance seule et où elle engage le contingent. Cette même croissance permet ensuite à la France de transformer une nouvelle fois son armée en la dotant d’un arsenal atomique. L’intervention américaine au Vietnam, en parallèle de la coûteuse course à la Lune, conclut la période des «trente glorieuses».

La crise économique qui suit voit le repli américain succéder au repli européen postcolonial, et l’initiative passe aux États communistes (expédition chinoise au Vietnam et surtout soviétique en Afghanistan en 1979) ou pétroliers (invasion irakienne de l’Iran en 1980). Les tensions intérieures s’accroissent (terrorisme en Europe, coups d’État en Amérique latine, guerre civile libanaise) et débouchent parfois sur des affrontements interétatiques comme l’aventure argentine aux Malouines en 1982 face à un Royaume-Uni que l’on croit affaibli. Mais, même en crise, les puissances capitalistes sont plus résistantes que leur adversaire communiste, dont le système économique finit par s’effondrer. Grâce, en partie, au «blocage nucléaire», cette crise communiste s’achève par la transformation de l’Union soviétique et de la Chine et non par une fuite en avant militaire. Les États-Unis triomphent par abandon, mais ils sont obligés de demander l’aide de leurs alliés pour financer leur première grande intervention militaire post-guerre froide face à l’Irak, en 1991.


Capitalisme partout, sécurité nulle part

Fin des blocs, limitation des ambitions par faiblesse économique, «nouvel ordre mondial» structuré par la puissance américaine, les conditions semblent réunies en 1991 pour un apaisement du monde. Effectivement, les premières années 1990 sont celles des «dividendes de la paix» et de la diminution du nombre des conflits (de 40% de 1991 à 2005[4]), ainsi que des budgets militaires. L’hypothèse d’une «fin de l’histoire», par l’unité idéologique du monde, fait son apparition[5] en même temps que la croissance pour les bénéficiaires de ce décloisonnement. Ce n’est pas un phénomène nouveau. Lors de la première mondialisation, à la fin du XIXème siècle, l’idée d’une communauté de culture entre les puissances et leur imbrication économique avait produit des visions similaires. En réalité, les nouveaux moyens de transport et de communication avaient exacerbé les identités[6]. La première mondialisation avait ainsi conduit à la Première Guerre mondiale.

Force est de constater que le monde des années 1990 n’est pas aussi «plat»[7] que le souhaiteraient certains et que des «saillants» apparaissent un peu partout, à l’intérieur même de ces États affaiblis qui ne se font plus que rarement la guerre. Si on peut désormais se rendre dans n’importe quel pays, on ne peut que rarement s’y déplacer partout en toute sécurité tant les zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants, ghettos ethniques, territoires occupés, zones tribales et mêmes espaces côtiers.

Ces «poches de colère»[8] sont propices au développement d’organisations non étatiques, le plus souvent locales et réactionnaires, mais parfois à vocation internationale, comme Al Qaïda qui introduit une nouvelle «anomalie», le terrorisme massif, finalement peu destructeur, mais à très forte charge émotionnelle. L’apparition de cette menace terroriste déclenche à son tour le retour des grandes expéditions militaires américaines, rendues possibles par les bénéfices de cette même mondialisation. Mais ces opérations, comme celles d’Israël, révèlent aussi la résistance des organisations nichées dans les «poches de colère» comme le Hezbollah, les néo-talibans ou l’armée du Mahdi.

Simultanément, la croissance nouvelle offre des ressources à des nations émergentes qui n’ont certainement pas l’intention de se contenter d’un statut de «nouveau riche», à l’instar du Japon, et dont certains, comme la Chine ou la Russie, doublent leur budget de défense tous les cinq ans.


La nouvelle guerre de trente ans

La crise actuelle réduit momentanément les ambitions. Les États-Unis ne peuvent plus se payer des guerres qui n’engagent pas des intérêts vitaux tout en coûtant deux milliards de dollars par semaine, et le président Barack Obama se lance clairement dans un processus de désengagement. Al-Qaïda, de son côté, est victime de sa folie et de son rejet du monde arabe autant que des coups américains. L’élimination de ses derniers grands leaders lui porterait sans doute un coup fatal et faciliterait par là-même le repli américain. À court terme, la tendance semble donc plutôt à l’apaisement du monde même si, on l’a vu, le retrait des puissances occidentales peut aussi être une incitation à l’agressivité de certains États.

À plus long terme, tout le problème stratégique de la crise économique actuelle réside dans sa durée. S’il s’agit d’une parenthèse violente dans un cycle long de croissance, on verra se dessiner une nouvelle géopolitique multipolaire qui, sauf à établir un nouveau système de gestion collective des crises, aboutira, dans un contexte de ressources limitées pour des puissances en plein développement, à des affrontements. Ceux-ci resteront, il faut l’espérer, contenus par le blocage nucléaire et seront donc très indirects. S’il s’agit au contraire du point de départ d’un long marasme, on peut anticiper des fortes tensions internes dans de nombreux pays et, pour les plus instables, le chaos de type somalien ou la réapparition de régimes dangereux. Dans tous les cas, les opérations militaires auront lieu dans le «monde intermédiaire» entre les puissances, plus particulièrement dans ses «zones grises» et sous forme, dite encore, par habitude, «irrégulière», alors que cela tend à devenir la règle. La situation économique conditionnera simplement les rapports de force.

Quoiqu’il advienne de la crise économique actuelle, le monde à venir sera plus dangereux pour une France dont le poids relatif économique et démographique décline inexorablement au sein d’un ensemble européen qui semble lui-même de plus en plus vulnérable par son manque de dynamisme. Il n’est peut-être pas encore trop tard pour en tirer vraiment les conséquences pour notre outil de défense qui, de variable budgétaire, peut devenir aussi le moteur intérieur et le garant extérieur de nos intérêts dans cette nouvelle «guerre de trente ans».




[1] Directeur d'études «Nouveaux conflits» - Institut de recherche stratégique de l'École militaire. Chaire d'action terrestre - Centre de recherche des Écoles de Coëtquidan

[2] Daniel Cohen, «La prospérité du vice», Albin Michel, 2009. Voir aussi Luigi Scandella, «Le Kondratieff», Economica, 1998 et Bernard Wicht, «Guerre et hégémonie : l’éclairage de la longue durée», Georg Éditeur, 2002.

[3] Gaston Imbert, «Des mouvements de longue durée Kondratieff», La Pensée Universitaire, Aix-en-Provence, 1959.

[4] Rapport de l’Human Security Center d’octobre 2005 repris par Philippe Bolopion, «Depuis la fin de la guerre froide, les conflits sont moins meurtriers», dans Le Monde, 18 Octobre 2005.

[5] Francis Fukuyama, «La fin de l’histoire et le dernier homme», Flammarion, 1993.

[6] De presque identiques au début du XIXème siècle, les costumes traditionnels de la Bretonne et de l’Alsacienne se différencient au fur et à mesure du «rapetissement» de la France par les nouveaux moyens de communication. Voir Christian Grattaloup, «Géohistoire de la mondialisation : le temps long du Monde», Armand Colin, 2006.

[7] Thomas Friedman, «La Terre est plate : une brève histoire du XXIème siècle», Saint-Simon, 2006.

[8] Arjun Appaduri, «Géographie de la colère», Payot, 2007.


Image
Image