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Histoire et Stratégies

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Se souvenir de la guerre du Pacifique (décembre 1941-août 1945): la rivière Kwai

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Par Madame le Professeur Françoise THIBAUT

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En nous rappelant la réalité historique et le drame humain de cet épisode tragique, Françoise Thibaut nous rappelle surtout que nous ne devons pas oublier la dimension asiatique du dernier conflit mondial, dont nous avons fêté cet été le 70ème anniversaire de l’arrêt complet des hostilités.

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S’il est fort bien de se souvenir du 6 juin 44 et de la fin du conflit en Europe, il ne faut surtout pas oublier la dimension asiatique de la 2ème guerre mondiale qui continua dans le Pacifique jusqu’à la capitulation du Japon le 14 août 1945 (arrêt complet des combats le 2 septembre).

Nous connaissons tous la rivière Kwaï en raison du beau roman de Pierre Boule «Le pont de la rivière Kwaï», publié en 1952, mais surtout par le film de David Lean, en 1957 avec Alec Guiness, William Holden et Sessue Hayakawa, qui reçut sept Oscars, et connut un succès mondial qui ne se dément pas même près de 60 ans plus tard.
La rivière Kwaï existe vraiment: elle se situe en Thaïlande (autrefois Siam), prend sa source au nord près du Myanmar (autrefois Birmanie), crapahute dans la montagne pour dévaler dans la plaine de Bangpong, puis se jeter dans la mer de Chine méridionale au sud de Bangkok.
Assez ordinaire, grossie des pluies de mousson ou presque tarie lors de la saison sèche, cette rivière constitua un enjeu stratégique pendant la guerre du Pacifique, sous l’occupation japonaise, à partir de mars 1942.

Après l’attaque surprise du 7 décembre 1941 sur la base américaine de Pearl Harbour, les Japonais, déjà maîtres de la Chine du sud, déferlèrent avec une incroyable rapidité sur la péninsule du sud-est asiatique; le but était les réserves pétrolières de la colonie hollandaise (l’actuelle Indonésie), les richesses minières de Malaisie et surtout l’Inde, fleuron de l’empire britannique, à la fois symbole et pactole économique. Pour la stratégie de l’état major nippon, c’était une obsession. Singapour tomba, presque sans défense, le 15 février 1942 («le jour le plus noir de l’Empire» selon Churchill) et, à partir de cette base décisive, tout fut facile: 200.000 soldats déferlèrent à la fois sur le sud de la Malaisie et sur l’archipel batave: Java fut envahie le 1er mars: prisonnier, le contingent hollandais fut embarqué vers la sinistre prison de Singapour, le camp de Changi, sorte de mouroir où furent entassés des milliers de prisonniers dans des conditions affreuses. Ainsi, militaires hollandais, britanniques, australiens, néo-zélandais, sud-africains, se retrouvèrent mêlés dans une cohorte destinée à «aider l’effort de conquête».

En effet, après le transit à Changi, les prisonniers furent embarqués vers le nord, vers le Siam, où «le grand projet» devait être exécuté dans les meilleurs délais: il s’agissait de construire, à travers la jungle et la montagne, une ligne de chemin de fer Bangkok-Rangoon destinée à soutenir l’avancée du million de soldats lancé à l’assaut de l’Inde. Le projet traçait la ligne jusqu’à Moulmein, au fond du golfe du Bengale, puis se divisait en deux pour desservir à la fois Rangoon et le nord de la Birmanie, et plus au sud Mandalay en vue d’entrer en Inde par le delta du Gange (actuel Bangladesh). Projet pharaonique que les Britanniques n’avaient jamais mené à bien en raison des difficultés climatiques et géographiques, mais que les Japonais réaliseront en partie, sans pouvoir l’achever, en 14 mois. Une des principales difficultés était l’abondance des rivières à enjamber avec la nécessité de construire des ponts capables de résister aux flots impétueux des moussons et de supporter le passage répétitif de lourds convois bourrés d’armes, de vivres, de munitions. La rivière Kwaï, par sa position stratégique et son importance, constituait un obstacle majeur.
Plus de 20.000 prisonniers furent employés à cet exploit dément dont plus des deux tiers périrent dans des conditions d’épuisement, de maladies et de malnutrition; ils furent assistés par 200 à 300.000 déportés autochtones – on en ignore le chiffre exact –, malais, thaïs, mais surtout chinois du sud, amenés à pied sur les chantiers, employés au terrassement dans des conditions innommables.

Les travaux destinés à franchir le lit de la rivière Kwaï furent fort longs en raison des difficultés techniques, de la mouvance des sols et de la largeur de l’espace à franchir: le principal camp de prisonniers employés à cet infernal chantier s’appelait «Spring Camp» en raison de sources proches; 41 camps furent disséminés le long du tracé: Hollandais et citoyens de l’Empire, Sud-africains, Indiens y survivaient tant bien que mal, y mourraient en nombre, attaqués par la malaria, le béribéri et le typhus. Ce fut une odyssée à la fois tragique et fabuleuse, dont bien peu revinrent. La ligne ne fut jamais achevée, et les Japonais n’arrivèrent jamais jusqu’au Gange, à peine à Mandalay. Une contre-offensive britannique au nom de code «Tarzan» était prévue pour l’automne 45 sous la direction de Lord Louis Mountbatten. Mais le 6 août sur Hiroshima, puis le 9 sur Nagasaki, les deux bombes américaines changèrent la donne et mirent fin à la Guerre du Pacifique par une capitulation sans conditions quelques jours plus tard, le 14 août 1945.

Il ne reste rien de Spring Camp, ni de la ligne de chemin de fer: la jungle a tout recouvert, tout dévoré. Le tracé de la voie ferrée actuelle passe beaucoup plus au sud: la rivière Kwaï est franchie dans un lieu propice, sur un pont tout à fait ordinaire, de type Eiffel, en métal, posé sur des piliers de béton; rien à voir avec le chef d’œuvre en bois du colonel Nicholson. Parfois, quelques rares touristes âgés, souvent hollandais, australiens, britanniques, sont venus se recueillir, après une heure de marche dans la jungle, devant un petit monument non loin de Hellfire Pass (la passe de l’enfer), une gorge étroite où moururent plusieurs milliers de travailleurs, car la place exacte du camp est introuvable. Le modeste édifice rappelle, toutes origines confondues, le souvenir d’un si énorme et inutile sacrifice. Maintenant, ce sont plutôt leurs enfants qui viennent se remémorer l’involontaire aventure terminée, dans le silence d’une nature implacable et au son de l’inlassable bavardage des perroquets, il y a bientôt 70 ans.

On peut lire, bien sûr, le livre de Pierre Boule (Julliard 1952 et Livre de poche), et surtout le beau livre de souvenirs de Loet Velmans «Retour à la rivière Kwaï» (chez Phébus), ainsi que le chapitre 7 de l’ouvrage que François Kersaudy a consacré à Lord Louis Mountbatten. Et puis revoir avec ravissement le film de David Lean.



Docteur en droit et en sciences politiques, Madame Françoise Thibaut est professeur émérite des universités, membre correspondant de l'Académie des sciences morales et politiques. Elle a enseigné aux Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan le droit et la procédure internationale ainsi qu'à l'École supérieure de la gendarmerie de Melun. Elle écrit aussi des thrillers pour se distraire, tout en continuant de collaborer à plusieurs revues et universités étrangères. Elle est notamment l'auteur de «Métier militaire et enrôlement du citoyen», une analyse du passage récent de la conscription à l'armée de métier.

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