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Histoire et Stratégies

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Septembre 1914: le Général GROSSETTI sur la Marne

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Par le Lieutenant-colonel RÉMY PORTE

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Dans le cadre du profond renouvellement du commandement auquel le Général Joffre procède au début de la Grande Guerre, le cas du Général Paul-François Grossetti est tout à fait intéressant, car il contredit bien des idées reçues sur ces fameux «limogeages».

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Né en 1861, Saint-Cyrien ayant choisi l'infanterie (il sert alternativement dans «la ligne» et dans «la légère», en Algérie et au Tonkin comme en métropole), il est breveté de l'École supérieure de guerre avec la mention Très bien en 1892. Aux premiers jours d'août 1914, il rejoint son affectation du temps de guerre comme chef d'état-major du Général Ruffey, commandant la IIIème armée française, et participe avec celui-ci durant la deuxième quinzaine du mois à la désastreuse «bataille des frontières». Ces échecs entraînent en particulier le remplacement de Ruffey par Sarrail, mais le commandant de la IIIème armée n'est pas seul visé, et Joffre a des mots très durs pour Grossetti: «Voulant tout faire par lui-même, utilisant mal son personnel, des retards fâcheux, des oublis plus fâcheux encore dans la transmission des ordres lui étaient imputables».
 
Toutefois, si le Général Grossetti ne semble pas taillé pour faire un chef d'état-major de premier plan, le commandant en chef ne le considère pas moins comme un «magnifique soldat»: Joffre, qui sait juger les hommes, subodore «qu'il rendrait plus de service à la tête d'une division». C'est ainsi que le même jour, le 30 août, Grossetti est relevé de ses fonctions à la IIIème armée (où il est remplacé par le colonel Leboucq) et immédiatement nommé au commandement de la 42ème division d'infanterie.
Cadre général
 
Il faut, pour apprécier dans leur contexte les évènements qui suivent, prendre en compte trois facteurs: d'une part, les armées allemandes ne cessent de progresser vers le sud; d'autre part, le vaste et massif mouvement de bascule des forces de la droite (Alsace-Lorraine) vers le centre (Champagne) et la gauche (région parisienne) du dispositif français a été engagé par le GQG; enfin, cette réorganisation s'accompagne de la création ex-nihilo d'un détachement d'armée Foch, transformé en quelques jours en une nouvelle IXème armée. Ces éléments ont plusieurs conséquences objectives: l'avance allemande provoque d'importants encombrements sur les axes de circulation et la dislocation de nombreuses unités, dont les P.C. doivent se replier quotidiennement; la bascule des divisions d'est en ouest entraîne une surcharge des moyens de transport et il faut plusieurs jours pour que les régiments d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie soient à nouveau regroupés avec leurs moyens organiques, et donc opérationnels; le détachement d'armée Foch, qui doit tenir la position centrale et assurer la jonction avec l'armée de Langle à sa gauche (elle-même en retraite), ne compte encore au 29 août que... 5 officiers, dont le général et deux lieutenants-colonels (Weygand et Devaux). Il doit néanmoins être rapidement constitué des 9ème et 11 ème CA, des 52 ème et 60 ème divisions de réserve, de la 9 ème DC et de la 42 ème DI prélevées sur d'autres armées. André Tardieu se souvient: «Personne au GQG n'avait pu nous renseigner sur l'emplacement exact de nos divisions», toutes en mouvement. C'est assez dire que, dans de telles circonstances, l'engagement rapide d'une grande unité interarmes venue d'un autre secteur du front dépend en grande partie des qualités foncières et de l'investissement personnel de son chef.
 
Venue de la III ème armée (à droite du détachement Foch), au sein de laquelle elle se replie tout en menant des combats retardateurs, la 42 ème division doit être insérée à l'extrême gauche du nouveau dispositif, alors que dans la période du 29 août au 5 septembre le modeste état-major de Foch recule de près de 120 kilomètres, entre Attigny et Plancy, des Ardennes aux rives de l'Aube. La division, considérée comme la meilleure du 6 ème CA, commence à embarquer à Verdun dès le 30, le jour même de la prise de commandement de Grossetti, et se regroupe à partir du 31 en milieu de journée le long du ruisseau de la Retourne, que Foch a fixé comme première ligne de défense à partir de la journée du 1er septembre. Pour le général commandant la future IX ème armée, en effet, la 42 ème DI est «vigoureusement commandée» et a été moins affaiblie au cours des jours précédents que ses 9 ème et 11 ème CA. Il lui revient donc d'assurer la difficile mission prioritaire de conserver la liaison avec l'armée de Langle, tout en poursuivant, pendant cinq jours, la retraite. Grossetti est partout, se déplace d'un régiment à l'autre, réchauffe les ardeurs et maintient le courage de chacun, tout en remettant de l'ordre dans ses unités. Pour Foch, dès le 2 septembre, «la situation tactique s'était sensiblement améliorée grâce à la solidité et à la continuité rétablies de notre front, grâce à la liaison maintenant assurée à gauche avec la V ème armée».
 
Le 5 septembre, le détachement d'armée Foch est doté de ses propres services de l'arrière et devient IX ème armée. Le même jour, ses arrière-gardes sont sur une ligne Sommesous, Fère-Champenoise, Sézanne, lorsque parvient l'ordre du GQG: «Il convient de profiter de la situation aventurée de la Ière armée allemande ... Toutes dispositions seront prises dans la journée du 5 en vue de partir à l'attaque le 6». Dans le cadre de la mission de la IX ème armée (tenir les débouchés sud des marais de Saint-Gond et le plateau nord de Cézanne), la 42 ème DI reçoit la mission de cesser son mouvement de repli à hauteur d'Allemant et de Fère-Champenoise et de se préparer à «tenir les marais de Saint-Gond entre Bannes et Oye», tout en étant capable «d'agir demain en direction La Villeneuve-les-Charville, Vauxchamp», au bénéfice du 10 ème CA voisin.
La bataille
 
Alors que les régiments français procèdent à un «demi-tour sur place» dans les conditions que l'on imagine pour occuper les positions de départ qui leur sont fixées pour le lendemain, les II ème et III ème armées allemandes, toujours lancées vers le sud, poursuivent leur offensive et parviennent à franchir les marais. Installée dans le secteur de Mondement dans l'après-midi du 5, la 42 ème DI est attaquée le lendemain matin sur toute l'étendue de son front. À sa gauche, avant de pouvoir être solidement tenu le soir, le village de Villeneuve est pris et perdu à trois reprises dans la journée; à sa droite, elle doit se replier sur la lisière nord du bois de Saint-Gond: «Au prix de pertes sérieuses et grâce à son héroïque résistance, cette division a brisé, dans l'ensemble, les efforts répétés et puissants de l'ennemi. À la nuit tombante, elle maintient l'occupation de sa ligne». Accompagné d'un simple peloton d'escorte et d'officiers de liaison, Grossetti a été au cœur de l'action, et la bonne tenue de sa division permet à la IX ème armée de conserver la liaison avec sa voisine. Pour la journée du 7 septembre, la 42 ème DI doit attaquer dans le même secteur avec le 10 ème CA, mais l'offensive allemande est relancée avec vigueur dès le matin de part et d'autre des marais de Saint-Gond; et ce n'est que vers 18h00 que cesse l'effort ennemi devant les contre-attaques «agressives» conduites par Grossetti. Au soir, la situation de la IX ème armée n'est pas brillante: la division marocaine et la 42ème DI résistent péniblement sur la gauche, le centre maintient difficilement ses positions et sa droite commence à céder. C'est l'origine de la fameuse affirmation prêtée à Foch, qui ordonne à la 42 ème DI «de poursuivre énergiquement ses attaques en liaison avec les 9 ème et 10 ème corps». Au cours de la matinée, la division est la seule à progresser, par le bois de Soizy, le plateau de Villeneuve et Corfélix, mais Foch lui-même doit reconnaître que «la situation reste grave, notamment dans la moitié droite de mon armée».
 
La célèbre manœuvre de Mondement est conçue le 8 septembre au soir, alors que depuis la veille, la droite de Foch ne cesse de perdre du terrain dans le secteur de Fère-Champenoise: «Il n'y a pas à hésiter, c'est à ma gauche en progrès qu'il faut puiser pour renforcer et sauver à tout prix ma droite en détresse». Dans le secteur de Soizy-aux-Bois, la 42 ème DI doit être relevée en pleine bataille par le 10 ème corps et, «à mesure qu'elle sera relevée de ses emplacements», se reformer en réserve d'armée entre Linthes et Pleurs pour être à nouveau immédiatement engagée sur la droite. Dès l'aube du 9, «alors que l'ennemi redouble la violence de ses attaques», c'est pratiquement sous le feu de l'artillerie allemande que Grossetti active les déplacements de ses unités, sans hésiter toutefois, au passage, à «prêter» deux bataillons de chasseurs et quelques batteries d'artillerie au Général Humbert, dont la division marocaine est en difficulté devant le château de Mondement. Ce mouvement de rocade d'ouest en est de plusieurs milliers d'hommes sur les arrières immédiats d'une ligne de feu sans cesse menacée d'être percée n'est pas une mince affaire. Annoncée au 9 ème et au 11ème corps pour le milieu de journée, l'arrivée de la 42 ème DI est retardée par les impondérables de la circulation dans la zone des combats et en particulier par l'aide apportée à la division marocaine. Mais Grossetti tient bien en main ses régiments, «admirables d'ordre et d'allure», et reçoit l'ordre de contre-attaquer de part et d'autre de la route Connantre, Fère-Champenoise à partir de 16h00, horaire finalement reporté à 17h15. Les Allemands, éreintés par plusieurs jours d'assauts continus, se replient. La situation de la IX ème armée est sauvée.
 
On a pu dire que l'arrivée tardive de la 42 ème DI sur ses positions d'attaque avait fait dans la bataille en cours l'effet d'un «coup de poing dans le vide», mais c'est compter sans l'aspect presque psychologique de la traversée d'ouest en est de la zone de combat. Les unités allemandes sont aussi épuisées que les régiments français, et l'arrivée de ce renfort à la suite d'une manœuvre osée (les Allemands peuvent suivre la progression de l'artillerie de la 42 ème DI) déstabilise le front de lutte. C'est alors la poursuite, vers Châlons, la Marne et, au-delà, la Suippe. En tenant à tout prix ses positions à gauche de la IX ème armée, puis en basculant tous ses moyens vers la droite du dispositif, Grossetti a permis, entre le 6 et le 9 septembre, à l'armée Foch de tenir sur ses positions tout en conservant la liaison avec sa voisine puis, entre le 10 et le 13, d'accélérer le repli allemand. Le 25, elle s'empare du fort de La Pompelle et de la ferme d'Alger.
Une leçon
 
À partir du 1er et surtout du 4 octobre, le front se fige devant la IX ème armée. Mais les opérations se poursuivent à l'extrême gauche des armées françaises, vers la Picardie et l'Artois: Foch est désigné pour coordonner l'action des armées alliées dans le nord. Il y retrouve le 21 octobre «la 42 ème division française, commandée par le Général Grossetti. C'est une troupe et un chef de premier ordre», transférée dans l'urgence dans la région de Furnes (Belgique), et qui se distingue à nouveau à partir du 23 sur l'Yser. Grossetti participe ensuite aux offensives de 1915 dans le nord, sert devant Verdun en 1916 et prend en 1917 le commandement des armées françaises d'Orient (AFO), sous les ordres de Sarrail. Mais, épuisé et malade, il doit être rapatrié sanitaire à la fin de l'année et décède au début du mois de janvier 1918. Il ne vivra ni les ultimes offensives allemandes, ni les contre-attaques des Alliés et, dans l'euphorie de la victoire retrouvée, sera souvent oublié.
 
Joffre avait eu le meilleur jugement. Cet officier général n'était peut-être pas un excellent chef d'état-major, mais il s'est révélé être dans l'action un chef exceptionnel. Le quasi-limogé du 30 août 1914 est un des principaux artisans de la résistance aux marais de Saint-Gond et à Ypres. À l'issue de la Grande Guerre, pourtant, son souvenir s'estompe, et c'est Albert Ier de Belgique, le «roi-chevalier», qui offrira à la ville d'Ajaccio une statue de celui qui a tant contribué à briser la grande offensive allemande sur la Marne puis sur l'Yser.
 
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