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Armée de Terre dans la société

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Servir dans la Réserve : le sens et l’intérêt de l’engagement

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Par le Commandant (R.) THIBAULT RICHARD

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Le sens de l’engagement d’un cadre de la société civile au profit des armées échappe encore à bien des Français. Avec d’évidentes nuances, ce sens est pourtant clair et mieux reconnu par d’autres nations. Au demeurant, il n’est qu’une déclinaison de l’engagement plus large qui pousse de nombreux citoyens à se mettre au service de la collectivité, d’une manière ou d’une autre.

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Il reste que le métier des armes est encore synonyme de brutalité dans bien des esprits. À l’échelle internationale, les exemples de forces militaires dévoyées par des dirigeants corrompus et égoïstes ne manquent pas. Haïr ou craindre le soldat parce qu’il peut tuer ou simplement contraindre, c’est oublier que «le» soldat n’existe pas. L’approche globalisante est particulièrement réductrice. «Les» soldats, en revanche, existent bien et, dans leur diversité, ils sont le plus souvent un miroir de leur société. C’est oublier aussi que, dans une démocratie, le sens profond et l’expression ultime de leur engagement sont de se sacrifier si nécessaire au profit de la protection de tous… et donc de ceux-là même qui peuvent les haïr ou les craindre… C’est oublier, enfin, la grande diversité des missions des armées modernes de nos pays post-industriels. Le soldat qui sert dans l’armée d’une nation démocratique est heureusement très différent de son «alter ego» œuvrant au profit d’un régime autoritaire ou totalitaire. Juger sans prendre en compte le référentiel politique et culturel est en conséquence sans grand intérêt et sans grande pertinence.

Militaires d’active et cadres et soldats de la réserve opérationnelle sont également touchés par ces peurs résiduelles qui travaillent encore en profondeur la société française et qui sont évidemment les restes actifs d’une histoire tumultueuse. Un travail ambitieux et opiniâtre d’explication et de communication peut aider à améliorer encore l’image de l’armée dans la Nation, dans SA Nation. Dans cet objectif, le réserviste opérationnel est un outil d’une très grande efficacité qu’il convient d’utiliser au mieux. C’est aussi une ressource fragile qui doit être appréciée et préservée à sa juste valeur.

La spécificité du réserviste réside bien dans l’esprit de défense dont il est animé et dans le choix qu’il a initialement fait, et qu’il continue à faire, de se couler – lui, le civil – dans le monde rigoureux et complexe de l’institution militaire. C’est bien cela qui étonne, et parfois irrite, dans une nation réputée pour sa difficulté à se plier aux règles, et qui n’admet qu’avec une certaine réticence que l’intérêt individuel puisse, in fine, être subordonné à l’intérêt collectif. Pour être plus juste, de nombreux citoyens peinent à comprendre que l’intérêt collectif n’est pas tout à fait la somme d’intérêts individuels.

Accepter d’obéir et attendre l’obéissance, s’inscrire dans le cadre d’un rapport hiérarchique, s’approprier un cadre réglementaire, tout cela n’est pas une forme de fascisme moderne, mais résulte simplement du souci de faire fonctionner une société de manière cohérente et utile. Ce souci ne s’oppose en rien à l’aspiration à une légitime liberté individuelle. De toute manière, il faut rappeler avec persévérance, avec obstination, que l’anarchie n’est qu’une utopie et que dénoncer l’autorité comme un mal absolu revient, en définitive, à assurer à l’auteur de la critique sa propre autorité sur tous ceux qui n’osent pas entrer dans le débat, de peur de passer pour les partisans d’un épouvantable totalitarisme…

La volonté de servir – non pas au nom d’un nationalisme étroit et exclusivement cocardier, mais bien au profit d’un patriotisme ouvert -, est parfaitement compatible avec un idéal européen maîtrisé et un vrai respect des différences, si elles se traduisent pas un apport et non par une exclusion. Sens du devoir, acceptation réfléchie de la contrainte, goût de l’engagement collectif, envie de se dépasser, volonté de découvrir et de faire partager d’autres pratiques professionnelles, souhait de repousser ses limites et de ne pas céder à la facilité… les motivations du réserviste sont nombreuses et éminemment respectables.

Il faut aussi aborder une dimension tout à fait essentielle de notre engagement à l’échelle de notre pays et de notre Nation. Civil dans son emploi premier, militaire professionnel à temps partiel ou partagé dans son emploi second, pour reprendre un mot prêté au Général Billot, le réserviste est une interface entre deux sociétés qui doivent nécessairement vivre en parfaite osmose, mais qui rencontrent encore bien des difficultés pour se comprendre. Pourtant, ce fameux lien Armées/Nation peut et doit être un ciment puissant au profit d’une nation malmenée par les défis nombreux et mobiles de l’adaptation au monde multiforme du XXIème siècle. Par leur connaissance intime du risque et leur maîtrise de la peur, les militaires peuvent beaucoup apporter à un peuple trop nettement englué dans le climat anxiogène que l’on sait.

Nous avons cette chance rare de pouvoir bien connaître ces deux mondes, nous avons le devoir de partager notre connaissance pour le bénéfice de tous. Nos parcours si variés intéressent nos camarades d’active et notre expérience militaire doit pouvoir – dans le civil – faire réfléchir nos collègues, nourrir nos chefs et servir nos subordonnés.

Ingénieurs, juristes, professeurs du primaire, du secondaire ou du supérieur, éleveurs de chiens, policiers, journalistes, chefs d’entreprise, avocats, commerçants, techniciens, responsables commerciaux, agriculteurs, informaticiens, journalistes, médecins… notre diversité est l’une de nos richesses. L’expression n’est pas galvaudée. La réserve opérationnelle de l’armée de Terre est riche. Riche de ses compétences, de son engagement citoyen et de sa haute valeur morale. Les presque 18.000 hommes et femmes qui la composent viennent d’horizons très divers et de milieux différents. Ils n’ont pas le même parcours personnel, n’ont ni les mêmes goûts ni les mêmes envies, ne partagent pas les mêmes convictions politiques et religieuses et, pourtant, ils constituent un groupe rendu homogène par le sens du service et l’esprit d’engagement qu’ils partagent. De l’artisan au chef d’entreprise, du cadre subalterne au grand serviteur de l’État, tous, ou presque, ont l’ambition commune de vivre à temps partagé l’exaltante aventure du service de l’État dans le cadre prestigieux et exigeant du métier des armes. Paroles, paroles… diront certains en esquissant un sourire entendu. Encore de la «com»! Et bien non! Il y a dans l’armée française en général, et dans la réserve opérationnelle de l’armée de Terre en particulier, cette conviction profonde que «servir» n’est pas une attitude passéiste. Cette conviction que vouer sa vie au service de la collectivité est une très noble et très utile manière de passer une partie de son temps sur cette Terre. Il ne faut pas galvauder certains mots, mais il ne faut pas non plus en rire au prétexte fallacieux qu’ils ne sont plus en phase avec les réalités d’aujourd’hui. On peut être parfaitement de son temps, en connexion permanente avec le monde mouvant qui nous entoure ET faire vivre les valeurs de solidarité, d’entraide et de défense d’un pays et d’un peuple. L’armée française n’a d’ailleurs pas la prétention – ses réservistes encore moins – d’être le seul dépositaire d’un « Saint Graal » d’exemplarité. Nous pensons simplement – à côté de tant d’autres – incarner une certaine idée de la France, une France ouverte, une France moderne, une France généreuse, mais aussi une France capable de préserver ses forces, ses valeurs et son identité. 

Prendre le temps de partager nos constats, nos réflexions, nos idées, nos critiques, c’est apporter aux militaires d’active une meilleure connaissance du monde civil. C’est aussi leur apporter un autre regard sur leurs pratiques. Parler de nos emplois militaires dans un cadre civil, témoigner de l’ouverture du monde de la Défense, de sa fraternité et de ses difficultés, de ses enjeux, de ses fragilités, c’est faire prendre conscience à bien des gens de ce qu’est réellement le monde des armées. Certes, il est bien difficile de prendre la mesure de l’engagement de nos forces sans vivre avec elles ne serait-ce qu’un peu. Il faut sans cesse rappeler que, pour nombre de cadres d’active des quatre armées, le métier est une immersion, un véritable sacerdoce. Raconter nos expériences en régiment, en état-major, à l’étranger, en opérations extérieures, c’est «faire comprendre», au sens propre du terme.

Ce dernier objectif n’est pas convenablement atteint. La réserve opérationnelle est discrète. Trop discrète. Faute peut-être d’efforts suffisants ou d’une société suffisamment réceptive, de nombreux réservistes cachent leur engagement sur leur lieu de travail. Quant aux activités militaires, une fois sous l’uniforme, rien ne les distingue plus de leurs camarades d’active. C’est d’ailleurs la première et peut être la plus belle reconnaissance que d’arriver à faire oublier son statut par la qualité de son travail et la force de son engagement. Cette discrétion est évidemment un problème. Dans une société dominée par l’image, le réserviste n’est pas suffisamment visible. Le problème se pose plus d’ailleurs hors de l’institution militaire qu’en son sein. Les militaires d’active connaissent finalement assez bien leurs camarades de réserve et, si des progrès peuvent et doivent être accomplis, c’est bien dans la société civile que le déficit d’image est le plus flagrant. Le terme même de réserviste, un peu ringard, un peu péjoratif, fait parfois songer à une arrière-boutique, à un sympathique méchoui bien arrosé organisé dans une clairière après une chaude journée de la fin du printemps… au mieux à un vieux Cognac. Au-delà de la boutade, ce déficit n’est toujours pas comblé, alors même que, depuis près de quinze ans, la réserve opérationnelle a produit un effort d’adaptation équivalent à celui de l’armée d’active. Nouveaux équipements, nouvelles procédures, nouveaux termes, nouveaux cadres d’emploi, nouvelles règles… les réservistes ont su relever le lourd défi de la reconstruction et de la professionnalisation, devenant bien des professionnels à temps partiel et assumant parfaitement ce titre.

Aussi, la nécessité de communiquer, de transmettre, de dire… s’impose. Elle s’impose tous les jours. Sans faire du lobbying forcené ou du prosélytisme incessant, il nous appartient, en tant que citoyens responsables et actifs, de faire savoir à la société civile que notre armée est SON armée. Il nous appartient aussi de brosser le tableau le plus juste possible à nos camarades d’active de la société si diverse qu’ils ont fait le choix de défendre. Ce travail est fait tout entier de pédagogie, de patience et d’opiniâtreté. Il ne s’agit pas de jeter une graine sur le sol pour voir jaillir un chêne de terre, mais bien de regarder lentement pousser la plante et de veiller à sa bonne croissance par l’intérêt prolongé que l’on aura pour elle.

Notre engagement citoyen trouve dans cette autre mission toute sa justification. La méconnaissance fait trop souvent le lit des idées fausses et la crainte est, depuis la nuit des temps, mère de la haine. Transmettre, expliquer, dire… voilà bien un acte citoyen.

De plus, les compétences acquises dans le monde militaire ne trouvent pas leurs limites aux bornes de ce monde. Un nombre croissant d’employeurs reconnaît toute la valeur de l’expérience militaire de leurs cadres réservistes. C’est l’esprit des conventions proposées aux entreprises ou aux collectivités par le CSRM[1], qui leur permettent d’utiliser le titre de «partenaire de la Défense» en contrepartie de facilités accordées à ceux qui, en leur sein, mènent des activités de réserve. L’aptitude au commandement, le sens de l’autre, l’aguerrissement qui permet de rester opérationnel en dépit de la fatigue, les connaissances militaires, tout cela représente une «valeur» au sens premier du terme. Après plusieurs décennies de triomphe exclusif des impératifs de production et de rentabilité, le retour à la «valeur travail» qui semble enfin s’opérer donne une nouvelle fois tous son sens à notre double expérience.

Il reste que le statut de cadre de réserve n’est pas une rente de situation. Comme tout statut professionnel,  il se mérite par la qualité du travail fourni, par le désir de se former au plus près des besoins de l’institution et par le souci de se plier à ces besoins. Il en va bien entendu du réserviste comme du militaire d’active, du boulanger comme du professeur, beaucoup sont efficaces, la très grande majorité même… et quelques-uns ne le sont pas. Fort heureusement, les exigences récentes de la professionnalisation de nos armées mais aussi les exigences de disponibilité dans la durée sont des filtres efficaces qui ont pour effet de créer une population de réservistes réduite mais plus homogène et plus cohérente que bien d’autres. Pour s’intégrer à cette population, il suffit en réalité de faire ses preuves jour après jour afin de n’être plus qu’un sous-officier ou un officier parmi d’autres, détenteur de la même confiance que les autres. C’est déjà là une belle récompense. Pour reprendre un mot de Péguy, il ne suffit pas de vouloir faire bien pour réussir à bien faire…

La réserve opérationnelle est pourtant fragile. Variable d’ajustement dans les temps difficiles et durables d’une restriction budgétaire qui n’épargne personne, elle souffre de choix politiques fluctuants, parfois peu lisibles, et son avenir n’apparaît jamais tout tracé. Entre Garde nationale à l’américaine, vivier de « petites mains » disponibles pour aider la population en cas de coup dur ou d’événement climatique exceptionnel et élément clé du dispositif opérationnel de l’armée de Terre, la réserve opérationnelle a parfois la tête qui tourne. Les vœux sont pieux, les mots sont doux… mais les réalités sont parfois bien différentes et trop de bons contrats ne sont pas reconduits pour de mauvaises raisons. Déceptions dans l’emploi militaire, contraintes trop fortes, manque de reconnaissance, changements trop fréquents d’objectifs et de règles… Souvent la mort dans l’âme, nos chefs militaires sont obligés de nous avouer que les promesses ne seront pas suivies ou pas tout à fait suivies, ou pas suivies très longtemps ou pas suivies du tout… Les contraintes administratives et réglementaires viennent s’ajouter à tout cela, les délais s’allongent et parfois une simple démarche devient un véritable parcours du combattant. Une partie des réservistes s’use et laisse tomber – souvent avec beaucoup de regret – un engagement devenu trop lourd à porter. Les raisons de ce processus sont nombreuses et les responsabilités sont partagées. L’action des responsables politiques, qui peut être une source particulièrement puissante de réconfort, se révèle être aussi créatrice de soucis et de fragilités.

En effet, comment imaginer fidéliser un engagement aussi intense et durable sans lui fournir une lisibilité sans faille? Le bât blesse vraiment dans ces hésitations permanentes de nos acteurs politiques. L’insuffisance de la loi n’est d’ailleurs pas le seul problème. Il manque à la réserve opérationnelle la protection nécessaire du souffle de la volonté politique, la convergence absolue du «faire-savoir» et du «faire». La certitude rassurante qu’au-delà des clivages, une ligne politique consensuelle se dégage enfin et permette – sans craindre les alternances – de voir la réserve opérationnelle se développer sereinement, au service de son armée, au service de son pays.

Par où faut-il commencer pour créer enfin ces conditions favorables? Que faut-il attendre? En réalité, la question est mal posée. La bonne question est: que faut-il faire? En effet, les réservistes opérationnels de l’armée de Terre doivent prendre en main leur avenir sans attendre que le monde ne vienne se prosterner à leurs pieds. Ils doivent s’afficher, se montrer, revendiquer leur engagement! Sans aller jusqu’à une Reserve Pride, où des réservistes jeunes, beaux et souriants s’afficheraient sur des chars de carnaval, on peut néanmoins imaginer un effort conjoint et partagé pour que, tous ensemble, nous assumions mieux notre double vie, pour que, tous ensemble, nous devenions les acteurs de notre futur. 

En des temps où l’esprit de jouissance semble trop souvent l’emporter sur l’esprit de sacrifice, ou du moins sur l’esprit de service, la motivation du cadre de réserve doit être à la mesure de ses ambitions citoyennes: liée simplement au souci de servir un pays, une nation, un peuple, avec honneur et, comme le disait autrefois le Général de Gaulle, porter «une certaine idée de la France». Aucun orgueil lorsqu’il s’agit non pas d’être un modèle, mais simplement de se comporter de manière irréprochable, exemplaire. Notre pays, notre jeunesse ont grand besoin de repères, de références. Nous pouvons – chacun à sa mesure – avec modestie, être une référence. Saisissons cette chance de donner au mot citoyen toute sa force. Notre engagement est souvent contraignant, mais s’il ne l’était pas, quel sens aurait-il? La contrainte acceptée, justifiée par le souci de l’Autre n’est d’ailleurs pas une souffrance, elle est la nécessaire et douce compagne de la liberté.

En conséquence, le sentiment très net de contribuer réellement à l’effort collectif de défense est une source de satisfactions profondes. Une lente évolution de la société française est d’ailleurs palpable. Elle va vers une reconnaissance et un respect plus net et mieux marqué à l’égard des réservistes, dont Winston Churchill disait en d’autres temps qu’ils étaient deux fois citoyens.

La poursuite de ce mouvement n’est pourtant pas assurée. Les réservistes d’aujourd’hui sont encore en partie issus de l’ancien monde, celui de la conscription. Que sera la réserve de demain? Elle ne peut, elle ne doit pas être composée seulement de cadres d’active à la retraite. Chaque réserviste issu de la société civile est dépositaire d’une part du potentiel de cette évolution. Nous devons donner aux plus jeunes l’envie de servir, faire connaître le monde passionnant de la réserve opérationnelle… et transmettre le flambeau. Il s’agit d’œuvrer en visant l’excellence dans la durée, non pour elle-même, mais bien parce que SERVIR son armée, et donc évidemment son pays, ne peut se concevoir dans la médiocrité.

Expliquons, écrivons, racontons; inlassablement mettons en avant et en valeur nos choix et nos spécificités. Montrons nos forces, le bénéfice que nos employeurs peuvent en tirer, l’avantage évident pour l’institution d’une force formée, souple et solide, prête à l’épauler. Alors les choses finiront par changer et la réserve opérationnelle prendra sa place, toute sa place. C’est là une certitude qui doit alimenter nos convictions et notre engagement.

 



[1] CSRM: conseil supérieur de la réserve militaire


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