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Histoire et Stratégies

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Sir Basil Henry LIDDELL HART (1895-1970)

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Par Monsieur MARTIN MOTTE

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Le 24 juin 1916, un déluge d’acier s’abattit sur les positions allemandes de la Somme. Il se poursuivit pendant une semaine, au terme de laquelle un million et demi d’obus étaient censés avoir déblayé le terrain devant l’infanterie britannique. Celle-ci passa à l’attaque au matin du 1er juillet. Le soir venu, elle avait perdu 60.000 hommes dont 21.000 tués, la plupart dès la première heure de l’assaut. La bataille s’acheva cinq mois plus tard: les Alliés y avaient eu 750.000 tués, blessés, disparus ou prisonniers pour un gain ne dépassant pas 15 kilomètres. Au nombre des victimes se trouvait un officier de 21 ans, engagé volontaire dès 1914 après des études d’histoire à Cambridge. Sévèrement gazé, il ne put jamais regagner le front. Il poursuivit le combat sur un autre terrain, celui de la pensée militaire, et contre un autre ennemi, cette «approche directe» qui avait si complètement échoué sur la Somme. À sa mort, Liddell Hart était considéré comme l’un des plus importants stratégistes du XXème siècle. De son œuvre pléthorique se détache un ouvrage d’abord intitulé «The Decisive Wars of History» (1929), puis «The Strategy of Indirect Approach» (1941) avant de devenir «Strategy» (1954)[1]. Ses trois premières parties passent en revue l’histoire militaire de l’Antiquité à 1945, la dernière (un dixième du volume) en tire les conclusions théoriques. C’est d’elles qu’il sera ici question[2]

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Définitions liminaires
 
Liddell Hart s'en prend d'emblée à sa bête noire, Clausewitz, théoricien de l'approche directe dont il fait le père de la guerre totale. Aux yeux du Prussien, la stratégie est «l'art d'utiliser les batailles comme moyen pour atteindre le but de la guerre». Définition «simpliste», répond l'Anglais, car si l'ennemi jouit d'une supériorité évidente, il faut au contraire éviter la bataille et choisir «une stratégie à but limité», une «politique militaire conservatrice'». On peut par exemple «attendre que le rapport de force soit modifié (...) par l'intervention d'alliés ou par le transfert de moyens prélevés sur d'autres théâtres d'opérations», s'en remettre à «une action économique ou navale» ou s'emparer de territoires qui serviront de «monnaie d'échange lors des négociations». Pour amener «l'épuisement des moyens adverses», des «piqûres d'épingle» sont plus efficaces que «de grands coups aux résultats aléatoires»: on lancera des raids-éclairs contre les sources d'approvisionnement de l'ennemi, on tentera d'anéantir des fractions isolées de ses forces, on le poussera à attaquer dans des conditions défavorables pour lui ou à étirer son dispositif au-delà du raisonnable; enfin, on s'efforcera d'user «son énergie morale et psychique». Cette prise en compte de l'approche indirecte permet de redéfinir la stratégie comme l'«art de distribuer et de mettre en œuvre les moyens militaires pour accomplir les fins de la politique».
 
Traditionnellement, l'on situe la stratégie entre la politique, qui définit les buts de guerre, et la tactique, ou domaine des combats. L'originalité de Liddell Hart consiste à la subdiviser en deux niveaux: la «grande stratégie» et la «stratégie pure ou militaire». La première peut être définie comme la «politique en cours d'exécution». Elle consiste à «coordonner et diriger toutes les ressources» financières, industrielles, commerciales, diplomatiques, morales et bien sûr militaires «afin d'atteindre l'objet politique de la guerre». Elle ne se confond toutefois pas avec une gestion à court terme du potentiel national: «La grande stratégie regarde au-delà de la guerre, vers la paix qui doit lui succéder (...). La future paix doit être solide et prospère». Ainsi définie, «la grande stratégie demeure, pour sa plus grande part, terra incognita qui attend d'être explorée et comprise», car la majorité des guerres débouchent sur «un déplorable état de paix, dont pâtissent les deux parties»: lorsque le vainqueur est épuisé et le vaincu revanchard, les conditions d'un nouveau conflit sont en place. Tel fut le cas après la Grande Guerre. A contrario, l'idéal serait de remporter une victoire très nette, mais débouchant sur une paix acceptable pour le vaincu.
 
Liddell Hart souligne à cet égard l'importance d'une certaine éthique de la guerre: «Une bonne cause est une épée aussi bien qu'une armure. Et l'attitude chevaleresque peut constituer l'une des armes les plus efficaces pour affaiblir la volonté de résistance adverse, aussi bien qu'un moyen pour accroître nos forces morales». Durant la Seconde Guerre mondiale, il s'est d'ailleurs montré extrêmement critique envers les raids terroristes de l'aviation alliée contre l'Allemagne, qui durcirent inutilement la volonté de résistance ennemie.
 
 
 
Ici encore on sent une critique indirecte de Clausewitz, dont l'insistance sur l'ascension aux extrêmes risque de faire perdre toute modération et par conséquent de compromettre un règlement politique équilibré du conflit. Liddell Hart se sent beaucoup plus proche de Sun Tsu, qu'il contribua plus que tout autre peut-être à faire redécouvrir dans le monde occidental. Il en reproduit d'ailleurs de nombreuses maximes en exergue de son livre, dont celle-ci: «Quand vous cernez une armée, laissez-lui une issue libre. Ne serrez pas de trop près un ennemi désespéré». C'est là un conseil d'ordre tactique mais qui, par extrapolation, définit bien la philosophie de la «grande stratégie».
 
Ces définitions posées, Liddell Hart en vient à la «stratégie pure ou militaire», c'est-à-dire à «l'art du général».
Fins et moyens dans la stratégie militaire
 
«Le succès de la stratégie dépend d'abord et principalement d'une saine appréciation et d'une adéquation de la fin et des moyens». Ceux-ci doivent être proportionnés à celle-là et vice-versa. L'impératif ne s'applique pas seulement à la «fin ultime» du conflit, mais aussi aux «fins intermédiaires», dans lesquelles «un excès peut être aussi préjudiciable qu'une carence». Une trop grande dépense de force sur un objectif intermédiaire diminue en effet les chances d'atteindre l'objectif final.
 
«Un ajustement exact (des fins et des moyens) établirait une parfaite économie des forces dans le sens le plus profond de ce terme militaire si souvent mal compris». Toutefois, «même les plus grands dons militaires ne sauraient faire trouver un ajustement rigoureux», car on butera toujours sur le «caractère aléatoire de la guerre». Ce dernier vient de ce que «Nul ne peut évaluer exactement la puissance du génie ou de la stupidité de l'homme, ni son impuissance à vouloir (...). À la guerre, la principale inconnue demeure la volonté de l'homme». Par conséquent, bien que la guerre comporte une part de «science», elle reste avant tout un «art» dans lequel les supputations du général en chef ne peuvent jamais se flatter d'atteindre à la certitude, mais seulement à «l'approximation la plus satisfaisante de la vérité».
 
L'incertitude n'atteint pourtant pas au même titre tous les étages de l'art de la guerre. C'est en tactique qu'elle est maximale, car c'est là que l'homme est directement exposé au danger et là par conséquent que ses réactions seront les plus imprévisibles. En stratégie, «le calcul est plus simple», comme le montre l'analyse de son but. Celui-ci ne saurait être le combat, qui ressortit à la tactique, mais la victoire. Or, la victoire est d'autant mieux assurée que le vainqueur ne sort pas trop affaibli de la guerre. La meilleure stratégie est donc celle qui s'efforce de «réduire (les) combats aux proportions les plus faibles possibles (...). La perfection (...) serait de parvenir à une issue décisive sans livrer de combats sérieux», comme le fit Napoléon à Ulm et les Allemands dans les deux manœuvres de Sedan, celle de 1870 et celle de 1940. Mais pour cela, il faut paralyser l'ennemi. On y parvient par la combinaison du mouvement et de la surprise: «Les deux éléments réagissent l'un sur l'autre. Le mouvement engendre la surprise et la surprise (...) aplanit le chemin au mouvement en gênant les contre-mesures de l'ennemi». Le mouvement étant affaire de distances-temps, il peut faire l'objet d'une appréciation assez exacte: voilà pourquoi la stratégie est moins aléatoire que la tactique.
 
Il apparaît donc que «la dislocation est le but de la stratégie». Dans le meilleur des cas, elle débouche sur la reddition de l'ennemi sans bataille majeure; dans le pire, sur une bataille qu'il a perdue d'avance. Reste à en définir les modalités.
L'approche indirecte
 
L'approche indirecte peut se déployer au niveau de la grande stratégie via la diplomatie, le blocus ou d'autres moyens. Mais en stratégie militaire, elle se confond avec la recherche de la dislocation. Celle-ci résulte d'un mouvement qui «a) perturbe le dispositif ennemi (...) en l'obligeant à un brusque changement de front; b) divise les forces de l'ennemi; c) met en péril ses approvisionnements; d) menace (...) les itinéraires par lesquels il pourrait (...) opérer sa retraite». «Un mouvement dirigé sur les arrières de l'ennemi tend à combiner ces effets», d'autant plus redoutables que les armées sont importantes et leur organisation complexe: de telles armées sont en effet très dépendantes de leurs lignes de communication, alors qu'une force plus restreinte et plus rudimentaire peut vivre sur le pays. La manœuvre sur les arrières est donc particulièrement efficace à l'ère industrielle.
 
Au plan physique, cette manœuvre oblige l'ennemi à retourner en toute hâte son dispositif; il risque alors de perdre l'équilibre, comme un homme tentant de parer un coup porté par derrière. Mais il y a également perte d'équilibre «dans le domaine psychologique», où «la dislocation résulte de l'impression produite sur l'esprit du chef (...) d'être pris au piège». L'approche directe ne présente pas ces avantages, bien au contraire: «marcher droit sur un adversaire consolide son équilibre physique et psychologique», car «(elle le) refoule (...) sur ses arrières, ses réserves, ses approvisionnements et ses renforts», c'est-à-dire accroît sa puissance. Au mieux, elle parvient à le «fatiguer», mais à un coût prohibitif pour l'attaquant.
 
«Un mouvement tournant le front ennemi et dirigé contre ses arrières (...) adopte la ligne de moindre résistance. Son équivalent, dans le domaine psychologique, est l'action que l'on attend le moins, ou ligne de moindre attente. Ce sont comme les deux faces d'une même pièce de monnaie (...). Seule, la combinaison de ces deux aspects produit la véritable stratégie d'approche indirecte calculée pour rompre l'équilibre de l'adversaire». Une approche indirecte quant à sa direction géographique mais ne bénéficiant pas de l'effet de surprise ne saurait être une véritable approche indirecte, car l'ennemi la contrera en modifiant à temps son dispositif, «de sorte que l'attaquant se trouvera bientôt effectuer une approche directe du nouveau front».
 
Aussi «le mouvement visant (la) dislocation» doit-il ordinairement être «précédé par un ou plusieurs mouvements» de «distraction». La «distraction» vise à priver l'ennemi de sa liberté d'action». Physiquement, elle doit amener «une dispersion de ses moyens», mais là encore l'élément psychologique est présent puisque «c'est la distraction de l'esprit du chef (adverse) qui amènera la distraction de ses moyens».
 
Mais «doit-on porter le coup sur les arrières immédiats de l'armée adverse, ou bien plus loin derrière?» Liddell Hart s'est posé la question dès l'apparition des unités mécanisées, dont la «souplesse» et l'«aptitude à manœuvrer en tous terrains» font l'outil par excellence de ce genre d'offensive. Comment toutefois théoriser l'emploi d'une arme nouvelle, puisque par définition il n'y a pas de précédents? La réponse implicite de Liddell Hart consiste en une distinction entre principes et procédés. Une arme peut être nouvelle en tant que procédé, mais le procédé n'est jamais qu'un moyen d'appliquer un ou plusieurs principes intemporels de l'art de la guerre, en l'occurrence la surprise et le mouvement. C'étaient les apanages traditionnels de la cavalerie, qui peut donc aider à anticiper le rôle des unités mécanisées. Liddell Hart s'est particulièrement intéressé à son action depuis l'apparition du chemin de fer. Celui-ci a permis de projeter et de ravitailler des effectifs considérables, mais il a asservi les armées à des lignes de communication statiques, en quoi il a augmenté leur vulnérabilité aux manœuvres sur les arrières. La guerre de Sécession et la guerre russo-japonaise, notamment, ont montré l'efficacité des raids de cavalerie contre les voies ferrées.
 
La leçon qui s'en dégage est la suivante: «En général, plus près de l'armée se produit la rupture des communications, plus l'effet est immédiat; et plus elle est proche de la base, plus l'effet est important. Dans chaque cas, les effets se font sentir plus rapidement et plus profondément sur une armée en mouvement et en train d'exécuter une opération que sur une armée en stationnement (...). Si un coup porté au plus près de l'armée ennemie sur ses arrières peut affecter plus profondément les esprits (...) des combattants, un coup porté loin derrière elle tend à produire plus d'effet sur l'esprit du chef adverse». Parvenu à cette conclusion dès l'entre-deux guerres, Liddell Hart note avec satisfaction que les opérations de 1940 l'ont pleinement confirmée: en fonçant sur Amiens et Abbeville, loin derrière des forces franco-britanniques surprises en plein mouvement, Guderian a beaucoup contribué à leur dislocation. Cet exemple montre d'ailleurs que la manœuvre sur les arrières peut résulter non d'un mouvement tournant le flanc de l'adversaire, mais de «l'exploitation rapide d'une brèche dans son front». Physiquement, une telle action commence par une approche directe, mais elle reste psychologiquement indirecte si, comme les Allemands en 1940, on a réussi à fixer l'attention de l'adversaire sur un autre secteur.
Dispersion et concentration
 
Parce que l'approche indirecte suppose un élément qui fixe et un autre qui exploite, elle pose la question de l'économie des forces. Une telle distinction ne joue pas dans l'approche directe: aussi Foch définit-il l'économie des forces comme «l'art d'appliquer toutes les ressources en un lieu et à un moment donnés», nommément contre la force principale de l'adversaire afin de l'anéantir. Pour Liddell Hart, c'est cette «doctrine simpliste» qui a causé les désastres de la Grande Guerre. Il préconise au contraire de «réaliser la plus forte concentration possible en un endroit, tandis que le minimum de moyens nécessaires serait consenti en d'autres points pour faciliter la réussite de cette concentration principale (...). Dans la pratique, le minimum nécessaire peut constituer une plus importante fraction du total que le maximum possible. Il serait même plus vrai de dire que, plus importants sont les moyens utilisés effectivement pour distraire l'ennemi, plus grandes sont les chances que la concentration atteigne son but. Sinon, cette dernière peut s'attaquer à un objectif trop ferme pour être brisé». C'est particulièrement le cas à l'ère industrielle, car l'augmentation spectaculaire de la puissance de feu renforce le défenseur si celui-ci, s'attendant à une attaque, a eu le temps d'aménager le terrain.
 
La question renvoie à un point central de la philosophie de la guerre: «Une dualité se manifeste dans chaque problème et dans chaque principe de guerre (...). Ceci est la conséquence inévitable du fait que la guerre, affaire jouée entre deux partis, impose que l'on se garde en même temps que l'on frappe (...). D'où la nécessité de trouver des compromis correctement calculés afin de réconcilier ces contraires». En l'occurrence, «La concentration efficace ne peut être obtenue que lorsque les forces adverses sont dispersées; et, habituellement, afin de trouver une telle dispersion devant soi, on doit répartir très largement ses propres forces. Ainsi, par un apparent paradoxe, la véritable concentration est le fruit de la dispersion».
 
Mais par quel compromis surmonter ce paradoxe? En choisissant une «ligne d'opération» permettant d'atteindre non seulement l'objectif principal, mais aussi des «objectifs alternatifs», car en ce cas l'ennemi reste dans l'incertitude quant au point visé. Ce fut entre autres la stratégie des Soviétiques en 1944-1945, que Liddell Hart évoque dans la partie historique de son livre. Leurs axes de progression visaient souvent deux villes importantes, autour desquelles les forces allemandes du secteur avaient alors tendance à se fixer. Les Soviétiques en profitaient pour resserrer le gros de leurs troupes entre les deux villes, après quoi ils fonçaient vers les arrières ennemis afin d'obtenir un effet de dislocation. Mais les objectifs alternatifs ont été théorisés bien avant la Seconde Guerre mondiale: Liddell Hart cite Bourcet (1700-1780), selon lequel «Tout plan de campagne doit avoir plusieurs branches, et doit avoir été si bien médité que l'une ou l'autre de ces dites branches ne peut manquer de conduire au succès», Napoléon, qui disait chercher toujours à «faire son thème de deux façons», et Sherman, qui insistait sur la nécessité de «placer l'ennemi sur les cornes d'un dilemme».
 
Historiquement, la «méthode de progression» a évolué. L'Ancien Régime ne connut guère que l'approche concentrée, en stratégie comme en tactique. Puis Napoléon, exploitant les idées de Bourcet et le système divisionnaire, fit du «mouvement stratégique articulé» la clé de ses succès; toutefois il maintint la concentration tactique. À la fin du XIXème siècle au contraire, on dut se disperser au plan tactique pour contrer la puissance de feu inédite des armes à tir rapide, mais on en revint à la concentration stratégique, «évolution due en partie à l'influence du chemin de fer (...) et en partie à l'incompréhension de la méthode napoléonienne». Cet état des choses dura jusqu'à la Grande Guerre. Par la suite, l'apparition de nouvelles technologies favorisa «un retour à la marche stratégique en ordre articulé» et même «dispersé»: d'une part les grandes concentrations de troupes devenaient très vulnérables aux frappes aériennes, de l'autre la dispersion permettait de «tirer le maximum de la mobilité mécanisée»; enfin, «Les progrès de la radio sont intervenus au bon moment pour (...) concilier dispersion et commandement des unités». L'avènement de l'arme nucléaire n'a fait qu'amplifier la tendance. Au total, l'art opératif s'est profondément transformé: «Avec les données récentes de la guerre, l'effet cumulatif des succès partiels, ou même de simples menaces prononcées sur un certain nombre de points, peut être plus important que le succès complet obtenu en un seul point. L'efficacité des armées dépend du développement de ces nouvelles méthodes (...) visant à couvrir et à contrôler des zones plutôt qu'à s'emparer de lignes, à paralyser l'action de l'ennemi (objectif pratique) plutôt qu'à écraser ses forces (objectif théorique). La fluidité des moyens peut réussir là où leur concentration entraîne simplement une dangereuse rigidité».
Conclusion
 
Comme son ami Lawrence[3], Liddell Hart est un auteur à manier avec précautions sous peine de méprise sur la véritable nature de la guerre. En particulier, le sort qu'il fait à Clausewitz est très injuste[4]. Le Prussien est peut-être le parrain de la guerre totale, mais certainement pas son père: il s'est contenté de théoriser une ascension aux extrêmes antérieure à sa réflexion et dont son pays se serait bien passé d'être la victime. En écrivant que «la dague du courtisan» est impuissante face à un adversaire armé d'une «lourde épée»[5], il a formulé une vérité d'évidence et en a conclu qu'il fallait jeter la dague pour l'épée[6]. La guerre, en effet, est fondamentalement dialectique: «chacun des adversaires (y) fait la loi de l'autre»[7]. Liddell Hart semble au contraire penser qu'on doit choisir l'approche indirecte sans tenir compte de l'action adverse, comme si la dague pouvait indéfiniment se jouer de l'épée.
 
Cette option n'est en réalité accessible qu'aux pays insulaires. Protégés de toute invasion tant qu'ils gardent le contrôle de la mer, ils peuvent refuser le choc et lui préférer la manœuvre. Liddell Hart reconnaît d'ailleurs que l'approche indirecte est «consubstantielle à l'histoire de l'Empire britannique». Mais de ce fait, son œuvre est entachée d'ethnocentrisme. De surcroît, la Grande-Bretagne n'aurait pas figuré parmi les vainqueurs de 1945 si elle n'avait délégué à l'URSS le douteux privilège de supporter le gros de l'effort ennemi. Quant à l'emploi de l'approche indirecte par l'Armée rouge, il fut sans doute remarquable à l'échelle opérationnelle mais il ne suffit pas à expliquer sa victoire. À l'échelle stratégique, la guerre germano-soviétique fut entièrement commandée par une volonté d'anéantissement réciproque. À l'échelle tactique, les énormes effectifs des Soviétiques et leur mépris total de la vie humaine les poussèrent bien souvent à choisir l'approche la plus directe et la plus coûteuse qui soit. Encore une fois, on ne défait pas la lourde épée avec une petite dague.
 
La doctrine de Liddell Hart reflète en définitive le traumatisme qu'il a subi en 1916: son livre pourrait être sous-titré «Plus jamais ça». Réaction certes légitime, mais aux conséquences parfois discutables. Pour autant, il ne mérite pas le dédain que lui vouent aujourd'hui nombre de stratégistes. Sa volonté d'adapter Sun Tsu ou les penseurs du XVIIIème siècle au contexte technologique du XXème représente un effort original pour dépasser les excès d'un clausewitzianisme mal compris, et son influence sur les maîtres de l'art opératif allemands, soviétiques et israéliens aussi bien que sur des théoriciens comme Beaufre ou Poirier interdit de le traiter comme quantité négligeable.
 
 
 
[1] Traduit par le général Poirier en 1962; dernière édition: «Stratégie», Paris, Perrin, coll. Tempus, 2007.
 
[2] Plus exactement de son premier chapitre, «Théorie de la stratégie», dont les trois autres ne sont que des développements.
 
 
 
[3] Voir l'article que nous lui avons consacré dans le n°10 des Cahiers du CESAT.
 
[4] Nombreux développements à ce sujet dans les actes du colloque international de Saint-Cyr Coëtquidan «De la guerre? Clausewitz et le débat stratégique contemporain», à paraître chez Economica au printemps 2008.
 
[5] Clausewitz, «De la guerre», livre I, chapitre 2.
 
[6] Au plan des moyens, la guérilla semble démentir cette conclusion car elle est toujours une lutte de la dague contre l'épée. Mais cette dague est maniée par un partisan et non par un courtisan: il y a donc bien ascension aux extrêmes au plan des fins, ce qui valide le raisonnement de Clausewitz.
 
 
 
[7] Clausewitz, op. cit., I, 1.
 
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